12 / 2026 – Genre et sexualité dans les expositions des collections muséales – Varia

 

Numéro dirigé par Quentin Petit Dit Duhal

Ce numéro de la revue exPosition est produit en collaboration avec le Groupe de recherche et de réflexion CIÉCO, dans le cadre du Partenariat « Des nouveaux usages des collections dans les musées d’art » (CRSH 2021-2028). Il est dirigé par Quentin Petit Dit Duhal, qui a bénéficié d’un stage de recherche postdoctorale financé par le Partenariat et réalisé à l’université du Québec en Outaouais en 2025.

– Quentin Petit Dit Duhal, Genre et sexualité au musée : discours, dispositifs, archives – Introduction

– Abel Delattre, Des artistes femmes queer au musée : les cas de Romaine Brooks et Marie Laurencin au musée national d’Art moderne

– Tania Lévy,  Queer et artiste au musée. Entretien croisé entre Sophie Kervran et Damien Rouxel

– Alaeddine Maamer, Ni preuve, ni archive : le témoignage queer comme désobéissance muséale

– Sophia Sablé, ¿Archivo queer? Mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines

– Benoît Prieur, Dustan au seuil du musée : mémoire homosexuelle et refus d’archive à la fin des années 1990

– Frédéric Herbin, Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une « micro-institution » queer

Varia

– Camille Debrabant, La marrade (Dunkerque, 2025-2026), histoire d’une riposte féministe pleine d’humour

– Michela Sacchetto, Les obscènes « Machines à faire l’amour »

– Hanna Thevenet, L’Exposition écologique vivante : art et transition écologique à l’ère du Capitalocène

Compte-rendu de lecture

– Marine Rochard, À propos de l’ouvrage de Julie Bawin, De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition, Bruxelles, La lettre volée, 2025

CIÉCO (@ciecorecherche)

 

Les obscènes « Machines à faire l’amour » (à propos de l’exposition Les Machines célibataires, Berne, Venise, Bruxelles, et al., 1975-1977)

par Michela Sacchetto

 

— Historienne de l’art, chercheuse, commissaire d’exposition et mère, Michela Sacchetto interroge et explore les pratiques d’exposition, de présentation et de médiation de l’art. Sa thèse de doctorat, qui est en cours de publication, porte sur l’analyse historique et transféministe de l’articulation entre les mythes de la modernité et les expositions des années 1970, et notamment Les Machines célibataires de Harald Szeemann. Membre du Lieven Gevaert Centre, elle est impliquée dans divers groupes de recherche et de traduction, et elle publie régulièrement des articles et des textes écrits à plusieurs mains avec des artistes, des chercheuses et des chercheurs. Elle enseigne l’histoire et la théorie de l’art, l’approche critique des politiques d’exposition et les pratiques de la recherche à l’erg – École de recherche graphique -, à l’ESA Le 75 et à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle est membre du collectif curatoriale [or nothing]. —

 

 « Celui qui embrasse passionnément son Double à travers le verre, le verre s’anime en un point et devient sexe, et l’être et l’image s’aiment à travers la muraille[1] ».

 

 

Technologies du sexe et du regard par le prisme du mythe des machines célibataires

Une image : le coït décrit par Alfred Jarry entre la néréide enfermée sur une île et son propre reflet sur la barrière en verre qui l’emprisonne[2]. Une seconde image, tirée du roman F.B., de Xavière (Lafont) : le jeu érotique SM lesbien entre deux femmes se regardant à travers une plaque en verre interposée, un jeu empreint de désir et d’un complexe mélange de complicité et domination, soumis à un troisième regard, celui de l’homme disposant de cette mise en scène[3]. D’après Jean-François Lyotard, la configuration fabulée par F.B. était une « machine célibataire » car productrice de singularités matricielles et « dissimilatrices », venant désorienter les normes articulant le désir à l’objectivation[4]. Par une tout autre approche, Jean Clair considérait l’image issue du roman de Jarry comme exemplaire de la mécanique célibataire en tant que fabrique cinématographique de doubles servant d’appât à l’économie autoérotique du sujet[5]. Enchevêtrée entre ces deux interprétations érotiques opposées du mythe de Narcisse – la première étant au renversement anamorphique ce que la deuxième était à l’amour courtois[6] – se tenait l’exposition thématique itinérante Les Machines célibataires (Fig. 1), curatée par l’organisateur d’expositions Harald Szeemann entre 1975 et 1976[7].

Fig. 1 : Frontispice du catalogue de l’exposition Les Machines célibataires – dans la partie supérieure : Loredana Urso, design graphique de la publicité Prénatal, dans Il Corriere della Sera, 1975, reproduction retravaillée par Harald Szeemann ; dans la partie inférieure, logo de la maison Sanssouci Verlag de Zurich, n.d., agrandissement retravaillé par Harald Szeemann.

L’exposition réunissait environ 200 œuvres, ouvrages et artefacts, distribués en diverses sections et sous-sections thématiques tenues ensemble par l’intention de Szeemann de visualiser un mythe de la modernité. Le mythe des machines célibataires, invention de l’écrivain français Michel Carrouges, mobilisait un réservoir d’imaginaires ambivalents qui convoquaient des aspects contradictoires de la modernité – la modernité occidentale étant le récit de références, balisé par des repères temporels situés entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, cadre chronologique que Szeemann prolongeait jusqu’aux années 1970[8].

L’intérêt d’analyser aujourd’hui Les Machines célibataires, relativement peu étudiée à ce jour, tient à qu’elle mettait en scène les technologies sexuelles et leur articulation avec les régimes du regard d’une manière significative et controversée à plusieurs égards. La singularité de la rhétorique curatoriale de Szeemann tient en ce que le mythe n’intervenait pas comme une narration, ni n’était utilisé telle une structure sous-jacente à la signification de l’art, du monde ou de soi. La mythopoétique[9] des machines célibataires opérait comme schéma visuel destiné à affecter la perception et l’imagination du visiteur. C’est précisément cette agentivité spéculative – que Szeemann qualifia lui-même de « réactionnaire[10] » – qui appelle une analyse critique, au regard en particulier de l’ancrage du mythe dans les paradigmes binaires et phallogocentriques[11] de la modernité.

Par un montage hétérogène et anachronique de représentations du désir, Les Machines célibataires entendait rendre visibles les contradictions constitutives du sujet (masculin) célibataire basées sur les couples oppositionnels homme/femme, nature/technologie. Le narratif du circuit-clos autoérotique assignait au fantasme de la femme-machine une fonction ambivalente, simultanément idéalisée et stigmatisée, inscrite dans un horizon tragique et punitif, hérité du mythe prométhéen. En creux de ces mécaniques morbides, le refus de la procréation et la mise en crise du temps linéaire ainsi que du paradigme du progrès s’opéraient au prix de l’annihilation de la « femme » et de la « nature », réduites à de simples projections des pulsions masculines. Ce régime de visualisation venait ainsi synchroniser le mythe avec l’économie libidinale du capitalisme tardif, en assignant au plaisir une place insoutenable ou, au mieux, sclérosée (Fig. 2).

C’est cet usage spéculatif du mythe qui invite à envisager l’exposition comme un prisme à travers lequel réfléchir au système de pensée patriarcal hérité de la modernité, tout en l’éprouvant au contact de son contexte historique, et plus particulier en ce qui nous concerne ici, du tournant épistémologique des années 1970, marqué par la déconstruction féministe, gay et lesbienne des modèles et des normes liées aux représentations sexuelles et à leur médiation[12] – des sujets qui étaient actuels à l’époque et qui le sont encore aujourd’hui, dans le cadre des études de genre, des sciences et cultures technologiques, ainsi que dans des courants de pensées contemporains aussi divers que le postcyberféminisme et le transhumanisme ou encore le posthumanisme[13].

Fig. 2 : « Salle 13. Section Machines à faire l’amour : œuvres de Robert Müller, Marcel Duchamp, Martina Kügler, Günter Brus, Atlas, artistes anonymes », Ungkarlsmaskiner, Malmö, Malmö Konsthall, du 1 septembre au 17 octobre 1976, vue d’exposition de Lazlo Bogardy, Archives de la Malmö Konsthall, 1976_1_0021_BW_P03_F12, n. 36

Parmi les sections de l’exposition, celle intitulée « Machines à faire l’amour » condensait une hétérogénéité de figurations, dispositifs techniques et artefacts liés à l’auto-érotisme, à l’érobotique[14] de la première heure, aux projections fantasmatiques sur l’érotomanie féminine, aux sexualités hybrides organiques-mécaniques et aux dispositifs sadomasochistes. C’est sur cette salle que je propose dès lors de centrer l’analyse, dans la mesure où elle se prête tout particulièrement à l’examen des enjeux discursifs et des régimes du regard mobilisés de manière transversale par le narratif curatorial, les dispositifs d’exposition et les œuvres exposées, notamment en ce qui concerne les processus de constitution de la subjectivité moderne et les conceptions qui sous-tendent ces processus[15]. D’une façon davantage ostentatoire par rapport à d’autres parties de l’exposition, le fantasme d’une mécanique du désir opérant en circuit clos se trouvait pris entre les mailles de l’obscénité et d’un complexe exhibitionniste mêlant voyeurisme et narcissisme propre à la modernité occidentale[16].

L’analyse articulera l’étude des œuvres, artefacts, dispositifs de mise en scène et de médiation, et la vision critique contemporaine portée sur cette exposition et plus précisément sur cette section. Le recul historique permet davantage de situer le phallogocentrisme des dispositifs expographiques et discursifs, ayant trait, pour la plupart, à des représentations stéréotypées du désir, alors que la réception de l’exposition, et plus particulièrement de cette section, rendait bien compte de ces biais. Si l’ambition interdisciplinaire et spéculative de l’exposition suscita curiosité et fascination, elle fut aussi perçue comme problématique dans ses présupposés, voire déconcertante dans son ensemble et dans ses présomptions. De nombreuses critiques allaient souligner le recours à un narratif partiel de la technologie, insuffisamment articulé dans ses enjeux esthétiques, économiques et sociaux, ainsi que l’insistance d’un discours jugé fâcheux au sujet de la « femme » et réducteur quant au phallogocentrisme articulé au sujet masculin.

À ce sujet, les « Machines à faire l’amour » seront situées au regard des pratiques et théories féministes et gays des années 1970, déterminantes dans la critique des normes visuelles et sexuelles[17]. Ce travail de mise en contexte et en perspective sera repris de façon synthétique plus loin dans l’article. Bien que son déploiement dépasse le cadre du présent texte, sa mention est nécessaire. Il en va notamment de la compréhension de l’exposition en tant que milieu d’interdépendances entre des multiples acteur·ices, dispositifs et pratiques, en dépit du trope de la curation individuelle de Szeemann[18]. Dans cette perspective, le propos ici n’est pas tant de reconduire une critique du phallogocentrisme de sa curation[19] que d’interroger et situer les enjeux esthétiques, épistémologiques et politiques des dispositifs de monstration.

Le mythe comme agent d’exposition[20]

Le mythe des machines célibataires mobilisait un réservoir d’imaginaires ambivalents qui convoquaient des aspects contradictoires de la modernité[21]. Cette mythopoétique singulière était issue de l’exégèse d’un ensemble de productions littéraires, plastiques et cinématographiques – dont les romans Le Surmâle (1902) d’Alfred Jarry et Locus Solus (1914) de Raymond Roussel ainsi que La Colonie Pénitentiaire (1919) de Franz Kafka – réunies à partir de l’interprétation d’un terme introduit par Marcel Duchamp à propos de la partie inférieure de son œuvre La Mariée mise à nu par ses célibataires, mêmes (1915-1923).

La particularité de cette série mythologique tenait à la structure binaire encapsulée dans chacune des occurrences littéraires et artistiques du mythe, où s’opposaient le pôle mâle/célibataire et mécanique et le pôle féminin/organique, dans une asymétrie où la femme, rivée au rôle de compagne sexuelle selon « nature », incarnait le négatif désiré. Symptomatique en cela des ontologies modernes, cette binarité neutralisait toute altérité au profit d’un circuit clos auto-érotique. Inutiles, détraquées et morbides dans leur circulation close, les machines célibataires opéraient ainsi une morsure sur la tragédie prométhéenne et solipsiste du sujet moderne en même temps qu’elles signifiaient sa révolte potentielle contre le productivisme et l’utilitarisme capitaliste. Une révolte à son tour imprégnée d’angoisse, dont les expressions les plus évidentes étaient le fantasme du perpetuum mobile comme déni de l’entropie et le duplicata technologique d’une supposée unicité idéale entre création, mort et vie.

Les machines célibataires allaient trouver dans l’exposition thématique, conçue par Szeemann comme « création visuelle spéculative[22] », un terrain privilégié de figuration. Réciproquement, la mythopoétique « célibataire » allait paradoxalement contribuer à créer une unité visionnaire au départ d’un amalgame de phénomènes et d’artefacts, afin de les ramener « à un dénominateur commun » socialement intelligible[23]. Du fait de son éclectisme, la visualisation à laquelle Szeemann songeait sollicitait des sources diverses, allant de l’esthétique moderniste « du choc », à la coincidentia oppositorum alchimiste, de la pratique expérimentale des arts de la scène aux vitrines des grands magasins en passant par les lieux commémoratifs dans le style des « musées-maisons[24] ». À l’instance communiante du mythe répondait une dramaturgie visuelle marquée par la recherche de la stimulation affective et cognitive de l’imagination des visiteurs.

La mise en scène des technologies sexuelles et l’obscénité de l’autoérotisme

Fig. 3 : « Salle 8. Section Machines à faire l’amour (Robert Müller, Marcel Duchamp, Atlas, exemples anonymes) », Les Machines célibataires, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, du 16 décembre 1975 au 18 janvier 1976, vue d’exposition de Philippe De Gobert, APBA A.1975.

Dans de la section « Machines à faire l’amour », l’exposition s’attelait à faire voir les œuvres comme autant de symptômes de l’univers clos de la vision célibataire et des contradictions de la vision subjective moderne (Fig. 3). On y exposait des images et des artefacts rassemblés sous les thèmes de la mécanique désirante non reproductive, de la représentation de sexualités humano-mécaniques, du voyeurisme et du narcissisme impliqués par l’autoérotisme. Le livret de médiation de la section, lors de l’étape de l’exposition à Bruxelles, présentait ainsi : « Des multiples appareils à faire l’amour, rudimentaires ou sophistiqués, qu’on trouve complaisamment décrits dans la littérature érotique (Emmanuelle) ou bien au cinéma (Barbarella), à ceux imaginés par des artistes comme Robert Müller (La Veuve du coureur) ou par Tomi Ungerer, en passant par les ingénieux bricolages des érotomanes et par les prothèses diverses commercialisées dans les « sex-shops », le principe est toujours le même : ils offrent la jouissance narcissique d’un plaisir auto-érotique, combinant la solitude (le célibat) et la répétition mécanique (masturbation)[25] ». L’obscénité intervenait sans surprise dans l’ensemble de la section et notamment dans son dispositif de médiation, son ambivalence se situant au cœur de la représentation des pratiques sexuelles que l’exposition tâchait de visualiser[26].

D’après l’analyse matérialiste du philosophe Peter Gorsen, l’un des auteurs du catalogue, le « hors scène » constituait en effet un cadre fondamental pour comprendre la fonction idéologique de la sexualité et de ses dispositifs dans la société capitaliste[27]. Dans Das Prinzip Obszön (Le Principe obscène, 1969), Gorsen considérait l’obscène comme un principe moteur de la représentation moderne réifiée et discriminatoire du sexe, articulé d’une part à la canalisation du désir et d’autre part à la lutte de classe[28]. Loin de constituer un « hors cadre » subversif, il était au contraire à approcher tel un opérateur central de l’économie libidinale : toléré, surexposé et simultanément réprimé, il était repérable dans des zones marquées par le tabou et l’indécence – entachant essentiellement les classes populaires et les groupes sociaux marginalisés – ainsi que par l’identification et la stigmatisation de la liberté sexuelle aux pôles extrêmes de la perversité d’une part et du bonheur utopique libertin et sadomasochiste de l’autre. Ce principe, sur le plan de la conformation esthétique, articulait la violence implicite des deux revers de la médaille répressive : celui des codes de la représentation et celui de l’hors scène. Ce que Gorsen repérait par exemple auprès des figurations alternatives de l’érotisme fabriquées par le regard mâle – tels l’hermaphrodisme des dessins et des photomontages de Pierre Molinier – aussi bien que dans les dessins de l’artiste Martina Kügler, régis par une connexion fluide aux pulsions érotiques engagées dans un corps à corps avec le travail graphique[29].

Par l’intermédiaire de Gorsen, trois dessins au crayon de Kügler (1974) étaient exposés parmi les machines à faire l’amour[30]. Tous trois figuraient des êtres hybrides, branchés sur des engins rotatoires disjonctés et roulant dans tous les sens, obtenus par un jeu de superposition des traits, enchevêtrant les membres du corps et les composantes mécaniques. Le cartel, citant Gorsen, insistait sur le caractère opératoire de ces « machines-bicyclettes », entendues comme dispositifs de capture et d’émission, et non comme projections allégoriques ou symboliques[31]. Le rapprochement avec les « machines désirantes » de Gilles Deleuze et de Félix Guattari renforçait la lecture de la production graphique de l’artiste en tant que condition immanente, défiant la dialectique du sujet et de l’objet ainsi que les tenants identitaires de l’humain et de la machine[32].

À proximité, les quatorze dessins-poèmes de Günter Brus, Irrwischsonate (1971), déployaient un vocabulaire de corps mutilés, ligotés, pénétrants/pénétrés, où l’érotisme résidait dans le fonctionnement mécanique même des accouplements. Malgré la rhétorique patriarcale qui sous-tendait le motif de la sublimation du sujet, l’œuvre de Brus entraînait la poésie et l’érotisme à la limite des fantasmes inavouables de l’hétéronormativité occidentale[33]. Comme l’a analysé Jean-Christophe Ammann, cité dans le cartel associé à l’œuvre, il s’agissait moins d’un fétichisme de l’objet que d’un fétichisme de l’action et du mécanisme, engageant une logique performative qui venait troubler les codes de la représentation bourgeoise des sexualités[34].

Les pratiques graphiques et métamorphiques de Kügler et de Brus étaient les seules de la section à accorder du souffle à la poétique érotique. Le reste de la salle déployait un amalgame entre imaginaire infantile, sexisme, pathologisation psychiatrique et sarcasmes envers la culture populaire. L’autoérotisme était saisi au travers du postulat d’un célibat stérile, pris au piège de ses propres obsessions. La mécanique célibataire se trouvait, quant à elle, rabattue sur l’immaturité, le solipsisme, la vulgarité ou la « déviance »[35]. Sur ce point, il importe de noter que, malgré la présence d’images choquantes combinant la représentation de la sexualité et de la torture disciplinaire – dont la violence était intensifiée par l’absence de contextualisation critique, que j’analyserai plus loin – la discursivité de l’exposition s’attachait à orienter la compréhension de la « déviance » comme relevant de l’écart par rapport au dogme de la famille hétérosexuelle[36].

Plusieurs journalistes, lors des différentes étapes de l’exposition, n’avaient pas hésité à souligner à quel point les machinations célibataires, qu’ils assimilaient, comme l’exposition le suggérait, à l’inconscient ou à l’intention des deux artistes, confrontaient les spectateurs à une sexualité troublée et notamment à des pulsions auto-érotiques et solitaires jugées sans distinction comme étant à la limite du pathologique[37]. Comme l’ironisait le philosophe Henri Van Lier, l’exposition suggérait de ranger la catégorie sociale entière des célibataires, broyant leurs chocolat eux-mêmes, du côté de Freud « incapables d’atteindre la génitalité, et en compensation pervers, obsédés, joueurs, cruels, maso, sado, bricoleurs, génies » où, à l’opposé, dans le sillage de la jubilation radicale et schizo énoncée par Artaud, « je suis mon fils, mon père, ma mère, et moi : niveleur du périple imbécile où s’enferre l’engendrement, le périple papa-maman et l’enfant[38] ».

Fig. 4 : « Salle 8. Section Machines à faire l’amour (Robert Müller, Marcel Duchamp, Tomi Ungerer, Atlas, exemples anonymes) », Les Machines célibataires, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, du 16 décembre 1975 au 18 janvier 1976, vue d’exposition de Philippe De Gobert, APBA A.1975.

Au centre de la salle (Fig. 4), une vitrine posée sur socle réunissant Roue de bicyclette (1913-1964) de Duchamp et deux sculptures érotiques de Robert Müller (La Veuve du coureur et Tête à tête, 1957-1958) constituait un noyau interprétatif où se rejouaient les tensions entre mécanisation du désir, obscénité et dispositifs muséographiques. Les œuvres de Müller, fondées sur une littérarisation lubrique du vélo et sur une fétichisation caricaturale des pratiques masturbatoires, inscrivaient l’érotisme dans un registre mécanique explicite, contrastant avec la logique optique, temporelle et conceptuelle du ready-made duchampien. La juxtaposition Duchamp/Müller jouait au grand écart. Alors que le ready-made explorait la transformation perpétuelle, la déstabilisation de la vision et la subversion des dichotomies modernes, Müller reconduisait un imaginaire sexuel trivial, marqué par le sexisme et un « organicisme virulent et foisonnant, parfois agressif », où la mécanique cyclique du désir se voulait soudain interrompue par des résonances mortifères[39]. Le livret des visiteurs, lors de l’étape bruxelloise de l’exposition, tenait de fait à préciser que La Veuve du coureur suggérait le télescopage opéré par « l’inconscient populaire » entre le vocabulaire renvoyant aux pratiques onanistes – dans l’expression francophone « la veuve poignet » – et à la guillotine, la dite « Veuve » de la Révolution française[40]. Quand bien même l’articulation entre le godemichet et l’engin punitif s’arrêtait sur le plan trivial des couplages sémantiques, le renvoi à l’allégorisation sexiste et au « sex-appeal » de l’échafaud en femme convoquait l’un des principes des « nécro-esthétiques » modernes : l’articulation entre la culture disciplinaire et l’apparat muséographique relevée par Georges Bataille et plus récemment dépliée en hypothèse critique spéculative par Vincent Normand[41].

La vitrine importe tout particulièrement ici, car elle opérait en tant qu’agent du conditionnement du regard au sein de la salle dans son ensemble. Elle actualisait en effet la dimension fétichiste inhérente à la transparence du verre, au sein duquel marchandise, érotisme et mémoire refoulée se superposent. L’érotisme ostentatoire des sculptures de Müller renforçait la dynamique voyeuriste, tandis que le ready-made duchampien, exposé sous verre, renvoyait tacitement à la fonction disciplinaire du musée, où pulsion narcissique, pouvoir patrimonial et consécration symbolique de l’objet d’art convergeaient. Le dispositif nouait en même temps les deux artistes à la perversité d’un jeu de désirs inassouvis et de regards sur le corps projeté et objectivé de la femme, ce qui avait été par ailleurs déploré par les amateurs et les connaisseurs de Duchamp, qui s’étaient empressés de défendre ses performances ambivalentes et transformistes, depuis remises en perspective notamment par les études féministes[42]. Car plutôt que de renvoyer à la matrice hétéronormée de la vision, du régime d’objectivation et présentation de l’art et enfin des normes de représentation de la sexualité, le panneau de médiation de la section invitait de fait à interpréter la vitrine, comme l’ensemble de la salle, en tant que paradigme des désirs inassouvis et excentriques, sinon pathologiques, des célibataires[43].

Le reste de la section était conditionné par cette vision de l’autoérotisme. Des travaux de l’illustrateur Tomi Ungerer figuraient côte à côte : quatre affiches issues de la série The Electric Circus – The Ultimate Legal Entertainment Experience (1969), – publicités caricaturales du club new-yorkais du même nom, emblème de la culture underground, expérimentale et libertine d’East-Village – ainsi qu’une affiche et des agrandissements photographiques de l’ouvrage illustré Fornicon (1971), du même auteur, constituant une variation sur le motif de la masturbation féminine, passant au crible, avec un humour paillard, certains des fantasmes les plus courants[44].

Ces imprimés dialoguaient avec un agrandissement d’un photogramme de Barbarella (Roger Vadim, 1968), d’après la bande dessinée de Jean-Claude Forest, représentant l’héroïne en situation post-coïtale avec un androïde – scène paradigmatique de la fantasmagorie technosexuelle de la fin des années 1960. À proximité, des agrandissements de dessins d’enfants quelque peu troublants, issus d’un manuel autrichien des années 1930 consacré au « flagellantisme éducatif » – présentés en français sous le titre « Dessin technico-fantastique illustrant des expériences de flagellation » et comme Souvenir de Vienne[45] –, ajoutaient une strate supplémentaire de résonances, convoquant aussi bien la psychanalyse freudienne du « souvenir-écran » que les travaux et la biographie de Leopold von Sacher-Masoch, et, par-là, son élaboration de la Urszene d’un plaisir libéré par l’humiliation et le consentement de la domination[46].

Dans la continuité étaient exposés les agrandissements de six planches illustrées extraites de l’ouvrage Atlas der gerichtlichen Medizin (1963), la série la plus déconcertante de la section, qui montrait des corps de détenus surpris – ou soumis – à des exercices masturbatoires létaux[47]. L’ambivalence et la violence des images, alimentant la confusion entre une expérience de sadomasochisme excessif, la tentative de suicide et la torture punitive dissimulée, avaient incité l’artiste Giosetta Fioroni à les intégrer dans son enquête portant sur la part d’obscénité de la représentation[48]. L’œuvre de Fioroni venait par ailleurs de prendre part à l’exposition Ghenos, Eros, Thanatos (1974), curatée par l’historien de l’art Alberto Boatto et sorte d’alter-ego de l’exposition Les Machines célibataires, car l’appel au travail visionnaire du mythe y intervenait en relation avec les problématiques du célibat alchimique et du voyeurisme, ainsi qu’avec les écueils des principes couplés d’Eros–Thanatos[49].

Faute de médiation critique et de coordonnées historiques et culturelles explicites, les machines à faire l’amour confrontaient le public à une obscénité brute, livrant l’interprétation aux dérives sensationnalistes et suscitant alors plus d’un débat quant à la confrontation du regard-pouvoir à ses revers sadiques. L’ensemble opérait sous l’enseigne d’une masculinisation de l’auto-érotisme, se traduisant par une représentation sexiste et ostentatoire des excès de jubilation et de domination accolés aux corps. À la mise en avant d’une masturbation féminine lubrique et coquasse s’opposait un onanisme masculin inavouable, qui ne pouvait se montrer que sous torture.

La mise en avant choquante de ladite « anormalité », comme le soulignait la journaliste Kathrin Steffen, jouait sur l’effet attirant du « tabou, qui ne peut normalement exister qu’officieusement[50] » – ce qui avait pu être vécu par le public au premier degré comme une confrontation indécente avec la perversité sadomasochiste, comme en attestent les articles de presse criant au scandale pratiquement lors de toutes les occurrences de l’exposition. À Venise, la section avait de fait été interdite aux mineurs[51]. François Mathey, le directeur du Musée des Arts Décoratifs de Paris, avait quant à lui écrit à Szeemann, avant le montage, pour s’avouer « très choqué par la petite salle sadomasochiste que je trouve bêtement vulgaire et tu me répondras qu’elle vaut précisément dans la mesure où elle m’irrite[52] ». Mathey demandait, par la même occasion, à Szeemann de renoncer à cette section pour l’étape de Paris. La section allait être maintenue, mais un panneau prévenait le public, dès l’entrée, qu’il s’agissait d’une « exposition à caractère philosophique », pour le préparer à ne pas engager les sens, mais bien à une approche distanciée[53]. L’articulation critique entre les régimes scopiques, les biopolitiques, l’érotisation des enjeux de domination et enfin le fétichisme et la surdétermination du sexe était toutefois laissée à l’appréciation du public.

L’exposition au temps présent continu : sa réception critique dans les années 1970

Si Les Machines célibataire n’engageait pas les outils de la philosophie critique ni ceux de la théorie esthétique, l’exposition n’en affichait pas moins une visée spéculative. L’articulation entre mythe et exposition arborait en effet une réponse aux changements épistémologiques et socio-culturels du début des années 1970. Cette posture s’avérait d’autant plus significative que, en matière de représentation de la sexualité, l’exposition prenait place dans un contexte culturel en profonde transformation, sous l’impulsion en particulier des pratiques, des théories et des luttes portées par les féminismes radicaux, les mouvements gays et intersectionnels. Un écart considérable se dessinait ainsi entre les « machines à faire l’amour », qui entendaient isoler et exhiber les régimes du regard sous l’enseigne supposément subversive du sujet mâle célibataire, et la critique des enjeux systémiques et patriarcaux cristallisés dans l’objectivation de l’identité sexuelle – féminine avant tout – en « être pour le regard[54] ».

À cet égard, je peux ici rappeler la lecture critique de l’articulation entre théâtralité du sexe sadomasochiste et esthétisation libidinale des politiques totalitaires élaborée par Susan Sontag[55], la déconstruction des pulsions scopiques propres aux stratégies narratives du cinéma hollywoodien élaborée par Laura Mulvey[56], ainsi que, en ce qui concerne les pratiques curatoriales contemporaines, la mise en avant et en perspective des poétiques transgenres amorcée par l’exposition Transformer: Aspekte der Travestie, curatée par Jean-Christophe Ammann et Marianne Eigenheer en 1974[57]. Dans les années 1970, un groupe diversifié d’artistes, cinéastes, écrivain·es, ainsi que militant·es, s’attelait à faire voir autrement les corps et les figures « hors scène » excédant les binarismes modernes à travers un large éventail de médias et de formes. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les renversements parodiques du male gaze dans les photographies et les vidéos de Hannah Wilke et Jack Smith, les fictions performatives de Adrian Piper, David Hammons, et Carolee Schneemann, les calques et empreintes intermédiales expérimentées par Ana Mendieta et Lynda Benglis, les performances et actions déconstruisant les représentations et les « mythes » de la femme de Suzanne Lacy et Leslie Labowitz-Starus, de Martha Wilson, de General Idea, du collectif Hackney Flashers et tant d’autres encore. Dans un entretien de 1980, Szeemann tenait par ailleurs à souligner la portée émancipatrice des pratiques collaboratives féministes au sein de l’art des années 1970, parmi lesquelles nous pouvons citer la librairie coopérative féministe Circolo della Rosa à Milan, les actions, rituels et mises en scènes du collectif Le Nemesiache à Naples, ainsi que la pratique pédagogique et curatoriale radicale de Womanhouse (1972) élaborée au sein du Feminist Art Program de Judy Chicago et Miriam Schapiro à CalArts[58].

Sans pouvoir approfondir ici la mise en perspective de l’exposition au regard des expériences évoquées, celles-ci permettent néanmoins de mettre en évidence le décalage qu’elle manifestait avec les transformations artistiques, épistémologiques et sociales de son temps. La rhétorique curatoriale, en particulier dans la section des « machines à faire l’amour », reconduisait des représentations instrumentalisées et infantilisantes de la sexualité féminine et de l’autoérotisme masculin, renforcées par des biais masculinistes inscrits dans les dispositifs de mise en scène et de médiation. Cette lecture biaisée était accentuée par l’absence de distanciation critique, tout particulièrement face au sadisme des dispositifs éducatifs et pénitentiaires exposés et dont la violence demeurait largement non problématisée. Enfin, la médiation mythologique sur laquelle reposait l’exposition, insistait sur un travail spéculaire opposant symétriquement des essences identitaires – hommes, femmes, humain, machine – puisant leur unicité dans l’idéal. Une unicité qui, à l’image du célibat, demeurait aliénée dans les fantasmes qu’elle charriait. C’est ce que déplorait la philosophe Birgit Pelzer dans sa critique de l’exposition. Les Machines célibataires jouait d’après Pelzer un refrain idéaliste, fondé sur la répétition identique d’une « imaginaire solution[59] ». En tant qu’idéal « pluvieux », ironisait la philosophe, le dispositif mythopoétique des mécaniques célibataires versait dans la métaphysique patriarcale dont il pleurait la perte, tel la « [p]rojection de l’homme adorant ce qui le perd […] comme ces jeux de mots qui perdent en évidence ce qu’ils gagnent en précision[60] ».

L’argument critique de Pelzer rejoignait en plusieurs points les thèses élaborées par la théoricienne féministe Luce Irigaray dans un ouvrage paradoxalement inclus dans la bibliographie du catalogue, et que je voudrais convoquer afin d’interroger l’économie spéculative des « machines à faire l’amour[61] », une économie mue par la tentative de visualiser une vision opportunément située hors scène et sublimée en « imaginaire solution », car constituant sa limite interne autant que son carburant. Dans Speculum, de l’autre femme (1974), Irigaray éprouvait la généalogie de la subjectivité impossible de la femme dans la métaphysique occidentale, prescrite par le postulat d’une unicité originaire éliminant d’entrée de jeu la possibilité de penser la différence. La théoricienne s’aventurait en particulier à retourner sur la scène d’une médiation mythologique inaugurale la caverne de Socrate relatée par Platon[62]. Dans l’antre mythologique, complexe dispositif scénique fait d’une théorie de miroirs dissimulés, s’est échafaudée la réflexion phallogocentrique, organisant le monde en ressemblances et en figurants divisés et immobiles d’un « théâtre de la remémoration (de l’origine) par répétition » de l’idée[63]. Le matriciel amorphe, non originaire et polyphonique, y était d’un même geste nié et transmué en une maternité engendrant des doublons, qui ne devaient garder comme mémoire de ce spectacle que l’ambition de s’identifier à leur être, et oublier l’opération de spéculation qui avait instaurée l’être comme étant le même, unitaire et métaphysique.

Le fait qu’on puisse voir les œuvres de Martina Kügler uniquement en miroir de ce même sujet idéal ne faisait dès lors que répercuter, selon Irigaray, la « tache aveugle d’un vieux rêve de symétrie[64] ». Le rêve désignait une topologie identifiable, identitaire, et oppositionnelle, qui n’avait cessé d’huiler l’invention et la consolidation de la représentation et par la suite de la théorie du sujet, où le féminin était ontologiquement à la fois exclu et nécessaire[65]. C’était par l’énigme, l’obscène et la perversion que la liberté sexuelle était admise à se manifester et non pas dans l’expression de l’érotisme. Ce dernier était sous la maîtrise du circuit clos du célibat imageant et projectif de l’homme, prédisposé à répéter, produire et reproduire. En ce sens, Kathrin Steffen soulignait avec ironie que la première de couverture du catalogue de l’exposition prêtait à confusion, du moment où « le véritable sujet principal de l’exposition est la partie inférieure “masculine”. La partie supérieure de l’image […] doit être lue comme le symbole d’un espace d’idéologies, de pensées, d’idées, de projections[66] ». La journaliste poursuivait ainsi : « Il s’agit ici du rôle de la femme en tant qu’objet d’interprétation et source d’énergie spirituelle : un thème masculin, abordé d’un point de vue masculin, ce qui est clairement exprimé dès le début de l’exposition et mis en œuvre de manière conséquente. La cohérence de l’exposition est d’ailleurs l’une de ses qualités les plus évidentes : elle forme un système absolument cohérent et fermé[67] ».

Je vais conclure par une remarque d’ordre historique et méthodologique. Alors que l’exposition d’un tel système clos archétypal serait aujourd’hui davantage sujet à controverses et critiques[68], ainsi que réorientations queer – la poétique cyborg de Maja Malou Lyse au pavillon danois de la Biennale de Venise 2026 étant en ce sens exemplaire[69] –, son analyse met en évidence la manière dont elle a servi, en son temps, de révélateur de la nécessité de repenser les articulations entre genre, désir, normes érotiques et technologies, tout en appelant à une vigilance critique accrue à l’égard des dispositifs de monstration et de médiation.

 

Notes

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[1] Jarry A., Les jours et les nuits. Roman d’un déserteur, Paris, Gallimard, 1981 (1897), livre III, chapitre V, p. 104.

[2] Ibid.

[3] Xavière, F.B., Paris, Christian Bourgois, 1970.

[4] Lyotard J.-F., « Ou l’on considère certaines parois comme les éléments potentiellement célibataire de certaines machines simples », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 98-109. Il existe deux versions du catalogue, une franco-allemande publiée à l’occasion de la première étape de l’exposition à la Kunsthalle de Berne en juin 1975, et une version anglo-italienne publiée lors de l’étape suivante de l’exposition à la Biennale de Venise, en septembre de la même année, les deux éditées par Alfieri. Dans l’article je vais me référer à la première version franco-allemande.

[5] Clair J., « L’ultime machine. Notes sur l’ “Invention de Morel” », Les machines célibataires, cat. exp., Bâle, Kunsthalle, 1975, p. 98-109. Je tiens ici à préciser que les arguments développés par Clair ne constituent pas une anticipation de la plus tardive approche critique et théorique du cinéma en tant que fabrique de doubles, telle qu’élaborée, entre autres, par Slavoj Žižek. cf. Slavoj Ž., Métastases du jouir. Des femmes et de la causalité, Paris, Flammarion, 2013 (1994).

[6] L’expression « renversement anamorphique » renvoie à l’étude de Amelia Jones au sujet de l’usage de l’anamorphose dans l’art comme stratégie de désorientation du regard depuis la perspective critique féministe et gay de la fétichisation de l’autre ; cf. Jones A., « Fetishizing the gaze and the anamorphic perversion: “the other is you” », Jones A., Seeing Differently. A History and Theory of Identification and the Visual Arts, Londres ; New York, Routledge, 2012, p. 63-116. Au sujet de la réactualisation de la tradition médiévale de l’amour courtois en outil critique de la construction patriarcale de la sexualité, notamment d’après les séminaires de Jacques Lacan (Encore, 1972-1973), nous renvoyons entre autres à l’exégèse d’Octavio Paz du Grand Verre de Marcel Duchamp ; cf. Paz O., Marcel Duchamp ou le Château de la Pureté, Genève, Claude Givaudan, 1967.

[7] L’itinérance de Les machines célibataires comprenait : la Kunsthalle de Berne (5 juillet-17 août 1975), les Magazzini del Sale pendant la Biennale de Venise (6 septembre-4 novembre 1975), le palais des Beaux-Arts de Bruxelles (16 décembre 1975-18 janvier 1976), la Städtische Kunsthalle de Düsseldorf (17 février-28 mars 1976), l’union centrale des Arts décoratifs à Paris (29 avril-5 juillet 1976), la Konsthall de Malmö (1er septembre-17 octobre 1976), le Stedelijk Museum d’Amsterdam (20 novembre 1976-2 janvier 1977) et le Museum des 20. Jahrhunderts à Vienne (2 février-8 mars 1977).

[8] Carrouges M., Les machines célibataires, Paris, Éd. du Chêne, 1976. Cf. Sacchetto M., « Le mythe de la machine célibataire et son exposition d’après Harald Szeemann », Figures de l’art, n° 32, 2016, p. 165-177.

[9] En ce qui concerne la mythopoétique, voir Gély V., « Pour une mythopoétique : quelques propositions sur les rapports entre mythe et fiction », Bibliothèque comparatiste, n° 2, 2006, en ligne : https://sflgc.org/bibliotheque/gely-veronique-pour-une-mythopoetique-quelques-propositions-sur-les-rapports-entre-mythe-et-fiction/?pdf=1591.

[10] « Par les détours d’une lecture à plusieurs niveaux, une exposition à vrai dire “réactionnaire” fait l’essai tant de la composition que de la décomposition et simultanément de leur contraire, la réflexion rétrospective et l’ouverture, et simultanément de leur contraire, le moment et la fermeture, afin de saisir les énergies, autant que possible, à la racine. » Szeemann H., « Les machines célibataires. 2. Causes possibles de 1. : brouillon », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 9-10.

[11] L’expression « phallogocentrisme » est empruntée à Derrida, qui l’introduit en 1972 dans son essai « Tympan » et qui y revient ensuite dans l’épilogue de Le monolinguisme de l’autre, ou la prothèse d’origine, Paris, Galilée, 1996, p. 131 et suivantes, pour saisir le discours raisonné par la pensée occidentale au nom d’un phallus désiré et manquant.

[12] Cf. Laqueur T., La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992, ainsi que l’ouvrage de référence de Preciado P. B., Manifeste contre-sexuel, La Laune, Au Diable Vauvert, 2025 (2000), et du même auteur, Je suis un monstre qui vous parle. Rapport pour une académie de psychanalystes, Paris, Grasset, 2020.

[13] La littérature sur le sujet est vaste. Je me contenterai de mentionner l’une des dernières parutions en date, témoignage par ailleurs d’un regain d’intérêt précisément pour les machines célibataires : Pierre A., Machines célibataires. La fabrique du posthumain, Paris, Macula, 2026.

[14] L’érobotique désigne un domaine de recherche qui explore « l’interaction érotique entre les humains et les machines ». Cf. Dubé S., Anctil D., « L’érobotique et la justice sexuelle », Bruxelles Laïque. Échos, n° 111, 4e trimestre 2020, p. 8-11.

[15] Sur l’interdépendance entre expographie moderne et subjectivité sexuelle, en relation aux catégories de normalité et de perversité, cf. Tyburczy J., « All museums are sex museums », Sex Museums. The Politics and Performance of Display, Chicago ; Londres, The University of Chicago Press, 2016 et en particulier l’introduction « All museums are sex museums », p. 1-38.

[16] Ibid. Cf. également l’étude canonique de Tony Bennett, « The Exhibitionary Complex », The Birth of the Museum. History, theory, politics, Londres ; New York, Routledge, 1995, p. 59-88.

[17] Cf. Jones A., Seeing Differently. A History and Theory of Identification and the Visual Arts, Londres ; New York, Routledge, 2012.

[18] Cf. Bismarck B. (von), « Harald Szeemann et l’art de l’exposition », Perspective. Actualité en histoire de l’art, vol. 1, 2013, en ligne : https://journals.openedition.org/perspective/1992 ainsi que « When attitudes become a profession. Harald Szeemann’s self-referential practice and the art of the exhibition », Harald Szeemann. Museum of Obsessions, cat. exp., Los Angeles, Getty Research Institute, 2018, p. 249-264 ; cf. également Richter D., « Being singular/plural in the exhibition context. Curatorial subjects at documenta 5, dX, D12, d(13) », On-Curating, n° 33 : documenta. Curating the History of the Present, 2017, p. 76-88.

[19] Sur ce point je renvoie entre autres aux analyses féministes de Nanne Buurman, qui portent sur le cas emblématique de Szeemann au sein du paradigme masculiniste et messianique de l’auctorialité curatoriale ; cf. Buurman N., « From prison guard to healer: curatorial subjectivities in the context of gendered economies », On Curating, n° 52 : Instituting Feminism, 2021, p. 21-34. Buurman renvoie aux essais suivants : Heinich N., Pollak M., « From Museum Curator to Exhibition Auteur », Greenberg R., Ferguson B. W., Nairne S. (éd.), Thinking About Exhibitions, New York, Routledge, 1996, p. 231-250 ; Grammel S., Ausstellungsautorenschaft. Die Konstruktion der auktorialen Position des Kurators bei Harald Szeemann. Eine Mikroanalyse, Francfort, Revolver Archiv für aktuelle Kunst, 2005.

[20] Le concept d’agent d’exposition (expository agent) est issu de Bal M., Double Exposures. The Subject of Cultural Analyses, The Subject of Cultural Analyses, Londres, Routledge, 1996. Voir également, de la même autrice, Image-Thinking: Artmaking as Cultural Analysis, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2022, ainsi que, au sujet de l’agentivité des dispositifs de monstration, Kirshenblatt-Gimblett B., Destination Culture. Tourism, Museums, and Heritage, Berkeley ; Los Angeles ; Londres, University of California Press, 1998.

[21] Carrouges M., Les machines célibataires, Paris, Éd. du Chêne, 1976. Cf. Sacchetto M., « Le mythe de la machine célibataire et son exposition d’après Harald Szeemann », Figures de l’art, n° 32, 2016, p. 165-177.

[22] Szeemann H., « Ô douce ô sainte exposition thématique », à l’origine publié dans 10 Jahre Steirischer Herbst, Graz, 1977, et ensuite repris dans Museum der Obsessionen en 1981, trad. de l’allemand dans Szeemann H., Baudson M. (éd.), Écrire les expositions, Bruxelles, La Lettre Volée, 1996, p. 20.

[23] L’expression « dénominateur commun » est issue de Harald Szeemann « Un retour à la vie privée qui en valait la peine » (1974), Szeemann H., Baudson M. (éd.), Écrire les expositions, Bruxelles, La Lettre Volée, 1996, p. 37. La définition de l’exposition thématique en tant qu’unité communiante et visionnaire d’un amalgame de choses hétérogènes revient dans plusieurs écrits de Szeemann publiés et inédits qui suivent son travail de direction de la documenta 5 de Kassel en 1972.

[24] Pour une mise en perspective culturelle élargie des expositions de Szeemann des années 1960 voir l’essai de Nicolas Brulhart, « Expanded Kunsthalle : la place du cinéma à la Kunsthalle de Berne sous la direction d’Harald Szeemann (1961-1969) », Bovier F., Mey A., Schärer T., Truniger F. (éd.), Minor Cinéma. Le cinéma expérimental en Suisse, Genève ; Dijon, Jrp/Ringier-Les Presses du Réel, 2020, p. 16-42, ainsi que Roquette Teixeira M., The Exhibition as Means of Personal Expression. Harald Szeemann “Grand-father: A Pioneer Like Us” (1974), mémoire de master sous la dir. de Raquel Henriques da Silva et José António Fernandes Dias, Lisbonne, Universidade Nova de Lisboa, 2014 (2011), et enfin le catalogue raisonné de Szeemann, Bezzola T., Kurzmeyer R., Szeemann H. (éd.), With, by, through, because, towards, despite. Catalogue of All Exhibitions 1957-2005, Zurich ; Vienne ; New York, Voldemeer-Springer, 2007.

[25] Les machines célibataires, livret d’exposition, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, 1975. À Bruxelles, le même texte était également repris sur le panneau de médiation de la section.

[26] Pour une problématisation de l’articulation entre l’obscène et l’art exposé, voir Foster H., « Obscene, Abject, Traumatic », October, n° 78, automne 1996, p. 107-124 ; Betsky A. « The scene of the obscene. How queer space helped change architecture exhibitions (but not really) », Hendrikx B. (éd.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 79-91, ainsi que van Den Heuvel D., « Queer scenographies. From the “obscene” to care and repair », Stenbock E., Dibbits H. (éd.), The Critical Visitor. Changing Heritage Practices, Wereld ; Maastricht ; Amsterdam, Wereld Museum ; Maastricht University ; Reinwardt Academy, p. 249-259.

[27] Gorsen P., « La machine humiliante pour l’escalade d’un nouveau mythe », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 130-143.

[28] Gorsen P., Das Prinzip Obszön. Kunst, Pornographie und Gesellschaft, Reinbek bei Hambourg, Rowohlt, 1969.

[29] Cf. Gorsen P., « Intersexualismus und Subkultur », Albus A. (éd.), Maskulin, Feminin, Munich, Rogner & Bernhard, 1972, p. 93-138. Gorsen allait poursuivre ses thèses dans un ouvrage successif, publié avec et sur l’artiste Pierre Molinier – Pierre Molinier, lui-même. Essay über den surrealistischen Hermaphroditen, Munich, Rogner & Bernhard, 1972 – ainsi que dans le cadre de sa contribution au catalogue de l’exposition dirigé par Jean-Christophe Ammann et Marianne Eigenheer, Transformer: Aspekte der Travestie, cat. exp., Lucerne, Musée d’Art de Lucerne, 1974.

[30] Les trois dessins, sans titre, au crayon et crayon couleur, de 1974, venaient de la collection privée de Gorsen.

[31] Cartel associé aux dessins de Martina Kügler lors de l’étape de l’exposition à Berne, GRI-HSP, bt. 341, dossier 15. L’extrait est issu de Peter Gorsen, « La machine humiliante pour l’escalade d’un nouveau mythe », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 140.

[32] Dans son essai pour le catalogue de l’exposition, Gorsen renvoie précisément à Deleuze G., Guattari F., L’anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Les Éd. de Minuit, 1972, p. 7-14.

[33] Au sujet de l’emploi ambivalent du langage et de l’imagerie genrée chez Günter Brus, voir Guðmundsdóttir S., « Gestating bodies: performing masculinity in viennese actionism », Correspondances, vol. 10, n° 1, 2022, p. 199-234.

[34] Archives de l’union centrale des Arts décoratifs UCAD.D1/488.

[35] Au sujet de la considération du célibat – entendu comme statut civil de personne non mariée – en tant que « déviance » dans les sociétés occidentales des années 1970, en parallèle des enquêtes sociologiques et sexologiques telles Eck M., La sexualité́ du célibataire : étude sociologie et sexologique, Paris, Éd. Universitaires, 1974, voir entre autres l’un des textes canoniques du mouvement de libération des femmes états-unien (Women’s Liberation Movement) : Freeman J., La tyrannie de l’absence de structure, Lyon, Indice, 2017 (v. 1970).

[36] Voir le commentaire ironique de Georges Roque dans son addendum au livret de médiation de l’exposition lors de l’étape de Bruxelles, Roque, G., « Caelebs machina », Les machines célibataires, livret d’exposition, Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, 1975, n. p.

[37] Voir entre autres Netter M., « Zwischen Panoptikum und Kriminalmuseum », Schweizerische Finanzzeitung, 30 juillet 1975 ; Haase A., « Harald Szeemanns “Junggesellenmaschinen” in Düsseldorf. Gedanken-Akrobatik mit Roboten », Rheinische Post, 17 février 1976 ; Lévêque J.-J., « TILT – Dans le cabinet d’un savant fou », Quotidien de Paris, 8 mai 1976.

[38] Henri Van Lier, « Le chocolat », La Relève, 10 janvier 1976.

[39] Notice biographique de Robert Müller dans Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 214.

[40] Les machines célibataires, livret d’exposition, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, 1975.

[41] Cf. Bataille G., Œuvres complètes. T. 1, vol. 1 : Premiers écrits (1922-1940), Paris, Gallimard, 1930, p. 239 ; Normand V., « The Modern museum’s secret cargo », Lekkerker N. J., Burgering E. (éd.), Worlding Ecologies. Art, Science and Activism Towards Climate Justice, Amsterdam, Valiz ; Delft, Radius, 2024, p. 171-181.

[42] À l’époque, la réception critique du traitement réservé à l’œuvre duchampienne avait occupé plus d’un article, dont le compte rendu de Robert Lebel. Cf. Lebel R., « Machines et machinations célibataires », XXe siècle, n° 46, septembre 1976, p. 35-43. En ce qui concerne la critique féministe du travail de Duchamp, nous renvoyons aux textes de référence d’Amelia Jones A., Postmodernism and the En-Gendering of Marcel Duchamp, Cambridge ; New York, Cambridge University Press, 1994 et de Giovanna Zapperi G., L’artiste est une femme. La modernité de Marcel Duchamp, Paris, PUF, 2012, ainsi qu’au plus récent ouvrage d’Éric Fassin et Joana Masó, L’art c’est la vie. Else von Freytag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp, Paris, Macula, 2025.

[43] Pour une mise en perspective historique, anthropologique et politique de l’autoérotisme dans la modernité occidentale, voir Maines Rachel P., The Technology of Orgasm. “Hysteria”, the Vibrator, and Women’s Sexual Satisfaction, Baltimore ; Londres, The Johns Hopkins University Press, 1999, ainsi que Laqueur T., Solitary Sex. A Cultural History of Masturbation, New York, Zone Books, 2003.

[44] Cf. l’article de Netter M., « Zwischen Panoptikum und Kriminalmuseum », Schweizerische Finanzzeitung, 30 juillet 1975.

[45] Le titre de l’agrandissement repris dans le cartel de Berne était : Zwölfjähriger Schüler – Technische-phantastische Zeichnung, die flagellantistische Erlebnisse ausmalt ; lors de l’exposition à Paris le titre mentionné était Dessin d’un enfant de douze ans – Souvenir de Vienne. Respectivement : GRI-HSP, bt. 341, dossier 15, et GRI-HSP, bt. 343, dossier 3.

[46] Cf. Deleuze G., Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Éd. de Minuit, 1967, et en particulier l’avant-propos « Présentation de Sacher-Masoch (Le froid et le cruel) » et l’appendice 1 « Souvenirs d’enfance et réflexion sur le roman ».

[47] Les six planches étaient issues de l’atlas de Prokop O., Radam G., Weimann W. (éd.), Atlas der gerichtlichen Medizin, Berlin, Verlag Volk und Gesundheit, 1963. Parmi les titres des fiches techniques relatives aux planches exposées figuraient : « Masturbation avec une machine complexe », « Accident pendant déviation sexuelle obtenue par le biais du courant électrique », « Auto-étranglement sexuel, effet physiologique ». La traduction en français est issue du cartel de Paris. GRI-HSP, bt. 343, dossier 3.

[48] Giosetta Fioroni, Incidenti mortali durante attività autoerotiche, autre titre Foto da un atlante di medicina legale, trois impressions photographiques avec interventions graphiques de 1974, à partir de Prokop O., Radam G., Weimann W. (éd.), Atlas der gerichtlichen Medizin, Berlin, Verlag Volk und Gesundheit, 1963.

[49] Ghenos, Eros, Thanatos, Bologne, Galleria de’ Foscherari, 1974. Cf. Boatto A., Chiodi S. (éd.), Ghenos, Eros, Thanatos e altri scritti sull’arte 1968-1985, Rome, L’Orma Editore, 2016.

[50] Steffen K., « Eine Schau mit Modellcharakter – für Spezialisten – zur “Junggesellenmaschinen” Ausstellung von Harald Szeemann in der Kunsthalle Bern », Tages-Arzelger, 19 juillet 1975.

[51] C’est ce que laisse supposer le cartel « L’ingresso alla mostra è vietato ai minori di 18 anni » conservé parmi les documents d’archive inhérents à l’exposition. GRI-HSP, bt. 3726, dossier 12. Ce qui est confirmé également dans la chronique d’Augusto Misucci, « Passerella di mostri e ordigni », La Stampa, 13 septembre 1975.

[52] Lettre inédite de François Mathey à Szeemann du 19 février 1976. GRI-HSP, bt. 337, dossier 3.

[53] Ibid.

[54] Nous renvoyons ici à une littérature vaste, parmi laquelle nous pouvons néanmoins citer Mulvey L., « Plaisir visuel et cinéma narratif » (1975), Mulvey L., Castro T. (éd.), Laura Mulvey. Au-delà du plaisir visuel. Féminisme, énigmes, cinéphilie, Paris, Mimésis, 2017, p. 33-51 ; voir également la problématisation plus tardive de l’essai de Mulvey par Yvonne Rainer : Rainer Y., « Ruminations sur d’éventuels antidotes cinématographiques au nœud (de vipères) œdipien en jouant avec de Laurædipus Mulvey ou encore, il est peut-être hors champ mais… » (1984), Quéloz C. (dir.), Une femme qui…- Écrits, entretiens, essais critiques, Dijon ; Zurich, Les Presses du réel ; JRP/Ringier, 2008, p. 155-167.

[55] Sontag S., « Fascinating fascism » (1974), Under The Sign of Saturn, New York, Farrar Straus Giroud, 1980, p. 73-105 ; voir également la problématisation plus tardive de l’essai de Sontag par Judith Halberstam dans The Queer Art of Failure, Durham ; Londres, Duke University Press, p. 147-171.

[56] Cf. Mulvey L., « Plaisir visuel et cinéma narratif » (1975), Mulvey L., Castro T. (éd.), Laura Mulvey. Au-delà du plaisir visuel. Féminisme, énigmes, cinéphilie, Paris, Mimésis, 2017, p. 33-51.

[57] Cf. Ammann J.-C., Eigenheer M., Transformer: Aspekte der Travestie, cat. exp., Lucerne, Musée d’Art de Lucerne, 1974.

[58] Cf. les propos recueillis par Bürgi B., « Die Kunst in den achtziger Jahren? », Basler Magazin, n° 23, 7 juin 1980, GRI-HSP. bt. 337, dossier 9.

[59] Pelzer B., « Les machines célibataires – l’unique et sa propriété machinale », La Relève, 10 janvier 1976.

[60] Ibid.

[61] Irigaray L., Speculum, de l’autre femme, Paris, Les Éd. de Minuit, 1974.

[62] Ibid., p. 301-443.

[63] Ibid., p. 304.

[64] « La Tâche aveugle d’un vieux rêve de symétrie » est le titre de la première partie de Irigaray L., Speculum, de l’autre femme, Paris, Les Éd. de Minuit, 1974, p. 9-162 ; L. Irigaray écrit à partir de la conférence écrite mais non prononcée « La féminité » (1915-1916) de Sigmund Freud, dans Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1971(1936), p. 68-81.

[65] Ibid., p. 165.

[66] Steffen K., « Eine Schau mit Modellcharakter – für Spezialisten – zur “Junggesellenmaschinen” Ausstellung von Harald Szeemann in der Kunsthalle Bern », Tages-Arzelger, 19 juillet 1975. Traduction de l’autrice.

[67] Ibid.

[68] Exemplaires en ce sens sont les polémiques et les plaintes qui ont suivi l’exposition Présumés innocents, Bordeaux, CAPC, 2000, ainsi que les débats qui ont accompagné Lacan, l’exposition. Quand l’art rencontre la psychanalyse, Metz, Centre Pompidou, 2023-2024.

[69] Maja Malou Lyse, ensemble avec DIS (Marco Roso, Lauren Boyle, Solomon Chase et David Toro), Things to Come, commissaire d’exposition Chus Martínez, Pavillon Danois, 61e Biennale de Venise, 9 mai-22 novembre 2026. Au sujet des poétiques cyborg, avec lesquelles je me permets le rapprochement, voir l’essai de référence de Haraway D., « Manifeste cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle » (1985), Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Paris, Exils éditeurs, 2007, p. 29-92.

Pour citer cet article : Michela Sacchetto, "Les obscènes « Machines à faire l’amour » (à propos de l’exposition Les Machines célibataires, Berne, Venise, Bruxelles, et al., 1975-1977)", exPosition, 16 septembre 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/sacchetto-obscenes-machines/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

À propos de l’ouvrage de Julie Bawin, De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition, Bruxelles, La lettre volée, 2025

par Marine Rochard

 

— Marine Rochard est docteure en histoire de l’art contemporain (université de Tours, 2014), spécialisée dans l’étude de l’abstraction internationale d’après-guerre et plus spécifiquement des pratiques gestuelles (1944-1970). Sa thèse portait notamment sur la stratégie d’autopromotion développée par Georges Mathieu, ainsi que sur la réception de son œuvre. Depuis 2016, elle travaille au Centre de création contemporaine olivier debré (CCC OD – Tours) en tant que chargée d’expositions et de recherche. Dans ce cadre, elle gère le fonds Olivier Debré conservé au centre d’art, élabore le catalogue raisonné de ses peintures et commissarie des expositions consacrées tant à ce peintre qu’à des artistes de la scène contemporaine. Elle a par exemple récemment commissarié l’exposition collective Déborder la toile (Tours, CCC OD, 21 octobre 2022 – 12 mars 2023), qui s’intéressait à la manière dont sont aujourd’hui réinvestis les principes et les intuitions ayant façonné le travail de Debré (avec les œuvres de : Olivier Debré, Charlotte Denamur, Ann Veronica Janssens, Renée Levi, Flora Moscovici, Thu Van Tran). —

 

De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition : c’est le titre choisi par Julie Bawin pour son analyse des mutations d’une activité qui s’est professionnalisée avec le temps et qui recouvre aujourd’hui des contours et méthodologies très hétérogènes, principalement liés aux contextes variés dans lesquels elle s’inscrit.

Chercheuse et professeure d’histoire de l’art contemporain à l’université de Liège, l’autrice a déjà publié il y a une dizaine d’années un ouvrage sur la question de l’artiste comme commissaire d’exposition[1]. De plus, elle dirige actuellement le musée d’Art contemporain en plein air du Sart Tilman (Liège), ce qui suppose une bonne connaissance du terrain, des différents métiers de l’art contemporain et des pratiques institutionnelles.

Son nouvel ouvrage est composé de cinq parties abordant de manière chronologique les différentes évolutions de l’activité, puis du métier d’organisateur d’expositions. Le point de départ de cette analyse est situé au milieu du XIXe siècle, lorsque les artistes, Gustave Courbet en premier lieu, prennent l’initiative d’organiser, par leurs propres moyens, des expositions monographiques de leur travail, contournant ainsi les circuits institutionnels et académiques en vue de maîtriser leur promotion et leur commercialisation. Ils développent dans le même temps une nouvelle manière de s’exprimer en réfléchissant non seulement la mise en dialogue des œuvres mais aussi leur mise en espace. Les activités Dada et surréalistes sont également examinées à travers le prisme de la naissance de « l’exposition-œuvre » (p. 8, p. 34), autrement dit, l’exposition conçue comme une création à part entière. Cette nouveauté suppose l’émergence d’une figure prenant en charge non seulement l’organisation de l’événement mais aussi la définition de son orientation esthétique et éventuellement théorique.

Ces deux premiers exemples, déjà bien connus et analysés, s’intéressent à la nature même de l’exposition comme médium artistique ; ils sont complétés au fil de l’argumentation par d’autres événements tirés du dernier tiers du XXe siècle présentant les artistes comme curators de leur propre travail, de celui des autres, mais aussi comme intercesseurs capables de relire les collections historiques d’un musée. Comme l’autrice l’annonce dès l’avant-propos, elle souhaite construire une histoire non exhaustive du curating à travers des expositions choisies qui sont autant d’études de cas.

Un autre volet de son argumentation est dédié à la professionnalisation de l’activité à travers l’apparition du commissaire d’expositions ou curator (Harald Szeemann par exemple), naissant d’un dédoublement du métier de conservateur et surtout d’une prise de distance par rapport à l’institution muséale. La période des années 1970-1980 exemplifie bien le nœud sémantique problématisé dès l’avant-propos : en langue anglaise, le curator est originellement le conservateur (to curate : conserver) préservant la collection d’un musée. Avec les changements de paradigme de cette sphère professionnelle et l’apparition du rôle spécifique de l’organisateur d’expositions, le terme en vient à désigner à la fois le conservateur et le commissaire d’expositions. Tandis que curator est adopté de façon internationale au cours des décennies suivantes, certains acteurs du secteur, les artistes notamment, remettent en question la qualité d’auteur prêtée à l’organisateur, mais aussi sa légitimité à assumer une position dominante au détriment des artistes eux-mêmes. Ainsi, en langue française, on justifie parfois l’emploi de « curateur » par la volonté de contourner l’expression « commissaire d’expositions », perçue comme autoritaire et surplombante (selon Hans Ulrich Obrist, notamment).

L’autrice explique privilégier l’emploi du terme curating dans le sens où il est symptomatique de certaines évolutions du champ de l’art contemporain. Elle ne le questionne néanmoins pas directement : elle en expose les dérives égotiques et événementielles (« guest-star curators », p. 105) sans pour autant les appréhender de manière contextuelle et critique. L’avant-propos prévoit une « analyse de mécanismes et de stratégies propres aux institutions que sont les musées, les galeries et les centres d’art » (p. 10), analyse à peine esquissée en filigrane des nombreux exemples qui se succèdent et à la suite desquels toute conclusion est absente, de même que toute mise en perspective. Comment analyser les « mécanismes » et « stratégies propres » aux musées, galeries et centres d’art sans préciser d’abord combien diffèrent leurs fonctionnements, rôles et objectifs, ainsi que les modèles économiques dont ils dépendent ? De même, la question de la starification du curator aurait pu être examinée au prisme du point crucial que constitue la distinction dans un champ professionnel devenu concurrentiel et souvent conditionné par des choix stratégiques et financiers contraints par un modèle néolibéral qui impacte le champ culturel de façon croissante.

La fin de l’ouvrage énumère confusément et sans les développer des initiatives détournant le curating à des fins de démocratisation et d’inclusion. Il aurait été pertinent de mettre en rapport l’exposition comme « expérience de la pensée » (citation de Donatien Grau, p. 84) – abordée à travers quelques exemples – avec la notion de curateur apportant soin aux œuvres et aux artistes (du latin curare, prendre soin), qui n’apparaît que très brièvement au cours de l’avant-propos, mais qui correspond sans doute bien davantage à la manière dont ce métier est conçu par celles et ceux qui le pratiquent.

 

Notes

[1] Julie Bawin, L’artiste commissaire. Entre posture critique, jeu créatif et valeur ajoutée, Paris, Éd. des Archives contemporaines, 2014. Elle a également publié plus récemment Art public et controverses. XIXe-XXIe siècle, Paris, CNRS Éd., 2024.

Pour citer cet article : Marine Rochard, "À propos de l’ouvrage de Julie Bawin, De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition, Bruxelles, La lettre volée, 2025", exPosition, 28 août 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/rochard-recension-bawin-curating/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

Genre et sexualité au musée : discours, dispositifs, archives – Introduction

par Quentin Petit Dit Duhal

 

— Quentin Petit Dit Duhal enseigne actuellement l’histoire de l’art contemporain à l’Université Grenoble Alpes. Ses nombreuses publications et directions de numéros de revues abordent les questions liées aux gender studies, aux queer studies, au posthumain et, de manière plus générale, à l’art engagé. En 2025, il est lauréat de la bourse Focillon du ministère de la Culture pour une résidence de recherche à Yale University (États-Unis), ainsi que d’une bourse postdoctorale du groupe de recherche CIÉCO (Université du Québec en Outaouais, Canada). Chez Double ponctuation, il a publié Art queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+ (2024) et Arts et cyborgs. Pensées et imaginaires des corps-machines (avec Jessica Ragazzini, 2026). —

 

Je tiens à remercier les contributeur·ice·s, les membres du comité de rédaction, les membres relecteur·ice·s du comité scientifique, ainsi que les membres du comité de lecture extérieure pour leur confiance, leur intérêt et sans qui ce numéro n’aurait pu voir le jour. Je remercie également Mélanie Boucher pour sa supervision de ma recherche postdoctorale qui accompagne ce numéro.

 

Queeriser le musée

Si l’histoire des communautés LGBTQIA+ est incluse dans des sections de musées de société, il en existe peu qui leur soient consacrés exclusivement, tels que le Schwules Museum à Berlin ouvert en 1985, le GLBT History Museum à San Francisco en 2011, le Museum of Transology à Brighton en 2018, ou la Queer Britain à Londres en 2022. Dans le domaine plus particulier de l’art, les institutions spécialisées sont en cours de développement à l’échelle internationale – le Leslie-Lohman Museum of Gay and Lesbian Art à New York a acquis le statut de musée en 2011, et QUEERCIRCLE a ouvert en juin 2022 à Londres –, mais n’existent guère en France. Et bien que de nombreux musées et projets scientifiques français (l’université d’été de la Bibliothèque Kandinsky « Draguer » le musée et ses sources : la queerness face aux archives ou le projet de recherche Queering the Exhibition – Queering the Archive mené à l’école nationale supérieure d’Art de Bourges) aient entamé des réflexions sur les rapports de genre et de sexualité dans la création artistique, on n’observe néanmoins que de rares pratiques de queerisation sur le terrain[1].

Le terme « queer » est une expression anglophone désignant ce qui est « étrange », « bizarre », « tordu[2] », et s’oppose à celui de « straight », signifiant « droit », mais aussi « hétérosexuel ». « Queer » est d’abord utilisé comme une insulte pour qualifier des sexualités non-hétérosexuelles avant d’être détourné de manière positive par les communautés concernées pour s’auto-qualifier, notamment avec l’émergence de groupes activistes comme Queer Nation dans les années 1980-1990 aux États-Unis, en pleine épidémie du sida. Les rapports entre le terme « queer » et l’acronyme « LGBTQIA+ » sont complexes et changeants selon les aires géographiques où ils sont utilisés. Par ailleurs, le queer est théorisé par des universitaires états-uniennes à partir de 1990[3], qui en font un concept d’analyse des normes qui construisent le genre et la sexualité. Par rapport à l’acronyme « LGBTQIA+ », le terme « queer » revêt donc davantage un sens militant, non assimilationniste et non conformiste, désignant la critique des normes de genre et de sexualité. Ainsi, appliqué à l’histoire de l’art, des musées et des expositions, le queer participe à déconstruire l’histoire culturelle et sociale au sein de laquelle les œuvres et les images sont réalisées et présentées. Par ailleurs, les personnes LGBTQIA+ étant une minorité – en termes de rapport de pouvoir –, confrontée à une discrimination structurelle, ce numéro cherche ainsi à comprendre, sous le prisme queer, le rôle que les expositions de collections muséales jouent dans la représentation de la société et des groupes marginalisés.

Ce numéro s’inscrit dans une historiographie de l’histoire de l’art renouvelée par l’appropriation des théories queers, et notamment dans les années 2010 pour ce qui est de l’étude des musées. L’historien de l’art suédois Patrik Steorn formule ainsi, dans un article traduit pour le numéro 30 de Culture & Musées consacré aux Musées au prisme du genre en 2017 (sous la direction de Charlotte Foucher-Zarmanian et Arnaud Bertinet), une critique queer des discours et des pratiques en place dans les musées : il part du manque de considération des sexualités dans la base de données des collections du Nordic Museum à Stockholm, pour affirmer qu’introduire le queer dans les musées reviendrait à interpréter de manière différente les collections à la fois sur le plan visuel et émotionnel. Plus encore, Steorn affirme qu’appliquer le concept du queer au musée est un oxymore, en ce qu’il échappe à tout ce qui enferme et à tout ce qui a une valeur d’autorité[4] : « queeriser le musée » reviendrait à l’interroger en tant qu’espace savant, c’est-à-dire à tenter de saisir les raisons et manières dont les savoirs qui y sont produits ne prennent pas en compte le genre et la sexualité des artistes.

Pourtant, l’institution muséale pourrait servir d’espace de changement de société[5], moyennant un travail sur les données biographiques et les pratiques artistiques exposées (certaines d’entre elles comme la performance et les pratiques textiles ont été historiquement appropriées par des groupes marginalisés), ainsi qu’un travail de développement de pratiques de conservation[6], comme la mise en valeur de la sexualité des artistes et l’utilisation du queer comme outil d’analyse[7]. Ainsi, le thème du  n° 45 du Journal of Museum Education de 2020 se concentre sur la fonction éducative du musée et du travail de ses médiatrices et médiateurs dans le contexte états-unien : « queeriser » le musée serait bien plus qu’établir une discussion autour des histoires LGBTQIA+ et viserait à déconstruire les normes qui régissent la visibilité et l’inclusion[8]. La même année, Nikki Sullivan et Craig Middleton invitent à s’éloigner de la muséologie traditionnelle à travers un processus ouvert et situé qui, dans l’expographie, la production de savoir et l’engagement du public, donne à comprendre les objets conservés comme des outils pour sortir des normes assignées[9]. L’étude des pratiques muséales sous le prisme queer se trouve prolongée avec de nouvelles perspectives de recherche portant sur les conséquences sociales du musée, comme la reconnaissance des artistes, mais aussi sa pertinence pour présenter des histoires minoritaires. Dans ce sens, le séminaire collectif Musée d’art moderne. Section sexualité(s)[10], organisé par la Bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou à Paris depuis 2021, interroge les potentielles perturbations des catégories artistiques et des sections muséales que produirait l’introduction de parcours thématiques sur le genre et la sexualité dans les collections permanentes. Une telle pratique permettrait ainsi de sortir le musée d’une histoire formaliste de l’art en prenant en compte les conditions matérielles des artistes et les rapports de pouvoir qui les traversent.

Idéologie et collection

Les interactions entre les idéologies politiques et les expositions et collections muséales constituent l’un des angles morts de la recherche sur le genre et la sexualité au musée. En ce sens, le projet de recherche que je mène dans le cadre du Partenariat sur les nouveaux usages des collections dans les musées d’art du groupe de recherche et de réflexion CIÉCO a pour objectif de repérer et de comprendre les stratégies et les pratiques qui présentent la collection muséale d’une manière qui conteste les discours hétéronormatifs irriguant le récit institutionnel dans un contexte de renouvellement idéologique. Si les musées d’art français procèdent à peu d’entreprises concernant les enjeux que représentent le genre et la sexualité, le MAC VAL (le musée d’Art contemporain du Val-de-Marne[11]) fait figure d’exception par sa démarche culturelle engagée : il a organisé des expositions temporaires[12], mais également divers accrochages de ses collections[13], en explorant notamment les notions de corps, de genre et de sexualité. Le musée s’est d’ailleurs mobilisé contre le VIH/sida avec la création et la vente en ligne de T-shirts d’artistes[14] au profit d’Act Up entre 2020 et 2021. Cette opération revendique son engagement social, ayant pour objectif « d’éveiller les consciences et de susciter des contributions pour la lutte contre le VIH/sida[15] ».

Le musée étant un objet localisé, la position elle-même marginale du MAC VAL est à resituer dans le paysage français : comme il s’agit d’un musée territorial, et plus particulièrement départemental, il dépend directement des politiques menées par le conseil général du Val-de-Marne. Historiquement, ce département s’ancre dans un contexte de « banlieue rouge[16] », gérée par le parti communiste français de 1968 à 2021, pendant près de 47 ans de manière presque consécutive. Cependant, en 2021, les élections du conseil général du Val-de-Marne mettent à sa tête le parti politique des Républicains, menant des « politiques antigenres[17] », des mouvements réactionnaires qui tentent d’endiguer le processus d’émancipation des femmes, des personnes queers et des personnes racisées. Ce revirement idéologique impacte directement les politiques du musée, ce dont certains agents ont fait part au cours d’entretiens inédits[18], des inquiétudes concernant certaines directives départementales officieuses, comme, entre autres, ne plus utiliser l’écriture inclusive ou ne plus mentionner les enjeux de genre, de sexualité et de race dans les expositions et accrochages.

Le récent accrochage de la collection du MAC VAL semble, par ailleurs, tenter de répondre au renouvellement idéologique des politiques départementales. Il s’intitule Le genre idéal. En principe, une tentative d’épuisement et a été présenté du 21 mars au 27 septembre 2025[19]. Il s’agit d’un accrochage anniversaire fêtant les 20 ans de l’ouverture du musée, dont l’idée principale était de faire redécouvrir les œuvres phares de la collection, selon un parcours consacré à la hiérarchie des genres théorisée par André Félibien au XVIIe siècle, avec une organisation passant de la nature morte à la peinture d’histoire. La thématique générale de l’accrochage ne mentionne ainsi pas explicitement les enjeux liés au genre et à la sexualité comme demandé par les politiques départementales. Cependant, le titre revêt une sorte de sous-texte connotant l’identité de genre : il fait référence à la figure du gendre idéal, celui qui plaît à la belle famille, notamment à la belle-mère, en raison de ses qualités morales, étant attentif, charmant, travailleur, attentionné… Le jeu de mot du titre fait alors appel à un stéréotype masculin, appuyant le système binaire de genre qui caractérise les interactions sociales, familiales et intimes. Ce titre constitue donc une sorte de remise en cause d’un modèle social genré, à l’instar de la mise en crise par les artistes de l’exposition de la notion de genre pictural, en passant de l’un à l’autre, en rendant les catégories artistiques poreuses, en usant notamment des principes de métamorphoses, de fluidité de l’identité, autant de procédés propres aux théories queer.

Ce principe de sous-texte, permettant d’évoquer une notion sans la mentionner explicitement dans un contexte de contrainte idéologique, rappelle le principe d’« encodage[20] » que l’historien de l’art états-unien Jonathan Katz théorise dans ses travaux sur les productions artistiques réalisées dans le contexte des politiques de répression anticommuniste et anti-homosexuelle du maccarthysme dans les années 1950 aux États-Unis. L’« encodage » désigne le fait que des signifiants queers seraient cachés dans les œuvres d’artistes gays, ce qui leur permettraient de rester dans le placard et en sécurité : Robert Rauschenberg et Jasper Johns donneraient ainsi à voir des corps qui constituent des « résistances matérielles inutilisables, inassimilables à tout discours hégémonique[21] », en subvertissant les normes de représentations par l’absence ou le détournement d’objets de la culture de masse. Cet « encodage » permettrait donc de produire des signifiants queers qui ne seraient reconnaissables que par des personnes LGBTQIA+ dans le contexte du maccarthysme. Sans pour autant faire correspondre le contexte spécifique du maccarthysme avec le revirement politique du département du Val-de-Marne, tenir compte de l’analyse que Jonathan Katz fait du processus du placard comme moyen de survivre dans un système dominant et d’oppression permet de comprendre les conditions dans lesquelles le musée a la possibilité de donner à voir l’invisible, ce que les politiques en place ne souhaitent pas montrer, dans un contexte où ces dernières substituent l’idéologie à l’histoire pour construire un récit orienté qui occulte les enjeux de genre et de sexualité, entre autres.

Une méthodologie de recherche fondée sur l’exploration de la documentation administrative – qui révèle des changements rhétoriques dans les politiques d’acquisition à la suite du renouvellement idéologique – et l’analyse des modes d’accrochage permettent de comprendre la manière dont les politiques conservatrices influent sur le contenu des œuvres présentées lors de leur mise en exposition. Les exemples des documents indiquant l’intérêt de l’acquisition des œuvres d’Emmanuelle Villard et de Claire Hannicq par rapport aux collections et au projet scientifique et culturel du musée démontrent ce changement de rhétorique. Avant le changement de majorité au sein du département du Val-de-Marne en 2021, les archives d’acquisition mettent en lumière la mise en critique de la définition du féminin construite par la société patriarcale dans l’œuvre Veniaisery n° 18 (2011) de Villard – une composition de perles, de strass et de miroirs. Au contraire, après le renouvellement politique, l’argumentaire de l’acquisition d’une œuvre de Claire Hannicq, extraite de la série Atlas (une constellation) (2020) présentant un dessin d’une main tenant un fruit avec un doigt pénétrant sa fente – qu’il est possible de voir comme une métaphore de la masturbation féminine – ne fait jamais mention des enjeux de genre ou féministes. Dans l’accrochage, aucune contextualisation ou mention des enjeux de genre et de sexualité n’est présente dans les cartels – simples et généraux – des œuvres d’Emmanuelle Villard et de Claire Hannicq. Par ailleurs, leur mise en contexte muséal (leurs œuvres sont exposées l’une près de l’autre) crée des interactions visuelles qui permettent d’en déduire leur rapport au genre et à la construction de la féminité. Ce choix expographique pourrait ainsi constituer une stratégie de résistance reposant seulement sur le regard critique d’un public avisé, à l’instar de ce qu’observe Jonathan Katz du côté des modes de créations artistiques.

Par ailleurs, la mise en correspondance de la présentation de la collection avec l’exposition qui se tenait au même moment dans la section du musée qui lui faisait face, montrant une tout autre approche des enjeux de genre et de sexualité, rend visible de manière flagrante les rapports de pouvoir inégaux entre la collection permanente et l’exposition temporaire. En effet, l’exposition collective  Forever Young, qui se tenait du 14 juin 2025 au 4 janvier 2026[22], se disait en résonance à l’accrochage de la collection : pour la célébration des 20 ans du musée, cette exposition présentait les œuvres de vingt jeunes artistes – né·e·s pour la plupart entre 1990 et 2000 – faisant référence à leurs propres histoires en rapport avec le MAC VAL. Elle souhaitait donc présenter la manière dont iels ont grandi près et avec le musée, que ce soit avec la découverte d’un·e artiste, d’une œuvre, d’une médiation ou de l’architecture.

Si le parcours de l’exposition s’est construit par associations d’idées, la queerness des artistes ou qui se dégageait de certaines œuvres était pleinement assumée. Par exemple, Coco de RinneZ, née au Togo et travaillant à Vitry-sur-Seine, exposait une série d’autoportraits photographiques[23], travestie en personnalités diverses mettant en avant la (dé)construction de soi, et présentant le genre comme une pratique non authentique à la manière de Cindy Sherman. Plus encore, la sculpture en céramique sous la forme de château de princes et princesses en feu de l’artiste français Jordan Roger[24] fait explicitement référence aux cultures queer – paillettes, exubérance, drag – et met en critique les normes hétéro-patriarcales des fins heureuses des contes de fée revisitées par le XIXe siècle. Ce contraste entre l’accrochage de la collection et l’exposition temporaire qui célèbraient tous deux les 20 ans du musée mettait donc en exergue deux manières d’aborder les enjeux de genre et de sexualité, conséquence directe des politiques plus larges, de renouvellement au sein du département du Val-de-Marne, et de considérations différentes pour la temporalité des pratiques : l’exposition temporaire permettait de laisser plus d’espace critique vis-à-vis des rapports de pouvoirs qui jouent sur la stabilité du musée et de sa collection.

Reconnaissance, déstabilisation, résistance

Ce numéro cherche ainsi à comprendre la manière dont les dispositifs de médiation et de valorisation des collections que l’on peut qualifier de « queer » , c’est-à-dire qui critiquent les rapports de genre et de sexualité, modifient les discours présents au sein des expositions et des collections muséales. Il utilise le concept de  « genre », mais aussi de « queer » , comme outils d’analyse des normes de genre et de sexualité, dans le sens verbal de « queering »  pour saisir les stratégies et dispositifs présentant les objets d’une manière qui conteste les discours hétéronormatifs irriguant le récit institutionnel.

Les contributeur·ice·s de ce dossier examinent d’abord la capacité pour le musée d’évoluer d’un lieu de conservation neutre à un acteur actif dans la reconnaissance, l’inclusion et la transmission des histoires et des identités queer. Abel Delattre analyse cette démarche dans l’article « Des artistes femmes queer au musée : les cas de Romaine Brooks et Marie Laurencin au musée national d’Art moderne » en se concentrant sur la patrimonialisation des cultures minoritaires, étudiant la manière dont elles sont reconnues, archivées et transmises par l’institution muséale. Plus précisément, A. Delattre interroge les conditions de monstration des œuvres de deux artistes femmes lesbiennes, Romaine Brooks et Marie Laurencin, conservées au musée national d’Art moderne, en posant la question des récits construits autour d’elles : est-il possible aujourd’hui de les exposer durablement en dehors d’un cadre normatif dominant ? L’enjeu est donc institutionnel et politique, amenant à penser à quel point le musée peut être un espace capable d’intégrer des lectures critiques sans les marginaliser, afin de légitimer la place des artistes femmes et queer dans l’histoire de l’art moderne. L’entretien croisé entre Sophie Kervran, Tania Lévy et Damien Rouxel explore, également en ce sens, la manière dont l’histoire de l’art présente au musée peut adopter une approche plus inclusive, tout en examinant les limites actuelles des institutions dans la représentation des identités queer. En s’intéressant au travail de l’artiste Damien Rouxel, qui interroge la visibilité et les stéréotypes du milieu rural et des identités queer hérités de l’histoire de l’art et de leur traitement dans les musées de beaux-arts, l’entretien met en avant la remise en question des récits traditionnels : comment les œuvres anciennes peuvent être repensées à travers le prisme du genre et de la sexualité ? Comment faire dialoguer la création contemporaine et les collections anciennes pour rendre visibles ces enjeux ? Cet article identifie ainsi un tournant progressif dans les institutions muséales, notamment depuis les années 2000, à travers une meilleure reconnaissance des femmes artistes et des intérêts raciaux et queer avec le développement d’approches critiques qui impliquent de revoir les classifications, les interprétations et les modes d’exposition dans les musées.

Un autre élan de ce numéro est d’explorer la possibilité pour les musées, en tant que lieu de conservation, de contrôle et d’organisation de discours, d’être traversés des voix queers, multiples, instables et dérangeantes. Si le témoignage et l’archive queer reconfigurent les récits historiques en ce qu’ils n’ont pas été pris en compte dans l’histoire officielle, on peut se poser la question de la remise en cause des modes de représentation muséaux afin d’en préserver la force critique et déstabilisante : un musée est-il en capacité d’accueillir ces paroles queer sans les transformer ou les normaliser ? Alaeddine Maamer interroge en ce sens, dans son article « Ni preuve, ni archive : le témoignage queer comme désobéissance muséale », la remise en cause du musée comme système dominant de visibilité à travers l’intégration en son sein du témoignage queer. En effet, celui-ci semble situé, affectif, contradictoire ne cherchant pas à prouver mais à exprimer une expérience vécue qui peut déranger et déstabiliser. Même si de nombreuses institutions muséales affichent une volonté d’inclusion, le témoignage queer y perturbe ses fonctions de rendre lisible. Par conséquent, Alaeddine Maamer insiste sur la nécessité, pour les musées, de ne pas se contenter d’ajouter des contenus queer, mais de transformer leurs pratiques. Plutôt que de continuer à fonctionner selon des logiques traditionnelles en employant les processus de classification, de normalisation et de mise en récit, qui neutraliseraient la portée critique des expériences queer, il s’agirait, entre autres, de repenser le rôle des commissaires d’exposition : ne plus parler à la place des personnes, mais créer des conditions pour que leurs voix apparaissent directement. Dans son article « ¿Archivo queer? : mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines », Sophia Sablé examine également les tensions entre marginalité et reconnaissance institutionnelle. Elle met en évidence le passage d’une exclusion des mémoires minoritaires à leur réappropriation, puis à leur intégration critique dans les musées, en révélant les tensions entre mémoire, pouvoir et autonomie des récits queer. En particulier dans des contextes politiques autoritaires comme la dictature franquiste en Espagne et la dictature militaire en Argentine, les musées et archives ont historiquement exclu les récits des groupes marginalisés pour servir les récits officiels. Face à cette invisibilisation, des pratiques artistiques pensées comme des formes d’auto-archivage émergent : produire soi-même ses récits et sa mémoire, souvent en dehors des institutions, notamment dans l’espace public, constitue une démarche à la fois politique et stratégique, permettant le contrôle de sa représentation. Plus encore, depuis les années 1990-2000, les musées commencent à intégrer des archives queer en lien avec les luttes pour la mémoire communautaire, avec de nouvelles formes d’exposition plus critiques, participatives et décoloniales. Sophia Sablé interroge ainsi ces pratiques muséales qui tiennent compte des spécificités locales espagnoles et argentines – s’éloignant des modèles dominants anglo-états-uniens –, et qui révèlent à la fois une certaine méfiance envers les musées perçus comme dominants et exclusifs, et une volonté progressive d’y entrer, mais selon ses propres conditions, pour faire reconnaître ses histoires.

Les tensions entre marginalisation et institutionnalisation nous amènent enfin à interroger les enjeux des lieux ou dispositifs alternatifs, qui donnent à penser le musée comme un lieu de transformation sociale. Benoît Prieur met ainsi en avant la critique que Guillaume Dustan formule des institutions culturelles et de la muséification des mémoires minoritaires, en défendant une vision alternative et dissidente : celle d’une mémoire queer vivante, collective et non figée. Pour cela, Dustan développe une pensée politique qui passe par l’expérience personnelle dans le contexte post-sida des années 1990, en imaginant un projet culturel – un « Beaubourg gai » – qui remettrait en cause le modèle muséal traditionnel pour construire une mémoire subjective, collective et surtout en mouvement des communautés gays principalement masculines, plutôt que patrimonialisée. Dans ce sillage, des espaces culturels marginaux comme Emmetrop, qu’étudie Frédéric Herbin dans son article « Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une  “micro-institution” queer », ont joué un rôle essentiel dans les enjeux sur la reconnaissance, la mémoire et la possible institutionnalisation des pratiques artistiques queer en France. Situé hors des grands circuits institutionnels et ayant servi de laboratoire d’expérimentation queer avant la multiplication des expositions sur ces sujets dans les années 2020, Emmetrop a permis le développement de pratiques curatoriales hybrides et innovantes. Frédéric Herbin s’intéresse précisément au travail du philosophe trans Paul B. Preciado qui y joue un rôle structurant, comme avec l’exposition IM/MUNE, qui mêle art, activisme, archive et théorie critique. Ce type de format permet alors de repenser la manière d’exposer des sujets sensibles comme le VIH/sida, en lien avec des approches critiques contemporaines. Ces différents dispositifs et choix curatoriaux participeraient donc à ouvrir le champ pour faire du musée un espace de reconnaissance, de légitimation et de résistance politique.

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en juin 2026.

[1] Voir à ce sujet : Mills R., « Theorizing the Queer Museum », Museums & Social Issues, vol. 3, n° 1, 2008, p. 41-52 ; Petit Dit Duhal Q., Art queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Joinville-le-Pont, Double ponctuation, 2024 ; Robenalt E., The Queer Museum. Radical Inclusion and Western Museology, Londres, Routledge, 2024.

[2] Sayers W., « The Etymology of Queer », ANQ: A Quarterly Journal of Short Articles, Notes and Reviews, vol. 18, n° 2, 2005, p. 17-19.

[3] Voir notamment : Butler J., Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, Éd. La Découverte, 2006 (1990) ; Kosofsky Sedgwick E., Épistémologie du placard, Paris, Éd. Amsterdam, 2008 (1990) ; Lauretis T. De, Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg, Paris, La Dispute, 2007.

[4] Steorn P., « Du queer au musée : Réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169 (consulté en juin 2026)(traduction de Steorn P., « Queer in the museum. Methodological reflections on doing queer in museum collections », Lambda Nordica, vol. 3-4, 2010, p. 119-143).

[5] Voir notamment : Bishop C., Radical Museology or, What’s « Contemporary » in Museums of Contemporary Art?, Londres, Koenig Books, 2013 ; Boucher M., Fraser M., Lamoureux J. (dir.), Réinventer la collection. L’art et le musée au temps de l’événementiel, Montréal, Presses de l’université du Québec, 2023 ; Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023.

[6] Sanders III J. H., « Queering the Museums », Culture Work. A Periodic Broadside for Arts and Culture Workers, vol. 11, n° 1, 2007, p. 125-130.

[7] Barendregt L., Queering the Museum. How do queering strategies in museums change the representation of queer people?, mémoire de master en Gender Studies sous la dir. de Vassiliki Belia, Utrecht University, 2017, 1 vol.

[8] Prottas N., « Queering the Museum in a (Slightly) Broader Context », Journal of Museum Education, vol. 45, n° 4, 2020, p. 357-358.

[9] Middleton C., Sullivan N., Queering the Museum, Abingdon, Routledge, 2020.

[10] Voir le programme du séminaire : https://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/musee-d-art-moderne-section-sexualites et citer l’exposition Over the Rainbow  au CGP, Paris en 2023 ?

[11] Ce musée ouvre ses portes en 2005 à Vitry-sur-Seine, mais sa collection est issue du fonds départemental d’Art contemporain constitué par le conseil départemental du Val-de-Marne à partir de 1982. Il est exclusivement consacré à l’art contemporain en France à partir des années 1950, et couvre différents mouvements comme l’art cinétique, Supports/Surfaces, le nouveau réalisme, mais aussi la création actuelle, notamment la production d’artistes émergent·e·s.

[12] Le musée présente, entre autres expositions temporaires,  Chercher le garçon  en 2015 portant sur les masculinités, une rétrospective éponyme de l’artiste homosexuel Jean-Luc Verna en 2016-2017, ainsi que l’exposition Trans/humance en 2019-2020.

[13] Les accrochages des collections témoignent de l’intégration de ces enjeux, comme avec l’accrochage intitulé À mains nues en 2022 qui évoque les pratiques artistiques de réinvention de soi, et Frapper du pied  en 2023 qui rend hommage à la Journée internationale des droits des femmes.

[14] Avec les propositions de : Martine Aballea, Marc-Antoine Bartoli, Gaëlle Choisne, Claude Closky, Béatrice Cussol, Edi Dubien, Esther Ferrer, Jakob Gautel, Véronique Hubert, Frank Lamy, Mehryl Levisse, Franck Mas, Roxane Maillet & Elodie Petit, Tania Mouraud, Ana Pi, Valentin Ranger, Julien Ribeiro et SMITH.

[15] Voir le site du MAC VAL : https://www.macval.fr/ART-ACTION-une-collaboration-Act-Up-Paris-et-MAC-VAL

[16] Bellanger E., Mischi J. (dir.), Les territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Paris, Armand Colin, 2013.

[17] Holvikivi A., Holzberg B., Ojeda T. (dir.), Transnational Anti-Gender Politics. Feminist Solidarity in Times of Global Attacks, Basingstoke, Palgrave Macmillan Cham, 2024.

[18] Ces entretiens inédits ont été effectués dans le cadre du projet de recherche financé par le Partenariat sur les nouveaux usages des collections dans les musées d’art (CRSH 2021-2028) du Groupe de recherche et de réflexion CIÉCO qui collabore avec la revue exPosition au présent numéro.

[19] Sous le commissariat de Nicolas Surlapierre, et le co-commissariat de Yuan-Chih Cheng, Anaïs Linares et Margaut Segui. Voir le site du musée : https://www.macval.fr/Le-genre-ideal

[20] Forsell V., In Plain Sight: Queer Symbolism Encoded in the Works of Marsden Hartley, Robert Rauschenberg, and Jasper Johns, mémoire de master en histoire de l’art sous la dir. d’Erin Pauwels, Temple University, 2019, 1 vol., p. 64.

[21] Katz J., « John Cage’s Queer Silence or How to Avoid Making Matters Worse », GLQ, A Journal of Lesbian and Gay Studies, vol. 5, n° 2, 1999, p. 183.

[22] Sous le commissariat de Frank Lamy, assisté de Julien Blanpied. Voir le site du musée : https://www.macval.fr/Forever-Young

[23] CoCo De RinneZ, POUR QUI SE PREND COCO DE RINNEZ ?, depuis 2013, photographies  couleur, 60 x 40 cm, voir sur le site du musée : https://www.macval.fr/CoCo-De-RinneZ-8080

[24] Jordan Roger, Burn Them All: Die Soon, 2023, ensemble de faïences cuites et émaillées, voir le site du musée : https://www.macval.fr/Vue-de-l-exposition-Forever-Young.

Pour citer cet article : Quentin Petit Dit Duhal, "Genre et sexualité au musée : discours, dispositifs, archives – Introduction", exPosition, 12 août 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/petit-dit-duhal-introduction/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une « micro-institution » queer

par Frédéric Herbin

 

— Frédéric Herbin est historien de l’art, chercheur associé au laboratoire InTRu (EA 6301 – Université de Tours) et enseigne à l’École nationale supérieure d’art de Bourges. La question de l’exposition tient une place importante dans ses activités, à la fois comme pratique et objet d’analyse. Il a notamment dirigé le volume collectif L’Objet de l’exposition : L’architecture exposée (2015) et récemment développé un projet de recherche porté collectivement (ENSA Bourges, Esad TALM-Tours, InTRu) et soutenu par le ministère de la Culture : Queering the Exhibition – Queering the Archive(2024-2026).  —

 

« Emmetrop reste un espace d’exception en France parce qu’il provient d’une tradition alternative, d’extrême gauche, et a quand même su résister dans un contexte de politique culturelle particulièrement réactionnaire. Elles/Ils m’ont proposé de venir travailler avec une association lesbienne, et moi je suis arrivée dans cette association pour faire une conférence sur les politiques queer et un atelier drag king… […]. En fait, j’ai trouvé un espace d’expérimentation incroyable, parce qu’ils avaient la plateforme idéale pour mettre en place des projets de production à la frontière entre l’activisme, la critique et l’artistique. C’était parfait ! Et je me rends compte que les projets les plus risqués que je monte, en tout cas aujourd’hui, se passent à Bourges […]. Évidemment, maintenant je travaille dans des structures beaucoup plus grandes, comme Reina Sofia à Madrid, où souvent je porte des projets que j’ai commencé par développer en phase expérimentale à Emmetrop. Pour moi, cet aller-retour entre micro-institution comme Emmetrop et “musée national” est crucial[1] ».

Le témoignage de Paul B. Preciado situe rapidement le contexte singulier de la friche industrielle de Bourges investie par l’association Emmetrop. En regard, il interroge les capacités des structures culturelles plus établies à accueillir les critiques des normes de genre et de sexualité, qui plus est dans leurs formes radicales et expérimentales[2]. La littérature qui s’est penchée sur la situation française a vite fait de dresser la courte liste des expositions abordant les questions de genre et de sexualité en dehors d’un prisme hétéronormatif, avant les années 2020 au sein des musées d’art[3]. Sur ce plan, le retard par rapport à nombre de pays nord-américains ou européens est sans équivoque. À l’image d’Emmetrop, il existe cependant d’autres institutions artistiques qui se sont montrées plus ouvertes aux communautés LGBTQIA+ et davantage engagées dans une réflexion sur leurs représentations[4]. Inscrites en marge des réseaux d’institutions de portée nationale, parfois de la géographie des grands centres urbains, leur histoire est encore négligée alors qu’elle dessine un terrain prolifique d’exploration pour penser les expositions qui s’emparent des rapports de genre et de sexualité. Nous proposons de regarder Emmetrop comme l’un de ces sites d’expérimentation où les pratiques curatoriales se sont développées avec leurs spécificités, mobilisant des ressources différentes de celles des institutions de plus grande envergure.

La démarche comporte sa part d’ambiguïté, au moment où l’héritage de cette structure culturelle négocie avec la projection de son futur. Les associations Emmetrop et Bandits-Mages ont fusionné en 2020 pour former une seule entité, Antre Peaux, héritant du nom donné à l’ancienne friche industrielle située à Bourges dont elles partagent les espaces[5]. 2025 marque un autre tournant : les archives des associations historiques sont versées aux archives municipales et communautaires de Bourges, tandis qu’Antre Peaux doit repenser son projet face à une situation économique difficile. L’écriture de cet article contribue à une historicisation qui ne peut échapper à l’effet de légitimation qu’elle produit, a posteriori, pour une structure associative construite en marge et qui n’existe plus en tant que telle. Mais il ne s’agit pas de faire remonter cette mémoire pour la reléguer dans un passé révolu au titre de l’archive historique. Si les archives d’Emmetrop amènent à constater son importance en tant que pôle de diffusion et d’expérimentation du champ de pensée queer en France[6], elles sont réactivées pour participer à une réflexion sur l’exposition aujourd’hui[7].

Les archives de l’association permettent de retracer les jalons du compagnonnage que Paul B. Preciado évoque. Celui-ci commence dès le début des années 2000 et s’étale sur une décennie. Des traces affleurent dans les productions de l’époque, par exemple dans Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, qu’il publie en 2008 ou dans le documentaire Mutantes (Féminisme Porno Punk) que Virgine Despentes signe l’année suivante. Sur place, les expressions de ce compagnonnage sont multiples : cycles de conférences en partenariat avec l’École nationale supérieure d’art de Bourges, concerts, performances, projections ou ateliers drag king. Plusieurs expositions intègrent également cette programmation intriquée. Après avoir présenté le travail de Del La Grace Volcano en 2005, puis d’Annie Sprinkle et Elizabeth M. Stephens en 2007, Emmetrop s’engage dans le programme « Body Hacking » (2011-2013), dont le premier volet IM/MUNE s’articule, cette fois, à une exposition collective.

Le corpus des actions menées par Paul B. Preciado à Bourges ne connaît sans doute pas d’équivalents en France et fournirait matière à plusieurs études. Pour cet article, IM/MUNE sera mis en avant. Offrant une documentation visuelle, l’événement se distingue par son contenu et la manière dont il agence ses différentes composantes. L’exposition collective qu’il intègre, incarne un cas particulier parmi celles qui se saisissent des questions liées au VIH/sida en France. Dans sa tentative d’associer art et activisme, notamment à travers le recours à l’archive, cette exposition propose une forme hybride qui s’appuie sur les principes du « capitalisme pharmocopornographique » développé par le philosophe. En analysant le contexte de programmation multiple auquel elle participe, le contenu qu’elle mobilise et la scénographie qu’elle met en œuvre, il s’agira de faire apparaître les spécificités d’une exposition collective réalisée dans une « micro-institution comme Emmetrop ».

La plateforme curatoriale comme forme de programmation

IM/MUNE débute le mardi 8 novembre 2011, avec la première séance d’un séminaire qui se tient à l’école d’art, trois soirs d’affilée de 21h à minuit. La conférence est introduite par Nathalie Magnan, professeure de l’école, et Erik Noulette, codirecteur d’Emmetrop, deux personnes qui, par leurs engagements partagés, jouent un rôle moteur dans la collaboration entre les deux lieux sur les sujets de genre et de sexualité[8]. Nathalie Magnan ne manque pas de rappeler que cette série de conférences n’est pas la première que Paul B. Preciado donne dans cet amphithéâtre ; le philosophe a déjà expérimenté ce format, les 22, 23 et 24 octobre 2007, dans le cadre du programme « Sexe public » entourant l’exposition d’Annie Sprinkle et Elizabeth M. Stephens, Faire l’amour avec Marcel D.[9]. Si l’idée qu’une exposition peut s’adjoindre une programmation culturelle constituée d’événements de natures diverses est presque devenue une règle[10], il faut souligner la particularité de ce qui se produit avec Emmetrop.

« Sexe public » s’affirmait comme un ensemble se déclinant pendant sept jours en « séminaire, exposition, concert performance, film ». Faire l’amour avec Marcel D. apparaissait donc comme l’une des expressions participant de cette programmation multiple organisée autour de la présence des artistes étasuniennes. Cette exposition, dont Paul B. Preciado assurait le commissariat, constituait un noyau où se concentrait une série d’œuvres offrant une vision rétrospective sur leur travail et pouvant accueillir l’activation de performances[11]. Mais la centralité de l’exposition était en même temps tempérée par sa temporalité, qui n’excédait pas celle de la présence des artistes à Bourges. Il ne faut pas y lire un glissement vers des formes événementielles répondant à une volonté de communiquer et d’attirer des publics qui ne seraient pas mobilisés par le régime de l’exposition d’art contemporain. Ce serait oublier l’identité pluridisciplinaire qu’Emmetrop a toujours cultivée[12]. La place donnée à l’exposition d’objets d’art nous semble participer d’une mise en cause des catégories et des hiérarchies culturelles qui s’y attachent. En ce sens, elle épouse sur le plan structurel le projet d’interrogation des normes de genre et de sexualité, des systèmes de domination qu’elles induisent, alimenté par la collaboration avec Paul B. Preciado.

Quatre ans plus tard, IM/MUNE s’inscrit dans la même démarche. Sous-titré « Fabrique virale, Guérilla contre-biopolitique et Pratiques performatives », l’ensemble de la programmation s’étale cette fois sur presque trois semaines. Le séminaire à l’École d’art, « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antirétrovirales », précède juste l’exposition Dis.positif Im/mune, qui s’ouvre le vendredi 11 novembre et dure jusqu’au dimanche 27. Cette période est scandée de performances, projections, workshops, conférences, DJ set et prend fin avec un brunch le dernier jour, qui doit permettre d’annoncer la suite du projet « Body Hacking » en 2012[13]. Lors de l’introduction du séminaire, Erik Noulette pose clairement cette continuité : « pour nous, tout repose un peu sur un positionnement, une parole, qui va se décliner pendant trois semaines[14] ». Cette manière d’associer divers registres de discours et de formes, au sein d’une même programmation, caractérise la collaboration entre Emmetrop et Paul B. Preciado. L’exposition, comme écriture centrale, formalisée par un rassemblement figé d’artefacts artistiques, y cède le pas face à ce que l’on est tenté de qualifier de « plateforme curatoriale ». Celle-ci accueille des propositions qui s’articulent étroitement entre elles, sans pour autant s’inscrire dans l’unité temporelle et physique d’un accrochage, pas plus que sous la coupe d’une auctorialité individuelle dominante. On pense au sens politique de ce terme, à la plateforme comme ensemble de principes et de revendications partagés par un collectif. En l’occurrence, IM/MUNE est conçu pour penser le sida « comme un espace d’action politique et de pratique artistique[15] », en faisant place aux différentes expressions qui se sont développées, contre le régime de contrôle du corps et de la sexualité né avec la maladie. La plateforme curatoriale se montre particulièrement adéquate pour recevoir cette hétérogénéité de formes critiques qui excède le domaine matériel de l’objet unique, collectionné, exposé et valorisé par l’histoire et le marché de l’art.

« Dispositif expositionnel[16] » IM/MUNE

Le titre de l’exposition, Dis.positif Im/mune, marque une filiation de la pensée foucaldienne, la notion de dispositif s’affirmant comme enjeu primordial en regard du sujet. Michel Foucault parle du dispositif comme « d’un ensemble résolument hétérogène », « une sorte – disons – de formation, qui […] a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence ». Il « reste dispositif » dans la mesure où il engage un « processus de perpétuel remplissement » de cette « fonction stratégique[17] ». On perçoit d’emblée le rapport qui peut s’établir avec l’épidémie du VIH/sida et le « capitalisme pharmacopornographique » analysé par Paul B. Preciado dans Testo Junkie, que l’exposition associe sous un régime de « gestion biopolitique du corps et de la sexualité[18] » visant l’immunité. Lors de la conférence inaugurale d’IM/MUNE, l’auteur affirme ainsi que « le sida est la première maladie pharmacopornographique[19] ». Dis.positif Im/mune donne corps à cette idée par les contenus présentés, tout autant que par le « dispositif expositionnel » qui, nous le verrons, contribue particulièrement à matérialiser le lien avec le concept de Foucault.

Les archives d’Emmetrop ne contiennent pas de plan de l’exposition Dis.positif Im/mune, mais son ouverture a donné lieu à un enregistrement vidéo qui montre une déambulation dans l’espace[20]. Placée près de l’entrée, la caméra saisit l’intervention de deux Sœurs de la Perpétuelle Indulgence qui bénissent les personnes qui pénètrent l’exposition. Dans cet espace en grande partie vide[21], elles apparaissent près d’une première œuvre de Dana Wyse (Fig. 1) : une enseigne de pharmacie dont la forme a été détournée de manière à dessiner une croix latine, Last night a pharmacy saved my life (2001).

Fig. 1 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (bénédiction par les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sous l’œuvre de Dana Wyse, Last night a pharmacy saved my life) © Pascal Vanneau

On découvre ensuite un étalage des fameuses pilules de l’artiste, comportant plusieurs dizaines de sachets disposés sur quatre registres. Dans le prolongement de ce premier espace se situe celui qui singularise le Transpalette, lieu où l’association organise des expositions d’art contemporain depuis 1998[22]. Traversé d’un grand puits de lumière sur ses trois niveaux, il contraint en partie l’accrochage sur des sortes de coursives aux premier et deuxième étages. Au rez-de-chaussée, aux œuvres de Dana Wyse s’ajoutent la vidéo Elisa+ (2009) de Shayo Detchema et un collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel réalisé à même le mur (Fig. 2 et 3). L’ensemble de ces éléments introduit ainsi la maladie au prisme de sa gestion biopolitique, convoquant des formes qui, à la fois, pointent cette gestion et la critiquent.

Fig. 2 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel, au fond à droite l’œuvre de Dana Wyse, Last night a pharmacy saved my life) © Pascal Vanneau
Fig. 3 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, archives numériques Antre Peaux, (sur le mur de gauche un étalage de pilules et objets produits par Dana Wyse sous le nom de Jesus Had A Sister Productions, au fond la projection de la vidéo de Shayo Detchema, Elisa+, sur le mur de droite le collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel) © Mamita

La figure de l’artiste chilien Lemebel est capitale pour IM/MUNE. Parmi ses actions documentées se distingue celle réalisée lors du défilé de la Pride de 1994 à New York, pour commémorer les vingt-cinq ans des émeutes de Stonewall : Alacranes en la marcha (Scorpions en marche). Il apparaît avec une banderole indiquant « Chile return AIDS » (Le Chili renvoie le SIDA), le torse recouvert d’un bustier représentant son anatomie interne et le visage ceint d’une couronne rayonnante de seringues contenant un liquide rouge. L’image tenait une place de choix dans l’incarnation visuelle du séminaire « SICK 80s / Malditos ochenta. Crisis del SIDA, arte y guerrilla contrabiopolítica », mené par Paul B. Preciado en 2010 au Museu d’Art Contemporani de Barcelona. On la retrouve logiquement sur le dépliant d’IM/MUNE, qui développe les problématiques traitées à Barcelone. Le motif de la couronne de seringues est même décliné à la manière d’un logotype en aplats noirs accompagnant le titre de l’événement. Un dessin de l’organe cardiaque s’y substitue au visage de Lemebel appuyant l’évocation de références iconographiques multiples : médicale, religieuse, interne à l’œuvre de l’artiste ou à l’aire culturelle dont il est originaire. Frappante, l’action de Lemebel s’offre comme une démonstration exemplaire des enjeux que souhaite aborder IM/MUNE. Se situant à la lisière de l’art et du militantisme, elle ouvre la question du sida sur un horizon de contrôle et de discrimination des corps, ici ancré dans des logiques de domination postcoloniales du Nord sur les Suds.

Aux premier et deuxième étages du Transpalette, la scénographie se fait plus dense en s’appuyant sur l’œuvre Functionnal Floor (2001) de Nicolas Floc’h. Formée de plaques d’Alucobond qui sont autant de modules pouvant être montés en meubles, elle permet à la fois de matérialiser des espaces et de fournir un mobilier uniforme pour l’exposition. Toujours disposée sur une moquette, chaque partie soulevée pour devenir meuble révèle cette couche inférieure qui contraste alors avec les surfaces en aluminium du matériau. Les coursives du premier étage sont scandées par une succession de bureaux en Alucobond avec des tabourets pour s’y installer. En partie issus des plaques installées sur le sol des coursives, leur absence révèle la moquette rose qui se trouve en dessous. Les bureaux accueillent des ordinateurs portables, chacun connecté à un écran et à deux casques (Fig. 4 et 5). Le cartel filmé lors du vernissage annonce cinq « bornes » et une projection journalière : 1. David Wojnarowicz, Sex series and others (1989-1998), 2. DIVA TV / Act Up New York, Like a prayer, stop the church (1990) et Funérailles politiques[23] (1992), 3. Rosa von Praunheim, Silence = Death (1990), 4. Actup Paris / Christian Poveda, Act-up : On ne tue pas que le temps (1996), 5. Guillaume Dustan, Enjoy (back to Ibiza) (2001) et Nietzche (2002) et tous les jours à 16h, Hervé Guibert, La pudeur ou l’impudeur (1992).

Fig. 4 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au rez-de-chaussée la projection de la vidéo de Shayo Detchema, Elisa+ et le collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel, au premier étage les bornes vidéos programmées par le peuple qui manque et le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) © Pascal Vanneau
Fig. 5 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au premier étage les 5 bornes vidéos programmées par le peuple qui manque, au premier et au deuxième étage le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) © Pascal Vanneau

Cette programmation vidéo se joue encore des frontières entre art et activisme, œuvre et archive. La structure curatoriale et de distribution de films d’artistes, le peuple qui manque (Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros), en est à l’origine et intervient aussi en organisant deux « cinéforums » en présence de réalisateurs[24]. L’invitation qui leur est faite par Paul B. Preciado prolonge une collaboration construite au fil d’événements programmés par cette structure, notamment lors du Festival de Cinéma Queer de Paris créé en 2005. Le peuple qui manque, qui se revendique justement comme plateforme curatoriale, est familier des programmations qui mêlent différents moyens d’expression – surtout des projections, des conférences et des rencontres – parfois éclatées dans plusieurs lieux[25]. Il prend donc facilement place au sein de la « plateforme curatoriale » IM/MUNE, qui ainsi ne décline pas seulement la programmation conçue par Erik Noulette et Paul B. Preciado, mais se montre capable d’en accueillir d’autres. On le voit, ce principe de plateforme opère de manière à contredire la hiérarchie qui place l’exposition au centre de la programmation, mais travaille également à ébranler l’auctorialité du commissaire au sein de celle-ci.

Si le contenu diffusé sur les écrans est déterminé par cette invitation, le dispositif scénographique installe une atmosphère qui épouse les préoccupations de Paul B. Preciado. En observant les images témoignant de l’exposition, on pense rapidement au paradigme de consommation des flux d’images à l’ère post-Internet, avant la démocratisation du smartphone connecté. Tout le monde paraît posté devant un ordinateur personnel : l’installation sur un bureau signale l’ambiguïté de cette configuration présente dans les espaces de travail tout en ayant conquis l’univers domestique pour la consultation de contenus en ligne. Dans l’espace panoptique du Transpalette, le dispositif de contrôle des corps et des subjectivités alliant « technologies biomoléculaires, numériques et transmission d’information à grande vitesse[26] », décrit sous l’expression de « capitalisme pharmacopornographique », semble se matérialiser sous la forme de ce « dispositif expositionnel » (Fig. 6). Le Functionnal Floor de Nicolas Floc’h renforce cette sensation par le caractère hygiéniste de ses surfaces en aluminium et par la répétition standardisée des meubles qu’il permet de réaliser. La chaleur des corps, les expressions de résistances apparaissent en contraste sur les écrans, comme la moquette rose qui affleure où des plaques sont prélevées pour former les meubles.

Fig. 6 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au premier étage les bornes vidéos programmées par le peuple qui manque et le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) archives numériques Antre Peaux © Mamita

Le deuxième étage ne déroge pas à cette esthétique. Cette fois, les ordinateurs portables sont ouverts sur les bureaux. Un gros plan sur l’un permet de voir défiler des photographies de documents d’archives, tandis que l’autre semble à disposition pour naviguer sur Internet. Sur les coursives, l’ambiguïté entre espace domestique et espace de travail s’accentue avec un choix de mobilier qui privilégie longues étagères murales et tables basses. Diverses documentations y sont à disposition, ouvrages sur les premières et articles universitaires imprimés sur les secondes. Dans un coin, une des tables basses offre également le nécessaire pour confectionner des boissons chaudes. Comme le précédent, cet étage est dédié à la consultation, mais il invite à s’installer en prenant davantage ses aises, sans doute parce qu’il présente surtout des formes écrites. Outre la documentation pouvant être consultée et peut-être reproduite à l’aide d’une imprimante photocopieuse placée près des bureaux, une place particulière est également faite à l’écriture dans l’accrochage. Onze grandes impressions reprenant des extraits de livres sont disposées aux murs (Fig. 7 et 8). À partir des archives, on identifie Testo Junkie, à nouveau Guibert, Wojnarowicz et Dustan[27], mais également Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais (1988), Susan Sontag, Le sida et ses métaphores (1989), Steven Epstein, La grande révolte des malades. Histoire du sida 2 (1996) et Michel Bounan, La vie innommable (2000). Cette série en noir et blanc, uniforme dans son format, brouille à nouveau le statut des formes exposées. Dis.positif Im/mune accueille indifféremment ces impressions textuelles, comme de la documentation, des vidéos, des multiples ou des œuvres uniques. Les enjeux critiques liés à la prise en charge du VIH/sida guident la mise en relation de ces éléments, bien plus que les catégories auxquelles ils peuvent appartenir, traduisant le parti-pris de la « plateforme curatoriale » au sein de l’exposition et la volonté de mêler art et activisme.

Fig. 7 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au deuxième étage les postes de consultation et le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) © Pascal Vanneau
Fig. 8 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au deuxième étage les espaces de consultation, le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor, sur le mur de gauche des impressions d’extraits de livres) archives numériques Antre Peaux © Mamita

François Piron le rappelle[28], dans son essai dédié au travail de Michel Journiac, Antoine Idier se demandait ce qu’il s’est passé dans l’art en France concernant le sida et pointait une absence d’engagement[29]. IM/MUNE ne contredit pas ce constat et ne peut ignorer que peu d’œuvres d’arts plastiques se sont emparées de l’épidémie et de ses conséquences comme sujet, qu’elles n’ont ni bénéficié d’une grande visibilité, ni intégré les collections des musées. Elle appelle à décentrer la question. En excédant le cadre de l’exposition d’art contemporain pour s’engager dans la conception d’une « plateforme curatoriale », le projet d’Emmetrop et de Paul B. Preciado s’offre comme une contribution pour imaginer des manières de faire avec ces absences. Les interventions, performances, projections, rencontres et exposition, y constituent un ensemble pouvant s’ouvrir à diverses participations des domaines culturels, militants, des membres des communautés les plus stigmatisées par l’apparition de la maladie et sa gestion. Les témoignages de la lutte contre l’épidémie, de contestation des politiques mises en place pour y répondre, proviennent ainsi souvent du milieu activiste ou de positionnements à la frontière avec celui-ci. Si les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sont présentes pour une bénédiction lors de l’ouverture de Dis.positif Im/mune, il faut ajouter qu’elles sont à l’origine d’un autel qui prend place au sein de cette exposition. Leurs actions de lutte et de prévention sont encore mises en avant par la projection d’un documentaire qui revient sur leur histoire[30]. Les archives en ligne gardent trace d’une large volonté d’ouverture s’affirmant à travers un appel :

« IM/MUNE lance un appel aux projets ouverts à tou(te)s : associations de prévention, d’information et de support VIH, artistes, activistes, étudiants d’écoles d’art,… Merci de contribuer par vos : textes, images, vidéo, interventions débats, performances, installations, lectures slam et autre poésie sonore, apports ressources et archives…[31] ».

Aujourd’hui, il est difficile de statuer sur le succès de cet appel. Les objectifs qu’il poursuit n’en perdent pas pour autant leur pertinence en matière de collaborations avec les communautés impliquées et de prise en compte de corpus d’objets longtemps négligés par les institutions artistiques[32]. Mais IM/MUNE témoigne aussi de la difficulté de ces collaborations. Tandis que le programme annonce la participation de l’association Act Up-Paris, logo à l’appui, une lettre cinglante consomme la rupture avec le projet, peu avant qu’il ne démarre. Le désaveu de l’association acte des différences de points de vue qui peuvent tenir aux mutations de l’époque. IM/MUNE pourrait être qualifiée de plateforme curatoriale « post-antirétroviraux », inscrite dans ce moment où la médecine commence à envisager de pouvoir contrôler le virus du VIH et sa propagation. Élisabeth Lebovici évoque aussi son sentiment « de rompre avec la doxa d’Act Up[33] » en regardant le film de Guibert diffusé dans l’exposition. Si nombre d’éléments présentés rappellent les combats acharnés qui accompagnent l’émergence de la pandémie, Dis.positif Im/mune s’ouvre également vers d’autres rapports à la maladie. Le « dispositif expositionnel » marque ici par sa capacité à relier ces différentes expressions sans les hiérarchiser, mais également à incarner le dispositif de gestion de l’immunité à l’heure du « capitalisme pharmocopornographique ». En ce sens, IM/MUNE compte parmi les expériences qui peuvent nourrir les réflexions curatoriales abordant les sujets LGBTQIA+ et la manière dont les formes de l’exposition peuvent les épouser.

 

 Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] Preciado P. B., Grino C., « Beatriz Preciado. Entretien avec Claire Grino », Inter, n° 112 : SEXES à bras-le-corps, 2012, p. 25.

[2] Bas Hendrikx souligne que « lorsque les musées ont décidé d’inclure des expositions d’artistes LGTBTQIA+ ou à thématique queer dans leurs programmes, ils l’ont fait grâce au lobbying et au travail des membres du personnel queer, et ont souvent bénéficié d’un accès plus limité aux ressources et au soutien institutionnels ». Hendrikx B. « Introduction: A Labour of Love », Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 9 : « Where museums did decide to programme exhibitions by LGTBTQIA+ artists or include queer-themed shows in their programmes, they came about through the lobbying and labour of queer staff members, and were often provided with less access to institutional ressources and support ».

[3] Voir Delille D., « Exposer la différence », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 179-180 ; Piron F., « Exhibitions and AIDS in France: Far From Institutional », Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 213-223 ; Petit dit Duhal Q., Art Queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Joinville-le-Pont, Double ponctuation, 2024, p. 158-184.

[4] Bétonsalon pourrait être cité à titre d’exemple, notamment avec l’exposition « Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. »*, qui s’est tenue en 2013 et dont le commissariat était assuré par Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros (le peuple qui manque). Pour consulter le journal de l’exposition en ligne : https://www.lepeuplequimanque.org/fais-un-effort/.

[5] Pour des détails sur cette généalogie, voir le site de l’association Antre Peaux qui renvoie également vers les sites archivés d’Emmetrop et de Bandits-Mages : https://antrepeaux.net/lieux/antre-peaux/.

[6] Voir également les témoignages d’Inès et Philippe Liotard qui citent plusieurs figures qui se croisent chez Emmetrop. Liotard I., Liotard P., Queer, Paris, Anamosa, 2025, p. 6-9.

[7] Depuis 2024, le projet de recherche « Queering the Exhibtion – Queering the Archive », porté par l’école nationale supérieure d’Art de Bourges et l’école supérieure d’Art et de Design TALM-Tours, en collaboration avec le laboratoire InTRu (EA 6301 – Université de Tours), s’emploie à ce but, avec le soutien du ministère de la Culture. Pour plus d’informations, voir : https://ensa-bourges.fr/2024/12/17/queering-the-exhibition-queering-the-archive/.

[8] Voir la captation vidéo conservée à la bibliothèque de l’école nationale supérieure d’Art de Bourges : Conférence mardi 8 novembre 2011, Beatriz Preciado, Séminaire « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antiretrovirales », 8-10 novembre 2011, École nationale supérieure d’Art de Bourges, 142’23.

[9] Voir le dossier de presse conservé aux archives municipales et communautaires de Bourges, fonds Emmetrop, dossier 47S442.

[10] Voir Jacobi D., « Exposition temporaire et accélération : la fin d’un paradigme ? », La Lettre de l’OCIM, n°150, novembre-décembre 2013, en ligne : http://journals.openedition.org/ocim/1295 (consulté en juin 2025).

[11] Pour une documentation voir : https://loveartlab.ucsc.edu/2016/06/12/faire-lamour-avec-marcel-duchamp/.

[12] Voir Galant M., « “Il faut dire qu’on était punks…” interview de Frédérique Marciniak et Erik Noulette (partie 1) », L’Agitateur de Bourges, samedi 8 novembre 2008, en ligne : https://www.agitateur.org/spip.php?article1109 (consulté en juin 2025) et « “Spécialistes de rien ! ” interview de Frédérique Marciniak et Erik Noulette (partie 2) », ibid., mardi 11 novembre 2008, en ligne : https://www.agitateur.org/spip.php?article1117 (consulté en juin 2025).

[13] Voir le dépliant du programme conservé aux archives municipales et communautaires de Bourges, fonds Emmetrop, dossier 47S461.

[14] Noulette E., Conférence mardi 8 novembre 2011, Beatriz Preciado, Séminaire « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antiretrovirales », 8-10 novembre 2011, École nationale supérieure d’Art de Bourges, 2’21.

[15] Preciado P. B., ibid., 33’23.

[16] Noulette E., ibid., 2’38.

[17] Foucault M., « Le jeu de Michel Foucault », Ornicar ? Bulletin périodique du champ freudien, n° 10, juillet 1977, p. 62-93 ; cité d’après Foucault M., Dits et écrits. Vol. III : 1976-1979, Defert D., Ewald F. (éd.), Paris, Gallimard, 1994, p. 299.

[18] Voir le texte de présentation de l’exposition conservé aux archives municipales et communautaires de Bourges, fonds Emmetrop, dossier 47S461.

[19] Preciado P. B., Conférence mardi 8 novembre 2011, Beatriz Preciado, Séminaire « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antiretrovirales », 8, 9 et 10 novembre 2011, École nationale supérieure d’Art de Bourges, 30’05.

[20] Delval É., Desjardins A.-C., « Ven 11 nov 2011 – Immune », Mini-DV, 34’12, 11 novembre 2011.

[21] La performance d’Oreet Ashery, Monkey Bum Factory, s’y tient également, à l’issue du workshop qu’elle mène dans le cadre d’IM/MUNE. Pour une documentation voir : http://oreetashery.net/work/party-for-freedom-monkey-bum-factory/.

[22] Poret J. (coord.), 1998-2003 au Transpalette, Bourges, Emmetrop, 2004.

[23] Sous ce titre est précisé : « David Wojnarowicz / ASHES ACTION / Mark Lowe Fisher / Tim Bailey / Jon Greenberg / Aldyn McKean ».

[24] Pour plus de détails sur les contributions, voir : https://www.lepeuplequimanque.org/immune/.

[25] Pour une archive des activités curatoriales, voir : https://www.lepeuplequimanque.org/about/#curating.

[26] Preciado P. B., Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008, p. 74.

[27] À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), Le protocole compassionnel (1991), Au bord du gouffre (1991), Plus fort que moi (1998).

[28] Piron F., « Exhibitions and AIDS in France: Far From Institutional », Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 213-223, p. 213.

[29] Idier A., Pureté et impureté de l’art. Michel Journiac et le sida, Rennes, Sombres torrents, 2019.

[30] Barachin N., Leroy S., Et ta sœur… ?, Les Films du Tamarin, 2011, 64’. Projeté le vendredi 11 novembre 2011, dans le cadre du Cinéforum Im/mune 1 présenté par les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence.

[31] Voir http://www.laboratoiredugeste.com/spip.php?article488 et http://web.archive.org/web/20150302185949/http://bodyhacking.fr/appel-a-projets-immune.

[32] Ces caractéristiques sont notamment mises en avant par Quentin Dit Petit Duhal lorsqu’il préfigure ce que pourrait être un « musée queer d’art ». Cf. Petit Dit Duhal Q., Art Queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Joinville-le-Pont, Double ponctuation, 2024, p. 163-171.  

[33] Lebovici É., « Une exposition newyorkaise (Moyra Davey, Hervé Guibert, HeinzPeter-Knes, Jason Simon, Danh Vo̅, Francesca Woodman, Rona Yefman) », Le Beau Vice, 16 mai 2013, en ligne : https://le-beau-vice.blogspot.com/2013/05/une-exposition-newyorkaise-moyra-davey.html.

Pour citer cet article : Frédéric Herbin, "Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une « micro-institution » queer", exPosition, 10 juillet 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/herbin-preciado-emmetrop/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

¿Archivo queer? Mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines

par Sophia Sablé

 

 

— Docteure en études hispaniques et hispano-américaines depuis 2024 et actuellement enseignante contractuelle à l’Université Toulouse Jean Jaurès, Sophia Sablé mène des recherches sur les rapports entre mémoire, archives et pratiques artistiques dans les mouvements féministes et sexo-dissidents en Argentine. Sa thèse, intitulée Mémoires féministes et sexo-dissidentes en Argentine : archives vives et artivisme. Archivo de la memoria trans, Potencia tortillera, Proyecto Ni Una Menos, analyse la manière dont les archives numériques et les formes d’activisme artistique participent à la construction de mémoires collectives alternatives et à la visibilité des groupes marginalisés. Ses travaux s’intéressent plus largement aux usages politiques de l’art, aux pratiques archivistiques contemporaines et aux enjeux mémoriels en Amérique latine. —

 

Les archives institutionnelles et les musées ont longtemps omis et mis sous silence les récits subalternes au profit d’une histoire instrumentalisée par les régimes politiques en place. Or, après les dictatures en Espagne (1939-1975) et en Argentine (1976-1983) et la négation, par les autorités, des récits des personnes minorisées (femmes, personnes racisées et minorités de genre) sous prétexte de « pacification nationale[1] », les groupes marginalisés développent des pratiques artistiques qui articulent les questions de mémoire et d’archive et deviennent ainsi des auto-archivistes de leurs récits[2]. Les années 1990 et le début 2000 sont marqués par « l’exposition » de cet art, hors des musées, dans la rue, comme médium de contestation des discours dominants mais aussi comme refus de faire partie du monde de l’art, considéré comme un prolongement des systèmes de domination, bourgeois, racistes, classistes, misogynes et LGBTQphobes[3]. Ce positionnement à la marge relève d’une posture politique revendiquée, mais aussi de la possibilité de garder la main sur les moyens de représentation et de visibilité.

Or, les discussions menées par des groupes pour les droits humains et des associations de familles de disparu·e·s dans les deux pays viennent bousculer ce positionnement et incitent les groupes minorisés à s’imposer dans les collections muséales selon leurs propres conditions. En effet, ces deux pays sont engagés dans des processus complexes de (re)construction mémorielle ; ce cadre critique met en lumière les tensions entre reconnaissance institutionnelle, silences hérités de la répression et cadres juridiques contemporains. La comparaison entre l’Argentine et l’Espagne situe ces pratiques hors du paradigme anglo-saxon, en soulignant des formes curatoriales et mémorielles situées.

Plusieurs musées espagnols intègrent aujourd’hui de manière régulière des collections et expositions consacrées aux mémoires et esthétiques queer. Parmi ces initiatives, on peut citer Anarchivo SIDA, présentée notamment au Musée d’Art contemporain de Barcelone (MACBA) et au Musée Reina Sofía à Madrid, qui propose une lecture critique, queer et décoloniale de la mémoire du sida. En Argentine également, de nombreuses institutions muséales ont mis en lumière des récits et archives sexo-dissidents à travers diverses expositions[4]. Certaines expérimentent de nouvelles formes muséales, en rupture avec la tradition institutionnelle, à l’image du Musée Trans Itinérant, qui fait circuler une mémoire vivante et communautaire queer argentine.

Dans cet article, nous proposons d’analyser les dynamiques mémorielles espagnoles et argentines qui ont permis d’ouvrir les musées aux expositions queer, tout en repositionnant les enjeux queer au cœur de l’histoire et des récits dont ils avaient été écartés.

Archives, mémoire et marginalisation : une histoire d’effacement

L’Argentine et l’Espagne ont été traversées par des régimes dictatoriaux qui ont profondément marqué les pratiques culturelles, archivistiques et patrimoniales. Les groupes minorisés se sont retrouvés marginalisés par les institutions, voire écartés des archives et des récits nationaux. Ces silenciations[5]ont été renforcées par les processus de transition démocratique dans les deux pays, qui ont cherché à passer au plus vite à un supposé retour à la normale sans punir les responsables des atrocités commises.

Après plus de 36 ans de dictature, un processus de transition démocratique s’établit en Espagne. En 1977, deux ans après la mort du Général Franco, les lois d’Amnistie permettent la libération de nombreux·ses prisonnier·e·s politiques, le retour des personnes exilées mais garantissent surtout l’impunité aux personnes ayant commis des actes de tortures et des crimes contre l’humanité pendant la période franquiste[6]. En Argentine, quelques années plus tard, se dessine le même schéma politique. En 1983, Raúl Alfonsín arrive à la tête de l’État après des élections qui mettent fin à la dictature civico-militaire du Général Jorge Rafael Videla. Malgré les promesses qu’il avait faites aux familles de victimes et groupes pour les droits humains, le président argentin a promulgué les lois d’Amnistie en 1986 et 1987. Après son élection, il commandite un rapport, le Nunca Más (1984), qui répond à la demande des familles de « Vérité et Justice » et qui vise à établir les crimes commis pendant la dictature et recenser les victimes et/ou familles de victimes[7]. Néanmoins, les mémoires et témoignages qui s’articulent dans ce rapport ne sont pas représentatifs de l’expérience de répression de tout·e·s les citoyen·ne·s. Les femmes et les dissident·e·s sexo-génériques (personnes dont l’identité de genre, l’expression de genre ou l’orientation sexuelle diffèrent des normes sociales dominantes en matière de sexe, de genre et de sexualité) ont en effet été particulièrement exposées à diverses formes de violences, de tortures et de meurtres. En 1977, le gouverneur de la province de Buenos Aires affirmait :

« Nous tuerons d’abord tous les subversifs, puis leurs collaborateurs, puis leurs sympathisants, puis ceux qui restent indifférents, et enfin les faibles[8] ».

Ce type de discours marque la volonté de conformer, par la coercition, les personnes subversives (les femmes et dissident·e·s sexo-génériques) en véhiculant la crainte d’être démasqué, mais met également l’emphase sur le désir d’effacer toute trace de résistance au régime dictatorial.

Par ailleurs, cet effacement s’est perpétué lors de la transition démocratique, car, comme l’a fait remarquer Carlos Jáuregui, activiste pour les droits LGBTQ, le rapport de la Comisión Nacional sobre de la Desaparición de Personas (CONADEP) ne fait pas mention des 400 personnes disparues issues des dissidences sexo-génériques, semble-t-il sous l’influence de l’Église[9]. Les actes perpétrés par les militaires envers ces dissidences sexo-génériques revêtent un degré de violence particulier, qui ne sera pourtant jamais mesuré institutionnellement. Jáuregui ajoute à ce sujet : « Comme on le sait, les tueurs ont pris soin d’effacer le plus de traces possibles[10] » − effacement qui s’ajoute aux processus d’invisibilisation des mémoires des femmes et des dissident·e·s sexo-génériques. Selon Jáuregui, on ne peut pas affirmer que des personnes ont été enlevées car elles étaient homosexuelles, mais il est nécessaire qu’il soit fait mention de leur nom au même titre que celui des autres disparu·e·s dans un processus de récupération des mémoires. En effet, « la mémoire est un élément constitutif du sentiment d’identité tant individuel que collectif, dans la mesure où elle est un facteur extrêmement important du sentiment de continuité et de cohérence d’une personne ou d’un groupe dans sa reconstruction de lui-même[11] ».

L’universalité apparente des récits figurant dans les rapports officiels sur les violences d’État – en Argentine comme en Espagne – masque en réalité les subjectivités multiples des victimes. Les témoignages collectés et préservés par les familles et les proches viennent alors remettre en question la prétendue objectivité citoyenne de la mémoire nationale, révélant les angles morts des politiques mémorielles étatiques. La mise à l’écart de certains récits jugés trop radicaux ou militants, par le gouvernement de Raúl Alfonsín, ont contribué à la construction d’un récit historique lissé, homogène, amputé des trajectoires dissidentes et des voix minorisées.

Il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Néstor Kirchner en 2003 pour qu’un tournant institutionnel s’opère en Argentine : l’État engage alors une politique mémorielle active. En Espagne, un mouvement similaire n’émergera qu’en 2007 avec la Loi sur la Mémoire historique (Ley de Memoria Histórica)[12]. Ces tournants politiques n’effacent toutefois pas les années de silence, ni les omissions intentionnelles. Comme le souligne Jack Halberstam, « les archives ne sont pas seulement un dépôt ; elles sont aussi une théorie de la pertinence culturelle, une construction de la mémoire collective et une trace complexe de l’activité queer[13] ». Cette perspective rappelle combien les archives sont traversées par des logiques de pouvoir, et combien leur prétendue neutralité participe à la reproduction des normes dominantes.

Face à ces silences imposés, différents groupes – féministes, LGBTQ+, anticolonialistes – ont investi des pratiques artistiques et mémorielles alternatives pour dénoncer les omissions et contester l’art hégémonique qui, en naturalisant des codes esthétiques bourgeois, blancs et cishétéropatriarcaux, tend à exclure ou à marginaliser d’autres formes de subjectivité, notamment queer ou décoloniale. Dans cette perspective critique, le musée devient lui aussi un symbole d’oppression, un lieu de muséification du passé, où les voix des premier·e·s concerné·e·s sont souvent silenciées. C’est pourquoi, dans les pratiques militantes et critiques, il est régulièrement opposé aux centres culturels autogérés, aux archives communautaires ou aux projets artistiques alternatifs, tant en Argentine qu’en Espagne[14].

Contre-archives et pratiques artistiques queer en marge des institutions

Les réflexions menées autour des pratiques mémorielles et archivistiques ont conduit divers·es acteur·ice·s – notamment les féministes et les personnes LGBTQ+ – à imaginer de nouvelles manières de penser la mémoire et l’archive, en rupture avec les modèles traditionnels, qui étaient souvent marqués par une construction hétéronormées, exclusives et paternalistes. Dans ce contexte, l’activisme artistique, porté par des collectifs tels que Mujeres Públicas (Argentine)[15] et Radical Gai et LSD (Espagne)[16], s’est affirmé comme un levier puissant, à la fois pour revendiquer et rendre visibles les luttes mémorielles, mais aussi pour mettre en lumière les femmes et les sexo-dissident·e·s dans le champ artistique. Si les recherches féministes en histoire de l’art ont montré que leur marginalisation n’a ni été uniforme ni universelle selon les périodes et les contextes socio-historiques[17], elles ont cependant mis en lumière des mécanismes d’invisibilisation et de hiérarchisation masculine et hétéronormative de la production artistique, auxquels ces pratiques collectives entendent répondre.

L’artivisme et la contestation des récits dominants se sont articulés autour de la production d’archive comme élément central de réappropriation des mémoires et des récits. Sam Bourcier développe le concept « d’archive-vive[18] » qui met en évidence la nécessité de création, de gestion et de circulation d’archives par les personnes concernées. L’archive vive, en particulier, est une notion proposée par Sam Bourcier qui permet d’appréhender tout type de traces – objets, récits, photographies, performances, etc. – depuis les subjectivités des personnes concernées (en tant que producteur·ice·s et récepteur·ice·s), mais aussi d’archiver l’éphémère et d’interroger cette relation de présence-absence laissée par les silences. De la même manière, les épistémologies de la mémoire des Suds ont développé de façon plus ou moins similaire la « mémoire vive » qui se présente comme un contre-mouvement aux logiques unificatrices nationales par la mise en lumière d’un collectif pluriel et subjectif[19].

À travers cette brève généalogie, nous avons établi les fondements contextuels et épistémologiques nécessaires pour comprendre comment s’articulent, en Argentine et en Espagne, les relations entre droits humains, mémoire, archives, art, féminisme et sexo-dissidences. Cette remise en perspective historique permet de saisir l’importance et la spécificité des enjeux mémoriels dans ces deux contextes et de comprendre que la reconnaissance des minorités s’est construite, en réponse aux dictatures, autour d’une approche centrée sur les droits humains. Dans ces luttes, l’art apparaît comme un médium protéiforme, capable de cristalliser, relayer et transformer des expériences individuelles et collectives trop souvent rendues invisibles par les institutions.

Le tournant muséal : de l’exclusion à la reconnaissance conditionnelle

En Argentine, dans les années 1990, des tensions émergent autour de l’institutionnalisation de l’art engagé entre celles et ceux qui refusent de faire partie du monde artistique et ceux et celles qui revendiquent une appropriation de l’espace qui leur a longtemps été refusé[20]. En Espagne, la transition démocratique initiée à la fin des années 1970 avait alors offert un espace à occuper et à modeler. De nombreu·x·ses artistes ont ainsi fait le choix de proposer des œuvres depuis une perspective de genre et queer, lesquelles parodiaient les œuvres exposées dans les musées à l’image du travail de l’équipe Costus ou des œuvres de Rafael Agredano et ont permis d’initier une critique des pratiques muséales.

L’exemple le plus révélateur des tensions autour des collections queer et féministes reste celui du Museo de la Reina Sofía, lequel, dès 2004, propose « de nouveaux paradigmes d’interprétation des pratiques politiques, esthétiques et critico-historiographiques, depuis des positionnements qui prennent compte le genre[21] ». Cette initiative portée par l’équipe curatoriale marque la volonté de changer les pratiques muséales mais surtout de penser ce changement depuis le musée.

Paul B. Preciado, chercheur franco-espagnol, a exercé une influence notable sur le processus de « queerisation » des musées madrilènes et barcelonais, notamment à travers les nombreux ateliers qu’il a proposés au début des années 2000. En 2003, il organise le Maratón Posporno. Pornografía, pospornografía: estéticas y políticas de representación sexual (« Marathon Postporno. Pornographie, post-pornographie : esthétiques et de politiques de représentation sexuelle »), un événement marquant dans ce contexte. Toutefois, sa contribution aux réflexions sur le musée a suscité de vives critiques de la part du collectif d’activisme queer madrilène[22]. Celles-ci ne portaient pas tant sur le contenu de son travail théorique que sur les modalités de son inscription institutionnelle. L’invitation de Preciado par des institutions artistiques a été perçue comme une opération de légitimation symbolique, concentrant visibilité et ressources autour d’une figure intellectuelle déjà reconnue, au détriment de savoirs militants locaux préexistants. Ces tensions se sont cristallisées autour de projets comme la Internacional cuir (2011) et Somateca (2012), nés d’un dialogue avec Preciado qui a rapidement donné lieu à un processus d’autonomisation collective. La constitution de Somateca comme entité indépendante, en dehors de la tutelle de Preciado, a mis en lumière les limites du musée à accompagner concrètement les formes de politisation et de communalisation qu’il avait pourtant anticipées sur le plan discursif. Les politiques d’austérité et le contexte institutionnel ont accentué cet écart, révélant les difficultés structurelles du musée à transformer l’accueil de discours critiques en un réel déplacement des dynamiques de pouvoir[23].

D’autres chercher·eu·se·s, comme Sara Rivera Martorell (2013), critiquent les positionnements supposément féministes des musées, tel que le Reina Sofía, qui ne font que perpétuer l’altérité en dédiant des salles spécifiques aux diverses collections féministes ou queer exposées. De plus, Rivera Martell souligne que le processus de sélection des œuvres est fortement conditionné par des logiques institutionnelles. Elle prend notamment pour exemples les expositions Geneología Feminista ou 1969, qui mettent en avant des femmes artistes de la période dictatoriale et post-dictatoriale, sans pour autant interroger leur engagement féministe ou politique[24].

Néanmoins, d’autres initiatives espagnoles telles que Museari-Musée en ligne de la Diversité Sexuelle mettent en œuvre des pratiques muséales hors des musées et initient une déterritorialisation des savoirs qui permet à tout·e·s de pouvoir accéder aux collections d’œuvres présentées sous forme de reproduction photographique. Tous les 17 de chaque mois, le musée met à disposition une nouvelle collection, composée de sept œuvres choisies par Ricardo Huerta[25], reproduites sous format PDF[26]. Le musée met également à disposition du matériel pédagogique, depuis une perspective artistique, à destination des enseignant·e·s, parents, enfants et adolescent·e·s afin de prévenir et combattre le harcèlement scolaire en particulier lié aux LGBTQphobies[27].

De manière parallèle, l’exposition Anarchivo SIDA (2016-2018), en Espagne, (Fig. 1 et Fig. 2) propose une lecture engagée, queer et décoloniale des années sida, en articulant archives activistes, documents de contre-culture, œuvres artistiques et matériaux non conventionnels. Refusant la neutralité de l’exposition, elle assume une position située, émotionnelle et militante, rejoignant ainsi les analyses d’Ann Cvetkovich sur les formes d’archives marquées par le trauma, l’oubli et la dissociation[28]. Ces initiatives ne cherchent pas uniquement à documenter le passé, mais à le transformer par l’émotion, la performativité et l’affect. Le projet d’anarchive ou de contre-archive débute en 2012 à l’initiative de l’Equipo re, composée de Aimar Arriola, Nancy Garín et Linda Valdés[29]. L’objectif est d’explorer les stratégies et manquements autour de la crise du sida dans les années 1980 et 1990, en période de transition démocratique, mais surtout de cartographier les productions culturelles autour du sida depuis une perspective décoloniale, décentrée des productions anglo-saxonnes et européennes. Il convient toutefois de situer ce projet dans le continuum de pratiques artistiques et curatoriales qui ont documenté la crise du sida depuis les années 1980. Parmi ces travaux, l’AIDS Timeline, conçue par le Group Material en 1984 et mêlant divers supports et objets (journaux, textes, œuvres), a influencé de nombreuses expositions. On peut également citer des projets comme Day With(out) Art, initié par Visual AIDS. Anarchivo SIDA se distingue par son approche décoloniale, située et performative, néanmoins, il s’inscrit dans ce champ élargi de pratiques critiques et mémorielles qui articulent art, archive et politique autour du sida.

Fig. 1 : Vue de la salle de l’exposition Anarchivo Sida, Equipo re, CED, MACBA, du 15-11-2018 au 18-4-2019. Collection MACBA. Centre d’Études et de Documentation. Fonds Historique MACBA © MACBA Museu d’Art Contemporani de Barcelona © Des œuvres : les artistes.  Photographie : Eva Carasol.

 

Fig. 2 : Vue de la salle de l’exposition Anarchivo Sida, Equipo re, CED, MACBA, du 15-11-2018 au 18-4-2019. Collection MACBA. Centre d’Études et de Documentation. Fonds Historique MACBA © MACBA Museu d’Art Contemporani de Barcelona © Des œuvres : les artistes. Photographie : Eva Carasol

La collection a été exposée dans plusieurs villes espagnoles (San Sebastian, 2016 ; Barcelone, 2018-2019 ; Madrid, 2017) et des discussions et ateliers ont été organisés en marge, notamment pour mettre en lumière les manquements institutionnels, voire le désintérêt des autorités face à l’épidémie du sida dans les années 1990.

En Argentine, les réflexions majeures autour des archives et des mémoires de la dictature, dans les années 1990, marquent une rupture avec les institutions étatiques, jugées trop peu engagées dans les processus mémoriels, mais exigent également des réparations historiques et une reconnaissance de responsabilité. L’Archive de la Mémoire Trans Argentine fondée en 2014 représente un exemple de ce croisement, premièrement, par la volonté de ne dépendre d’aucune institution mais aussi par l’exigence d’une demande de réparation historique[30]. Le processus de création de l’Archive a été marqué par plusieurs étapes. Avant que l’Archive ne soit mise en ligne, le groupe de travail a en effet pensé trois expositions, dont la première s’est tenue en 2014 au siège de la Fédération Argentine LGBT (FALGBT), tout comme la deuxième exposition intitulée En busca de libertad. Exilio y Carnaval[31] qui mettait en lumière les moments de « liberté » dans les années 1970-1980, notamment lors des carnavals. La troisième  Esta se fue, ésta murió, ésta ya no está más[32] fut installée dans le Centre culturel de la mémoire Haroldo Conti en 2017. Cette exposition explore l’intimité par le biais d’objets personnels : billets d’avion, bijoux, cartes et lettres adressées aux proches ou encore des récits oraux autobiographiques des survivant·es. Le lieu de cette dernière exposition est particulièrement important, car il met en évidence le fait que les expositions n’investissent plus seulement des espaces LGBT, mais aussi un des espaces centraux de la construction de la mémoire en Argentine[33].

Ces différentes expositions de l’Archive, le succès qu’elles ont rencontré ainsi que les revendications en faveur d’une réparation historique ont conduit l’équipe curatoriale du Musée du Bicentenaire, à Buenos Aires, à présenter l’Archive en 2022 (Fig. 3). Ce musée, dédié à l’histoire nationale, devient alors le lieu symbolique d’une reconnaissance officielle des trajectoires trans et travesties en Argentine, comme le signale la fondatrice de l’archive, María Belén Correa :

« Présenter cette exposition aujourd’hui au Musée du Bicentenaire est hautement symbolique, notamment en pensant aux personnes trans de plus de 50 ans qui, à ce jour, n’ont toujours pas obtenu le droit à une réparation historique. C’est précisément pour cela qu’il est essentiel qu’existe une exposition où les personnes trans puissent être entendues de leur propre voix, et vues à travers leur propre regard — autrement dit, telles qu’elles souhaitent être perçues et reconnues. Pour que, comme le souligne le texte qui accompagne l’exposition, “le jour où quelqu’un se demandera quel est son tout premier souvenir d’une personne trans, il puisse se rappeler de nous telles que nous sommes” (María Belén Correa, Presentes, 2022)[34] ».

Fig. 3 : Photographies issues de l’Archive de la Mémoire Trans Argentine, exposées au Musée Bicentenaire en 2022, à Buenos Aires.

L’Archive cherche à rendre visibles des corps invisibles, à sauver des témoignages que personne n’a écoutés et à mettre en lumière des violences naturalisées ou qui font l’objet d’un déni. En effet, dans les années 1980, en plein retour à la démocratie en Argentine, les personnes trans ont été particulièrement ciblées par les autorités et les répressions à leur encontre ont été encadrées légalement[35] par des dispositifs nécropolitiques. L’exil forcé, les disparitions et les assassinats ont dispersé les traces, les mémoires et les personnes, entraînant une perte de liens affectifs, ainsi qu’une impossibilité de faire son deuil ou de connaître le sort de celles et ceux qui ont disparu. Ce type d’exposition et la mise en valeur de l’archive permettent de faire « vivre » ces récits, de les faire circuler et d’initier un début de réparation historique.

Plus récemment, Claudia Vásquez Haro, femme trans argentine, a créé le premier Musée Travesti Trans Itinérant, en adoptant une approche critique des pratiques muséales traditionnelles :

« Cette exposition [permanente] est conçue comme une première présentation d’un micromusée alternatif et itinérant. Elle a été construite à partir de ce qui n’est généralement pas considéré comme digne d’être muséifié. Elle condense près de cent ans d’histoire du mouvement travesti-trans en Argentine (Claudia Vásquez Haro, créatrice du Musée, Presentes, 20/11/2023)[36] ».

Ce que soulève ici la créatrice du musée itinérant est particulièrement intéressant : quels objets sont dignes d’être exposés dans les musées ? Or, des auteur·e·s comme Jack Halberstam (2003)[37] ou Ann Cvetkovich (2007)[38] ont justement mis en lumière l’importance des objets, des affects, des photographies et des traces en tant qu’éléments performatifs queer, soulignant la nécessité de leur prise en compte dans les récits culturels et mémoriels. Ce musée itinérant ou micromusée (Fig. 4 et 5), comme le nomme parfois Vásquez Haro, est inspiré du Musée Travesti du Pérou crée par Giuseppe Campuzano en 2003, avec l’intention de rendre visible et de créer des pratiques muséales différentes, qui mettent fin au colonialisme, à la stigmatisation et à la transphobie[39].

Fig. 4 : Autel exposé lors d’une exposition itinérante à Buenos Aires (Musée Trans Itinérant).
Fig. 5 : Talons de Shirley Bombom, célèbre travesti argentine et symbole des revendications historiques des luttes des personnes LGBTQ+ (Musée Trans Itinérant).

La médiation entre artivisme mémoriel et intégration dans les collections muséales soulève de nombreuses tensions – en premier lieu desquelles figurent les violences épistémiques inhérentes à l’institution muséale[40]. Si les mécanismes traversent l’ensemble des corpus critiques ou minorisés appelés à être intégrés au musée, ils prennent toutefois, dans le cadre des archives et des récits queer, des formes spécifiques. En effet, les épistémologies queer reposent souvent sur des récits situés, des affects et des mémoires historiquement disqualifiés par les régimes de savoir dominants. Leur entrée au musée s’opère ainsi souvent au prix d’un effacement partiel, d’une domination symbolique ou d’une intégration sous conditions, révélant les cadres normatifs à l’œuvre dans l’institution muséale.

Pourtant, une vision queer du musée, loin d’être une simple inclusion, implique d’assumer ses imperfections, ses tensions et ses discontinuités. Dans cette perspective, José Esteban Muñoz propose d’envisager le queer comme un « en commun », à savoir un espace partagé, instable, utopique, qui permet de reconfigurer la notion même d’altérité :

« Avec des luttes historiquement situées, avec un collectif, cela peut ressembler à un rêve, mais ce sont les espoirs d’un collectif, d’un groupe émergent – ou même d’un être marginal et solitaire qui rêve pour beaucoup d’autres[41] ».

Ce « rêve collectif » prend forme dans des initiatives comme l’Archive de la Mémoire Trans, qui propose une vision (trans)historique en construction perpétuelle. En rendant visibles des récits marginalisés, elle agit à la fois sur le passé et le présent pour façonner des futurs désirables. Les musées, lorsqu’ils accueillent ces archives, peuvent ainsi devenir les relais et soutiens d’une demande de réparation historique encore en cours. Mais pour que cela ait du sens, il ne s’agit pas seulement, comme le rappelle Patrik Steorn, de « créer » des archives dissidentes ou alternatives, mais de s’engager dans un véritable travail critique[42]. Cela implique de reconnaître que les musées eux-mêmes reproduisent des dynamiques de pouvoir, même lorsqu’ils prétendent les dénoncer.

Dans cette perspective, Elizabeth Freeman souligne l’importance d’une représentation queer du passé, à l’image de l’Archive de la Mémoire Trans et de l’Anarchivo Sida et de l’attention portée aux dispositifs technologiques dans ce processus. Elle écrit :

« L’image des “ancêtres” queer offre non seulement une alternative à la reprofuturité[43] en évoquant un passé heureux, mais elle interroge également l’histoire de la participation des technologies visuelles dans la construction de généalogies et d’intimités[44] ».

Il ne s’agit donc pas seulement de documenter des vies ou des récits, mais bien de reconfigurer la narration elle-même – dans une logique affective, fragmentée, critique. Cette idée rejoint la réflexion d’Arlette Farge :

« On ne ressuscite pas les vies échouées en archive. Ce n’est pas une raison pour les faire mourir une deuxième fois. L’espace est étroit pour élaborer un récit qui ne les annule ni ne les dissolve, qui les garde disponibles à ce qu’un jour, et ailleurs, une autre narration soit faite de leur énigmatique présence[45] ».

Le concept même de périodisation historique devient alors problématique. Comme l’écrit Fredric Jameson, toute analyse culturelle, même individuelle, contient en elle une théorie implicite de la périodisation[46]. Il propose de substituer à l’histoire linéaire des formes plus souples comme la généalogie, plus aptes à accueillir les récits minoritaires. D’ailleurs, le Musée du Bicentenaire (Buenos Aires) a dû s’adapter à cette modalité puisque l’équipe de l’Archive de la Mémoire Trans se refuse à une vision linéaire du temps et cherche davantage à faire dialoguer les archives au sein d’une même catégorie, comme l’exil, le carnaval, le travail, ou les anniversaires.

La critique de l’archive institutionnelle est renforcée par ce que Hal Foster nomme le « tournant » archivistique[47] qu’il associe à l’art contemporain. En effet, à l’inverse des archives institutionnelles et des archivistes, les activistes artistiques cherchent à défaire, à déstructurer et à bousculer les images et les lignes temporelles par un processus qui forme, comme le souligne Marianne Hirsh, une « contre-archive privée qui émerge de la vie quotidienne et de la culture populaire[48] ». Hirsh poursuit en développant l’idée que convoquer des imaginaires tout en remettant en question les mécanismes qui construisent les archives et les discours amène à créer de « nouveaux ordres d’association affective[49] », tels que les expositions que nous avons mises en lumière. Elles constituent toutes à la fois des archives vivantes, des musées itinérants, des projets communautaires, et rendent visible près d’un siècle d’histoires queer à travers des photographies intimes, des objets du quotidien et des récits oraux. Ces expositions déplacent les frontières du patrimoine en réhabilitant ce que les musées traditionnels ont jugé non-muséable, tout en articulant mémoire personnelle et lutte politique. Loin d’une simple conservation, ces archives agissent dans le présent et vers l’avenir, en produisant des futurs désirables[50] dans lesquels les subjectivités dissidentes trouvent place.

Ainsi, ce parcours à travers les pratiques artistiques, archivistiques et mémorielles minoritaires nous amène à envisager une muséologie queer, non pas comme une simple politique d’inclusion des marges dans le musée, mais comme une critique structurelle de l’institution muséale elle-même. Suivant les pistes ouvertes par Paul B. Preciado – entre autres –, il ne s’agit pas seulement d’ajouter des récits queer aux collections, mais bien de déstabiliser les régimes de savoir, les modalités de classification, les logiques de visibilité et d’invisibilisation qui façonnent les espaces d’exposition. Ce que permettent les archives vivantes, les performances dissidentes ou les gestes artivistes est une remise en cause de la temporalité linéaire, de l’autorité curatoriale et de la prétendue neutralité des dispositifs muséographiques.

Dans cette perspective, José Esteban Muñoz appelle à imaginer un espace collectif queer fondé sur l’utopie, l’instabilité et la mémoire affective, une vision que rejoignent les notions d’archive-vive (Bourcier) ou d’anarchive (Ernst), qui refusent les logiques de clôture pour privilégier des formes de narration instables, fragmentées, performatives. Ces approches déplacent le musée vers un espace en tension, entre réparation symbolique, conflictualité historique et ouverture vers des futurs désirables.

En ce sens, et en nous appuyant sur les pratiques muséales queer argentines et espagnoles, une muséologie queer ne se contente pas de visibiliser des marges : elle désorganise les régimes d’intelligibilité, conteste les hiérarchies de savoir et fait vaciller les narrations historiques. Le musée devient alors un espace de tension fertile, traversé par les affects, les subjectivités et les récits éphémères. Il s’agirait donc d’offrir les conditions d’un retour, d’une réinvention, d’une continuité vivante.

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] En Argentine, la loi d’auto-amnistie, aussi connue comme Loi 22.994 de pacification nationale, est promulguée le 22 septembre 1983. Après le retour à la démocratie et sous le gouvernement de Raúl Alfonsín, la loi est abrogée et permet le jugement de celles et ceux qu’elle protégeait. En Espagne, les lois d’amnistie, aussi appelées le « pacte de l’oubli », promulguées en 1977, ont mis sur le même plan bourreaux et victimes empêchant ainsi le jugement des tortionnaires sous prétexte d’un retour à la paix et à l’union nationale.

[2] Bourcier S., « Les politiques de l’Archive », Revista Brasileira De Estudios Da Homocultura, vol. 03, n° 11, 2020, p. 7-21.

[3] Giunta A., Feminismo y arte latinoamericano. Historias de artistas que emanciparon el cuerpo, Madrid, Siglo XXI Editores, 2018.

[4] On peut citer l’exposition L*SOTR*S au Musée d’Art de la Commission pour la Mémoire de la Province de Buenos Aires (CMP) en 2014, suivie de l’exposition Feminismos: historias de organización y lucha (CMP) en 2017, et en 2022 Las Olas del Deseo. Feminismos, Diversidades y Cultura Visual 2010-2020+ à La Casa del Bicentenarion, à Buenos Aires.

[5] Terme utilisé pour décrire le processus de mise sous silence, issu de l’anglais et utilisé par la philosophe Rae Langton dans son article « Speech Acts and Unspeakable Acts », Philosophy & Public Affairs, vol. 22, n° 4, 1993, p. 293-330. Ce terme est aujourd’hui largement employé en français, notamment dans les études de genre, notamment dans le cadre d’analyse des violences sexistes et sexuelles. Voir le Dictionnaire du Genre en Traduction : https://worldgender.cnrs.fr/notices/silence/.

[6] Cette loi, souvent qualifiée de « pacte de l’oubli », a vivement été critiquée en 1977 et dans les années qui ont suivi par celles et ceux qui réclamaient des sanctions envers les bourreaux. Or, le gouvernement d’Adolfo Suárez soutenait que le pays devait se tourner vers sa reconstruction et non vers le passé.

[7] Ce rapport est rédigé par des associations pour les droits humains, des avocat·e·s, des religieux, entre autres. Il visait à recenser les crimes et tortures perpétrés durant la dictature mais aussi à établir la liste des personnes assassinées, torturées et/ou disparues.

[8] Torres A., « “Los 400” o la memoria homosexual de la última dictadura militar », Centro Cultural de la Memoria Haroldo Conti, 2018, en ligne : http://conti.derhuman.jus.gov.ar/2018/03/seminario/mesa_17/torres_mesa_17.pdf.

[9] Jáuregui C., La homosexualidad en la Argentina, Buenos Aires, Tarso, 1987, p. 170 : « El dato estadístico no es oficial, no figura en el Informe de la Comisión Nacional Sobre la Desaparición de Personas Nunca Más, pero uno de los integrantes responsables de la CONADEP afirma la existencia de, por lo menos, 400 homosexuales integrando la lista del horror […] » (« Ce chiffre n’est pas une donnée officielle, il n’apparaît pas dans le rapport de la Commission nationale sur la disparition de personnes Nunca Más, mais l’un des membres de la CONADEP affirme qu’au moins 400 homosexuels figurent sur la liste de l’horreur […] » – Traduction de l’autrice.

[10] Jáuregui C., La homosexualidad en la Argentina, Buenos Aires, Tarso, 1987, p. 170.

[11] Michael Pollak, cité In Jelin E., Los trabajos de la memoria, Madrid, Siglo XXI Editores, 2002.

[12] Cette loi adoptée le 31 octobre 2007 complétait les lois précédentes et visait à reconnaître l’ensemble des victimes de la dictature franquiste, à étendre les mesures déjà prises envers les victimes, la suppression des symboles franquistes dans l’espace public et l’aide de l’État dans la recherche et l’exhumation des victimes de la dictature, des fosses communes. Il est encore aujourd’hui difficile d’estimer le nombre de personnes disparues, il serait évalué entre 114 000 et 140 000 personnes. En 2022, la loi sur la mémoire démocratique est adoptée et remplace celle de 2007, ce qui montre les vives tensions autour des enjeux mémoriels.

[13] Halberstam J., « What’s that Smell? Queer Temporalities and Subcultural Lives », International Journal of Cultural Studies, vol. 6, n° 3, 2003, p. 326.

[14] À l’instar des propos de Maximiliano Tomas, directeur du centre culturel Recoleta : « No es un museo : es un centro cultural. Esa diferencia, ese matiz, es lo que lo convierte en un organismo vibrante donde coexisten las artes más diversas ». (« Ce n’est pas un musée : c’est un centre culturel. C’est cette différence, cette nuance, qui en fait un organisme vibrant où coexistent les formes d’art les plus diverses ». – Traduction de l’autrice).

[15] Voir leur compte Instagram : https://www.instagram.com/mujeres.publicas/.

[16] Les archives de ces deux groupes sont conservées et mises en lumière dans l’archive ¿Archivo Queer? conservée à la bibliothèque du musée Reina Sofía : https://www.museoreinasofia.es/biblioteca/colecciones/archivos/archivo-queer ; l’article suivant concerne l’histoire du groupe queer et féministe LSD : https://marceloexposito.net/pdf/exposito_lsd.pdf.

[17] Nochlin L., « Why Have There Been No Great Women Artists? », ARTnews, 1971, p. 22-39, 67-71. Pollock G., Vision and Difference: Feminism, Femininity and Histories of Art, Londres ; New York, Routledge, 1988.

[18] Bourcier S., « Archives = vie. Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat », Friction Magazine, 2019, en ligne : https://friction-magazine.fr/archives-vie-le-pouls-d e-larchive-cest-en-nous-quil-bat/.

[19] Ballesteros Sánchez V., Montoya López L., « Tránsitos de la memoria: el arte de reconstruir la vida », Cambios y Permanencias, vol. 9, nº 1, 2018, p. 1251-1266, également en ligne : https://revistas.uis.edu.co/index.php/revistacyp/article/view/8489/8431..

[20] Pérez Manzanares J., « Relecturas y revisiones del museo: algunos apropiacionismos de género y queer en el arte español desde los ochenta a la actualidad », Anales de Historia del Arte, n° 29, 2019, p. 207-227.

[21] Expósito, M., « Diferencias y antagonismos. Protocolos para una historia política del arte en el Estado español » Desacuerdos. Sobre arte, políticas y esfera pública en el Estado español, vol. 1, Barcelona, Arteleku-Diputación Foral de Gipuzkoa, Museu d’Art Contemporani de Barcelona y UNIA arteypensamiento, 2004, p. 113-129 : « nuevos paradigmas de interpretación de las prácticas políticas, estéticas y crítico-historiográficas, desde posiciones de género » – Traduction de l’autrice.

[22]Val J., « Comisarios Queer. Sobre los límites en la asimilación institucional del activismo », 2011, en ligne : https://www.reverso.org/comisarios-queer.htm.

[23] Carrillo J., Vega Manrique M., « ¿Qué es un museo feminista? Desacuerdos, negociación y mediación cultural en el Museo Reina Sofía », Espacio, Tiempo y Forma, serie VII-historia del arte, n° 8, 2020, p. 99-128.

[24] Patrik Steorn souligne lui aussi le fait que certains musées s’appuient sur des expositions consacrées aux femmes, féministes et personnes queer, sans pour autant adopter une posture radicale. Il s’appuie notamment sur les travaux de Vanja Hermele, qui met en lumière le continuum d’oppressions qui subsiste au sein des institutions et dans les musées, et ce malgré des discours progressistes. Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[25] Directeur du musée en ligne il est accompagné dans la gestion du site par Germán Navarro Espinach.

[26] Pour accéder aux différentes collections en ligne : https://museari.academia.edu/research.

[27] Pour accéder aux ressources pédagogiques : https://www.museari.com/educa/.

[28] Cvetkovich Ann., Un archivo de sentimientos, Barcelone, Éditions Bellaterra, 2003.

[29] Url de l’Anarchivo : https://equipo-re.org/proyectos-en-curso/proyecto-sida/.

[30] Pour consulter l’archive en ligne : https://archivotrans.ar.

[31] « En quête de liberté. Exil et carnaval » – Traduction de l’autrice.

[32] « Celle-ci est partie, celle-ci est morte, celle-ci n’est plus là » – Traduction de l’autrice.

[33] En 1976, Haroldo Conti, écrivain, est séquestré et disparaît. Le centre culturel de la Mémoire lui rend hommage en lui donnant son nom. Ce centre créé en 2008 est situé sur le site où l’un des centres clandestins de détention, de torture et d’extermination les plus emblématiques a fonctionné pendant la dernière dictature civilo-militaire (1976-1983), l’Escuela de Mecánica de la Armada (ESMA), où près de 5 000 personnes ont été enlevées, dont environ 200 ont survécu. Le centre propose de transformer ce qui fut un lieu d’exclusion et de mort en un espace d’art et de resignification.Voir en ligne : http://conti.derhuman.jus.gov.ar/areas/institucional/institucional.php.

[34] « el día de mañana cuando alguien se pregunte cuál es su primer recuerdo de una persona trans, nos recuerden tal y como somos » – Traduction de l’autrice.

[35] Sabsay L., Fronteras sexuales. Espacio urbano, cuerpos y ciudadanía, Buenos Aires, Editorial Paidós, 2011, p. 68-69 : « Vigentes hasta 1996, los Códigos Contravencionales criminalizaban la diversidad sexual en general, y de la identidad travesti-trans en particular. En el artículo 2 de los Edictos Policiales se precisaban el artículo “F”, que penalizaba a las personas “que exhibieren en la vía pública vestidos o disfra‐ zados con ropas del sexo contrario”, el “H” penalizaba a quienes “incitaren u ofrecieren públicamente al acto carnal, sin distinción de sexos”, y el “I” a “los sujetos conocidos como pervertidos en compañía de menores de 18 años” » (« En vigueur jusqu’en 1996, les Codes de contravention criminalisaient la diversité sexuelle en général, et plus particulièrement l’identité travestie et trans. L’article 2 des Édits de police, notamment l’article “F” pénalisait les personnes “portant en public des vêtements ou déguisements du sexe opposé”, l’article “H” visait celles “qui incitaient ou proposaient publiquement un acte charnel, sans distinction de sexe”, et l’article “I” sanctionnait “les individus connus comme pervers en compagnie de mineurs de moins de 18 ans” » – Traduction de l’autrice.

[36] Claudia Vásquez Haro, citée dans Rosario M., « Crean el Museo Travesti Trans de Argentina: recuerdos y tesoros de los últimos 100 años », Presentes, 20 novembre 2023, en ligne : https://agenciapresentes.org/2023/11/20/abrio-el-museo-travesti-trans-de-argentina-recuerdos-y-tesoros-de-los-ultimos-100-anos/.

[37] Ibid.

[38] Ibid.

[39] Présentation du musée : « Los museos han sido desde sus inicios espacios de memoria y reflexión, como también sacralización y dogma, donde las obras coleccionadas surgen y fluyen, pero dentro de un canon que asimila o desecha. Como musas travestidas, alentamos la interpretación e impugnamos la autoridad. Lo travesti se plantea entonces como subversión de la condición espuria que tanto el museo tradicional, como los presupuestos sociales, le endilgan. Al respecto, contextos históricos tan diferentes como el Perú prehispánico y el marco propuesto por Magnus Hirschfeld durante la República de Weimar, admiten todo un rango de posibilidades entre los extremos de lo masculino y lo femenino. Travesti por la recuperación de su centro; no titubeo ni protagonismo, sino equilibrio; contienda que sólo nosotras podemos librar — la «vedette» como «soldat». El MUSEO TRAVESTI DEL PERÚ nace de la necesidad de una historia propia — una historia del Perú inédita—, ensayando una arqueología de los maquillajes y una filosofía de los cuerpos, para proponer una elaboración de metáforas más productiva que cualquier catalogación excluyente » (« Depuis leurs origines, les musées ont été des lieux de mémoire et de réflexion – mais aussi de sacralisation et de dogme. Les œuvres qu’on y collecte émergent et circulent, certes, mais à l’intérieur d’un canon qui assimile ou rejette. En tant que muses travesties, nous encourageons l’interprétation, tout en contestant l’autorité. Le travesti s’impose ici comme une subversion des assignations fallacieuses que lui imposent à la fois le musée traditionnel et les cadres normatifs de la société. À cet égard, des contextes historiques aussi éloignés que le Pérou préhispanique ou la pensée de Magnus Hirschfeld sous la République de Weimar reconnaissent toute une gamme de possibles entre les pôles du masculin et du féminin. Être travesti, c’est alors recentrer – non pas vaciller, ni chercher à occuper la scène pour soi – mais trouver un équilibre. Une lutte que nous seules pouvons mener : la vedette en tant que soldate. Le Museo Travesti del Perú naît de la nécessité d’une histoire propre – une histoire inédite du Pérou – en esquissant une archéologie des maquillages et une philosophie des corps, pour imaginer des métaphores plus fécondes que toute classification excluante » – Traduction de l’autrice. Pour plus d’informations sur le musée : https://museamami.org/sobre/.

[40] Ibid., 2007. Sandell R., Museums, prejudice and the reframing of difference, Londres, Routlege, 2007. Tyburczy J., Sex Museums: the Politics and Performance of Display, Chicago, University of Chicago Press, 2016.

[41] Muñoz J., Cruising Utopia. The Then and There of Queer Futurity, New York, New York University Press, 2009, p. 32.

[42] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[43] Concept développé par Lee Edelman dans son ouvrage, No Future: Queer Theory and the Death Drive, Durham ; Londres, Duke University Press, 2004. Il y propose une politique queer radicale qui refuse toute orientation vers l’avenir, un avenir symbolisé et incarné par la figure de l’enfant. Ce positionnement a suscité, au fil des années, de nombreuses critiques issues des perspectives féministes, queer et antiracistes, parmi lesquelles celles de José Esteban Muñoz, qui défendent au contraire une conception de la queerness tournée vers un futur utopique et collectif.

[44] Freeman E, Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories, Durham, Londres, Duke University Press, 2010, p. 39-40 : « the image of queer “ancestors” not only o√ers an alternative to reprofuturity by way of a blissful past but also gestures toward the history of visual technology’s participation in the making of genealogies and intimacies » – Traduction de l’autrice.

[45] Farge A., Le goût de l’archive, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 145-146.

[46] Jameson F., El posmodernismo o la lógica cultural del capitalismo Avanzado, Barcelona ; Buenos Aires ; México, Paidós, 1991.

[47] Dans son essai « An Archival Impulse », The MIT Press, vol. 110, n° 2, 2004, p. 3-22, Hal Foster expose la place faite aux archives, comme outil de création, dans le monde de l’art contemporain dans les années 1990. Les artistes explorent et critiquent ainsi les vides, les omissions et les exclusions des archives et de l’histoire.

[48] Hirsh M., The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust, New York, Columbia University Press, 2012, p. 227.

[49] Ibid., p. 228.

[50] Muñoz J., Cruising Utopia. The Then and There of Queer Futurity, New York, New York University Press, 2009, p. 32.

Pour citer cet article : Sophia Sablé, "¿Archivo queer? Mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines", exPosition, 9 juillet 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/sable-archivo-queer/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

Queer et artiste au musée. Entretien croisé entre Sophie Kervran et Damien Rouxel

par Tania Lévy

 

— Sophie Kervran est diplômée de Paris I et de l’Institut national du patrimoine, conservatrice en chef du patrimoine et professeure associée à l’université de Bretagne occidentale (Master Patrimoine et musées, Quimper). Elle dirige depuis 2020 les musées de Concarneau Cornouaille Agglomération, musée de Pont-Aven et musée de la Pêche de Concarneau, après avoir été directrice adjointe du musée des beaux-arts de Quimper. Elle a dernièrement été co-commissaire des expositions Raoul Dufy, les Années folles ; L’Amour fou ; Willy Ronis, se retrouver ; Vivian Maier e(s)t son double ; Mathurin Méheut, arpenteur de la Bretagne ; Artistes voyageuses, l’appel des Lointains ; Femmes chez les Nabis, de fil en aiguille ; Sorcières (1860-1920), fantasmes, savoirs, liberté.

Tania Lévy est maîtresse de conférences en histoire de l’art moderne à l’Université de Bretagne Occidentale. En lien avec ses recherches doctorales et post-doctorales, elle a collaboré à plusieurs expositions, telles que Trésors enluminés des musées de France, en 2013-2014 à Lille, Angers et Toulouse ; Lyon Renaissance. Arts et Humanisme au Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2015 ; ou encore Trésors de la fin du Moyen Âge au Musée départemental breton de Quimper en 2017. Elle enseigne par ailleurs dans le cadre du Master Patrimoine et Musée de l’Université de Bretagne Occidentale, associant l’histoire de l’art moderne et la réflexion sur les expositions et la médiation du patrimoine.

Damien Rouxel est un plasticien performeur, vivant et travaillant en Bretagne, diplômé d’un DNSEP à l’EESAB Quimper et d’une licence d’histoire de l’art et archéologie à l’UBO Quimper tout en se formant en danse contemporaine. Après une présentation par Fabienne Dumont au Prix Critique de l’AICA (2016), il présente son travail dans plusieurs expositions personnelles et participe régulièrement à des expositions collectives en France et à l’international, notamment au MAC VAL, à Les Abattoirs, au Louvre-Lens, au Transpalette, à Air de Paris, ainsi qu’à Bruxelles, Vienne et Bucarest. Il fait partie du programme de recherche « Agir dans son lieu » porté par Julie Crenn. Il a pu performer à Besançon, au théâtre de Lorient, à Paris, au musée des beaux-arts de Quimper, à Blois, au Jeu de Paume, au musée de Pont-Aven… En 2025, il crée avec Émeline Rabadeux, pour la compagnie Labsoma, le spectacle de danse ARCHÉTYPES autour des représentations genrées et de leurs impacts sur nos constructions. —

 

L’artiste Damien Rouxel[1] travaille depuis ses débuts sur la représentation des marges et des marginalités, de la culture populaire en milieu rural, qu’il s’agisse des agriculteurs et agricultrices, peu présent·es dans les productions artistiques, ou du mouvement queer. Son dernier projet, avec la chorégraphe Émeline Rabadeux, intitulé ARCHÉTYPES, entend justement interroger les questions de stéréotypes de genres qui apparaissent dans les créations « anciennes » (de la Renaissance au XIXe siècle) et la façon dont ils sont montrés – ou non – au sein des institutions muséales[2].

Faire ainsi dialoguer une conservatrice, responsable à la fois d’un musée de beaux-arts et d’un musée de société, Sophie Kervran, et Damien Rouxel, est apparue comme une occasion de confronter amicalement regards et pratiques, sous la houlette d’une historienne de l’art, Tania Lévy, pour souligner notamment le lien avec la discipline et l’approche de celle-ci sur le genre et les classifications.

Si certaines voix diffusent encore une vision réactionnaire de l’histoire de l’art et des musées, d’autres travaillent une approche plus contemporaine de la pensée. Ainsi de nombreux projets ont mis au cœur de leurs préoccupations la place des femmes, qu’elles soient artistes mais aussi commanditaires, mécènes ou modèles[3]. Dans le monde muséal français, les années 2000 marquent le début d’un nouvel éclairage porté sur les artistes femmes, auxquelles sont peu à peu consacrées des expositions monographiques ; une approche genrée émerge également progressivement[4].

Certaines minorités sont enfin et mieux étudiées : les travaux d’Anne Lafont, par exemple, exhument les connaissances sur les artistes et sur les modèles noir·es[5]. Les questions à propos des genres, de leur représentation, de la façon dont ils étaient (im)pensés aux époques anciennes, les échanges culturels lointains et les représentations de peuples extra-européens vus depuis l’Europe ont également fait l’objet de réflexions et de publications récentes, surtout en langue anglophone[6]. En France, une histoire de l’art féministe et queer est portée par plusieurs collectifs de jeunes chercheuses et chercheurs récemment créé, l’ARQ et le FAR[7], et plusieurs thèses en cours ou récemment soutenues abordent les questions de genre, d’art queer et de représentations des minorités[8]. Ces aspects sont étudiés, bien sûr, hors de la discipline de l’histoire de l’art : en droit ou en histoire, surtout de la période médiévale, plusieurs ouvrages ont récemment interrogé la question des genres[9].

Cet entretien souhaite questionner la place faite aux artistes queer dans les musées, grâce aux réponses d’un plasticien : quelle est-elle, cette place, pour des œuvres ou des performances aux dimensions queer dans un musée de beaux-arts ? Comment faire en sorte que cette dimension dialogue avec les œuvres anciennes, du XVe au XXe siècle (voire des créations plus anciennes ou plus récentes) ? Le travail de Damien Rouxel correspond à plusieurs des axes de réflexion esquissés ici. Son histoire personnelle – paysanne mais aussi marginalisée – est au cœur de sa création et la nourrit. Ainsi « sa famille, son identité sexuelle, l’histoire de l’art, la question du monstre, du mythe, du modèle, du travestissement et du masque[10] » constituent le terreau sur lequel il s’appuie pour créer. Son profil a aussi ceci de particulier que, outre ses études à l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) à Quimper, il a un suivi un cursus en histoire de l’art et en archéologie au sein de l’Université de Bretagne Occidentale. Cette formation académique et théorique lui a donné un certain regard sur l’histoire de l’art, la façon dont elle est enseignée, connue, diffusée. Par ailleurs, il a collaboré à de nombreuses reprises avec le Musée des Beaux-Arts de Quimper et le musée de Pont-Aven[11], pour des performances au sein de leurs collections. Toutes ces facettes placent Damien Rouxel à la croisée des mondes muséal, universitaire et, bien évidemment, artistique et queer.

L’entretien s’est organisé autour de trois grands axes. « Être (ou ne pas être ?) un artiste queer » est la question abordée dans un premier temps, afin d’interroger la définition personnelle du terme queer par l’artiste lui-même mais aussi de comprendre dans quelle mesure la dimension queer est constitutive du travail de Damien Rouxel. Une deuxième partie interroge la relation du, des musées aux questions de genre, de queer, par le biais de leurs discours et de leurs choix d’exposition. Enfin, une dernière partie s’arrête plus particulièrement sur le dernier projet artistique de Damien Rouxel, ARCHÉTYPES.

 

Être artiste queer

Qu’est-ce que cela veut dire pour vous être artiste queer ou être artiste et queer ?

Damien Rouxel : « Artiste queer » est une étiquette qui a été apposée à ma pratique artistique pour « l’identifier », la catégoriser et finalement me mettre dans une case. C’est tout le problème de l’identification, nécessaire pour que la pratique artistique existe et soit exposée, mais qui en même temps la catalogue et la range dans une case.

Je suis un artiste plasticien performeur, fils d’agriculteurice, bouseux, pédé et queer, qui développe une pratique artistique intrinsèquement liée à mes identités plurielles. Je me suis construit comme individu avec l’insulte, la honte, la conscience que je n’étais pas comme les autres personnes de « mon monde » et que je déviais. Les identités queers, l’insulte queer, le concept de « queer »… sont une façon de voir, de penser et de vivre en dépassant les frontières, les identités, les binarités mais aussi les milieux sociaux[12].

Comment cela se manifeste-t-il dans votre travail ?

D. R. : Cela se manifeste à différents endroits dans ma pratique, par exemple par le propos développé, les références utilisées, les relectures et réinterprétations, le regard porté sur les mises en relations et les croisements, l’engagement, les personnes photographiées, les espaces de travail, les lieux d’expositions et de performances[13]…

Le fait que la dimension queer soit une composante de ma création, voire une composante importante n’est pas le résultat d’une volonté, c’était un besoin et c’est devenu un devoir.

Queer au musée

Dans un musée de beaux-arts, trouvez-vous la dimension queer présente ?

Sophie Kervran : Sans nul doute, elle est présente mais pas forcément visible. Pour donner un exemple, au Musée Pont-Aven, nous conservons et exposons une œuvre d’une artiste danoise, Marie Luplau, Le Bois d’amour, réalisée en 1883 (Fig. 1). À mon arrivée au musée (en 2020), le discours qui entourait ce tableau (aussi bien dans le cartel, que dans les visites des médiatrices ou dans le texte disponible sur le site internet du musée) était essentiellement axé sur la représentation d’un lieu emblématique de Pont-Aven, qui a attiré des peintres de toutes nationalités à la fin du XIXe siècle. Mais pas un mot sur le fait que Marie Luplau (1848-1925) était venue en Bretagne avec sa compagne Emilie Mundt (1842-1922). À leur retour à Copenhague en 1886, elles ont fondé une école d’art dédiée aux femmes peintres. Elles ont milité pour l’accès des femmes à l’éducation et au vote et en 1890, ont adopté une petite fille. Il me paraissait pertinent que ces informations soient désormais intégrées à notre discours sur cette œuvre[14].

Fig. 1 : Marie Luplau, Le Bois d’amour à Pont-Aven, 1883, Don des Amis du Musée de Pont-Aven, Inv. 2006.9.1, Collection Musée de Pont-Aven

Damien Rouxel : Certaines données biographiques, certains positionnements ne sont pas toujours rendus visibles (même si cela se développe ces dernières années), et atteste bien des pouvoirs qui s’exercent : le bon goût, ce qui est jugé bon à dire, ce que l’on souhaite invisibiliser…. L’exemple évoqué par Sophie est flagrant.

Des enjeux de pouvoirs ne sont pas toujours mis en lumière. Certaines œuvres ont disparu voire même n’ont pas pu exister, car les sociétés passées, pour des raisons diverses, ne les ont pas permises, pas considérées, voire les ont détruites. Chaque création découle d’un ensemble de données qui se retrouvent être issues d’un même corps et identité, ceux de l’artiste. On ne peut pas occulter ces aspects qui ont un rôle prépondérant dans la création et sa compréhension.

Je me souviens par exemple qu’à la découverte du travail de John Cage (1912-1992), sa relation (que j’ai apprise il y a peu) avec Merce Cunningham (1919-2009) n’était pas évoquée. Le travestissement de Marcel Duchamp (1887-1968) en Rrose Sélavy était survolé alors qu’il me semble être une clé de compréhension de son approche, notamment pour l’Urinoir… Il en est de même avec Le Caravage (1575-1610) et sa possible relation avec son modèle. J’ai l’impression que l’homoérotisme, très prégnant dans beaucoup de représentations masculines, était totalement tu quand j’ai découvert l’histoire de l’art au lycée et dans les livres. Ne pas évoquer le viol d’Artemisia Gentileschi (1593-1656) lorsque l’on parle de sa Judith tuant Holopherne, me semble fou, mais ce « petit détail » a été interprété par les critiques féministes[15]. La vie des artistes influent sur leur art, par exemple quand je pense à Claude Cahun (1894-1954), on se doit de parler aussi de Suzanne Malherbe (1892-1972), sa compagne, avec qui elle a écrit, pensé, créé, posé et résisté. Un artiste dit homme, blanc, cisgenre et hétérosexuel ne sera pas confronté à la même société et problématiques qu’une personne dite femme, homosexuelle, racisée, handicapée…

Est-il nécessaire de rendre la dimension queer plus visible ?

S. K. : De telles données biographiques ne sont pas toujours nécessaires ni utiles : on n’indique pas sur le cartel d’un artiste homme du XIXe qu’il est hétérosexuel et qu’il voyage avec son épouse. Mais le cas de Marie Luplau témoigne d’une telle liberté pour l’époque, d’autant plus dans une petite cité bretonne comme Pont-Aven, qu’elle peut être source d’inspiration, me semble-t-il, de modèle ou du moins qu’elle peut établir un lien avec les visiteuses et visiteurs d’aujourd’hui qui découvrent cette œuvre. Cela rend la présence de cette information pertinente et importante dans le cadre du musée.

D. R. : Oui pour la mise en lumière d’identités multiples mais aussi des enjeux de pouvoir. Le fait de rendre visible cette dimension permet la diversification des regards et des lectures, permet aussi de questionner encore et encore les collections, les œuvres, les manières de faire collection, les manières d’exposer… pour tendre à ce que les musées soient à l’image des sociétés et donc des populations avec toutes leurs multiplicités[16].

Comment rendre visible la dimension queer ?

S. K. : J’aimerais saluer l’initiative du musée des beaux-arts de Tours qui s’est associé avec le centre LGBTI de Touraine[17] pour offrir à son public une redécouverte de ses collections par le prisme queer, notamment à travers les figures de Diane et Apollon ou encore celle de saint Sébastien[18], qui sont des icônes pour les artistes et la communauté LGBTQIA+. Dès 2017, le musée national de l’éducation de Rouen, le Munaé, organisait quant à lui une visite thématique de ses réserves lors de la Journée de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Par la suite, cette institution a créé une exposition itinérante sur le même sujet[19].

Comment instaurer un lien, un échange entre l’art contemporain et l’art ancien via les questions de genre et/ou la dimension queer ?

D. R. : Ce lien peut s’instaurer en croisant des œuvres et des pratiques artistiques contemporaines, en organisant voire en provoquant des rencontres, en invitant des artistes, des commissaires d’exposition, des critiques. La politique d’acquisition des institutions, les projets d’expositions, de médiation, les programmations dédiées ou encore les partenariats avec des associations sont certains des moyens grâce auxquels cet échange peut se construire. Faire en sorte que ce ne soit pas ponctuel, uniquement dans le cadre du mois des Fiertés par exemple, mais installer des prises de conscience qui font traces.

S. K. : L’un des défis des musées des beaux-arts est de diversifier leur public, de faire franchir le seuil à des personnes quelquefois intimidées par un art ancien dont elles n’ont pas toujours les clés.

Dans le projet de territoire de Concarneau Cornouaille agglomération, dont dépend le Musée de Pont-Aven, le musée est qualifié de citoyen avec l’idée qu’un musée des beaux-arts du XIXe siècle peut entrer en résonance avec des questionnements sociétaux contemporains, que ce soit le développement durable, la place des femmes, la diversité, le genre…

Le Musée de Pont-Aven a choisi de mettre en relation l’art du XIXe et avec d’autres disciplines artistiques contemporaines comme la danse ou la performance. Le travail de Damien Rouxel s’intègre parfaitement dans cette perspective.

Comment faire réfléchir à la question des genres dans les musées, notamment par la confrontation d’art contemporain et d’art ancien ?

S. K. : J’ai collaboré une première fois avec Damien Rouxel lorsque j’étais directrice adjointe du musée des beaux-arts de Quimper : il a proposé en 2019 une performance « Danse les images, danse ta vie[20]». Grâce notamment à son corps, il a fait émerger des images puissantes aux résonances très contemporaines face à des œuvres anciennes, par exemple dans les salles de la peinture du XIXe siècle, mais aussi dans celles des peintures du XVIIe siècle. Cette visite m’a bouleversée car elle m’a amenée vers une tout autre relation avec les tableaux que Damien incarnait. Je retiens un moment, celui où il a repris les gestes de La Brodeuse de Pont-l’Abbé de René Quillivic (1907) en lui conférant une dimension presque mystique, une aura pour cette sculpture décrivant le geste d’une activité considérée comme exclusivement féminine[21].

Il a poursuivi cette série au Musée de Pont-Aven : « Danse les images, danse les couleurs », « Danse les images, dans les lignes[22] ».

Ses performances attirent un autre public, souvent plus jeune (mais pas que !) et moins habitué à nos établissements culturels.

D. R. : Les rencontres entre art contemporain qui interrogent les genres et l’art ancien sont un moyen de proposer un autre regard : un regard contemporain, situé[23] voire personnel pour questionner et même repenser les représentations passées et leurs enjeux.

Pour des performances en espace muséal, faire le choix d’une œuvre plastique, d’une musique et d’une danse permet de questionner la relation entre l’artiste masculin et sa modèle, par exemple, d’évoquer le harcèlement scolaire dans les cours d’école autour d’une représentation d’Abel et Caïn, ou de jouer avec les codes de la virilité dans un espace dédié aux nus masculins néoclassiques grâce à la chanson Kid d’Eddy de Pretto.

Une partie de mon travail photographique où je me mets en scène avec mes parents et ma sœur dans la ferme familiale, joue avec les iconographies et certaines œuvres connues. Ainsi j’ai pu citer des œuvres comme Le déjeuner sur l’herbe, d’Édouard Manet (1863, Musée d’Orsay, Paris), où mes parents en cotte de travail remplacent les deux hommes en tenue bourgeoise et moi, à la place de cette femme nue, offerte aux yeux et aux jugements, je porte un bleu couvert d’un triangle rose, d’abord utilisé par les nazis pour marquer les personnes homosexuelles dans les camps, puis repris et renversé par Act Up (Fig. 2 et 3).

Fig. 2 : Damien Rouxel, Sur l’herbe, photographie, 2022, ADAGP.

 

Fig. 3 : Édouard Manet, Déjeuner sur l’herbe, 1863, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris, H. 207,0 ; L. 265,0 cm. Donation Etienne Moreau-Nélaton, 1906 – © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Benoît Touchard / Mathieu Rabeau.

Avec la photographie Tire-lait, je cite le Portrait de Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs (Anonyme, vers 1594, Musée du Louvre, Paris) où, avec ma mère, nous reprenons la même gestuelle, elle tenant le pompon du cache téton de cabaret que je porte, pendant que je tiens dans ma main la tétine qui sert aux veaux pour boire le lait (Fig. 4 et 5). En jouant avec ce geste ambigu qui serait l’annonce d’une grossesse, ici, les codes de la ferme et du cabaret se mêlent. Par ce travail de réappropriation des codes iconographiques souvent faits pour et par les puissants, en nous mettant en scène comme agriculteurices dans la ferme, en y ajoutant des références et récits queers ; je travestis les corps et les images. Nous incarnons différentes figures (la Vierge Marie, le Christ, Judith, Marie-Madeleine, David et Goliath…) qui viennent questionner nos propres rôles, la filiation, les rôles genrés, etc.

Fig. 4 : Damien Rouxel, Tire-lait, photographie, 2022, ADAGP.

 

Fig. 5 : Anonyme, Gabrielle d’Entrées et l’une de ses soeurs, dernier quart du XVIe siècle, huile sur bois, H. 131 ; L. 164,5cm. Musée du Louvre, Paris, 2017 / GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Tony Querrec.

ARCHÉTYPES, une création performée qui interroge les genres

Quelle est la démarche de votre projet actuel avec la compagnie Labsoma, ARCHÉTYPES ?

Damien Rouxel : ARCHÉTYPES (Compagnie Labsoma) est un objet chorégraphique performatif et une mise en regard de deux univers artistiques, deux approches, deux histoires, deux sexes, deux individus que tout semble vouloir opposer. À partir d’un gène et/ou d’un bout de chair se jouent les binarités mâle/femelle, masculin/féminin ainsi que les injonctions extérieures et les élans intimes.

ARCHÉTYPES est une tentative de « performer le genre » (pour faire référence à l’ouvrage de Judith Butler[24]), et de le déconstruire. Les interprètes [Émeline Rabadeux et Damien Rouxel] questionnent les binarités, leurs propres constructions identitaires et observent ce qui, malgré la diversité de leurs parcours, se recoupe et a communément nourri, cristallisé et/ou rendu fluide leur incarnation du masculin et du féminin. En liant pratiques somatiques[25] et histoire de l’art, les deux performeureuses convoquent les personnages, les archétypes et les clichés liés à la distinction du féminin et masculin, qui peuplent notre inconscient collectif comme leurs imaginaires respectifs[26]. En incarnant ces figures et en tentant d’en revêtir leurs costumes, de la mythologie à la culture populaire, iels revisitent les marqueurs du genre, questionnent les stéréotypes et se jouent des contours : une invitation à trouver la fluidité et la plasticité de nos tissus. En s’appuyant sur le corps et les approches somatiques (plonger au-dedans) comme sur les images, œuvres et récits qui habitent nos musées et nos publicités (regarder au-dehors), l’idée est de faire émerger à la fois ce qui unit et différencie, de trouver le commun de ce qui nous singularise.

Sophie Kervran : Le service Réseaux culturels de CCA a organisé et financé une résidence de la compagnie Labsoma sur le territoire pour le spectacle ARCHÉTYPES ; le Musée de Pont-Aven a immédiatement donné son accord à la proposition d’une sortie de résidence en son sein. Celle-ci a attiré une trentaine de personnes qui ont pu découvrir cet objet chorégraphique non identifié (!) qui tente de déconstruire les stéréotypes de genre (Fig. 6).

Fig. 6 : Emeline Rabadeux et Damien Rouxel, La pénitente et le désespéré, série Archétypes XXY, photographie de Simon Benteux, 2024, face à L’Hommage à Gauguin de Pierre Girieud, huile sur toile, 1906. Dépôt du Fonds National d’Art Contemporain – musée de Pont Aven.

La compagnie a également été en résidence au sein du lycée Pierre Guéguin de Concarneau. Les deux artistes, Damien Rouxel et Émeline Rabadeux, mettent en exergue combien nos visions du monde sont quelquefois construites, conditionnées par plusieurs siècles d’images existantes ; ils donnent un coup de pied dans la fourmilière tout en développant la pédagogie nécessaire face à des adolescent·es quelquefois perdu·es !

Comment cette performance s’intègre ou dialogue avec une présentation muséale d’art classique ?

D. R. : Cette performance est pensée pour le plateau, la scène, ainsi que pour l’espace muséal car être entouré.es des œuvres ne peut qu’être enrichissant pour souligner notre propos. Les spectateurices observent alors nos deux corps de chairs pétris d’injonctions face à ces modèles et canons artificiels, c’est-à-dire ceux des œuvres présentées sur les cimaises des musées. Il est intéressant d’observer que nos figures contemporaines découlent de représentations et récits anciens, ainsi les top modèles ou les stars actuelles sont comme les Vénus du passé, les sportifs de haut niveau ou les héros Marvel dérivent en partie du personnage d’Hercule. Il est toujours intéressant de mettre des corps de chair vivants et actifs en contact des œuvres car il en découle toujours de nombreuses observations. Nos corps de chair deviennent révélateurs des codes et des artifices mis en place pour établir un discours par la représentation.

Comment est reçu votre travail par les institutions muséales ? Et par les publics des musées ?

D. R. : Mon travail est exposé dans diverses institutions ; souvent ces étiquettes « rurale» et « queer » lui sont associées. Je suis également invité à travailler dans le cadre de résidences de recherches ainsi qu’en milieu scolaire avec différents publics, ce qui attestent d’un intérêt pour ma pratique mais aussi des enjeux de celle-ci et des possibles rencontres avec des publics parfois éloignés des lieux culturels.

J’observe de ma place que depuis quelques années, un intérêt grandissant pour les questions de genre, le féminisme, les pratiques queers mais aussi pour le monde rural se ressentent dans les institutions, les médias…

Par exemple, j’ai été invité dernièrement à créer le design du char du musée Les Abattoirs avec Simon Benteux et le collectif queer Griffes d’Anges, pour la pride de Toulouse (7 juin 2025)[27]. Cela fait trois ans que le musée a un char pour la pride et invite un·e artiste queer à le réaliser. C’est à ma connaissance unique, et atteste d’un véritable engagement.

J’ai eu la chance d’avoir aussi de nombreux retours de publics qui, à la vision de mon travail, se sentent accueillis et ont le sentiment de comprendre « les codes », d’être légitimes, et pour d’autres de se sentir visibilisé·es (en tant que ruraux, queer, autres…) et d’être considéré·es.

Comment est reçu le travail de Damien Rouxel par les musées ? Et par les publics de ces musées ?

S. K. : Le musée de Pont-Aven, après cette sortie de résidence, a décidé de programmer le spectacle finalisé en finissage de l’exposition temporaire Sorcières (1860-1920). Fantasmes, savoirs, liberté (7 juin – 16 novembre 2025)[28]. Nous pensons que ARCHÉTYPES constitue un écho pertinent à ces sorcières qui interrogent la place de la femme dans la société du XIXe siècle et dans notre société actuelle et qui aident également à déconstruire tous les stéréotypes.

Le musée n’est pas là pour juger, condamner ou valoriser mais pour poser des questions ; c’est une chambre d’écho de notre société, et des artistes comme Damien Rouxel y contribuent.

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai et juin 2026.

[1] Sa biographie et une présentation de ses oeuvres sont accessibles sur le site Documents d’Artistes en Bretagne : https://ddabretagne.org/fr/artistes/damien-rouxel/oeuvres.

[2] Le projet est réalisé avec la Compagnie Labsoma et présenté ici : https://compagnie-labsoma.org/creations/archetypes/. Cf. également infra.

[3] Le sujet n’est bien sûr pas nouveau mais la multiplication des études a été importante depuis le début des années 2000. Nous ne revenons pas ici sur l’historiographie de l’histoire de l’art féministe et les gender studies mais nous renvoyons, par exemple, à Harrisson Caviness M., Visualizing Women in the Middle Ages: Sight, Spectacle and Scopic Economy, Philadelphia, University of Pennsylvania, 2001 ou à Wilson-Chevalier K. (dir.), Patronnes et mécènes en France à la Renaissance, Saint-Étienne, PUSE, 2007. De nombreux travaux ont poursuivi les recherches présentées dans cet ouvrage, en interrogeant des figures féminines. Plus récemment, le catalogue dirigé par Banta A. B., Greist A. A., Kutasz Christensen T., Making Her Mark: A History of Women Artists in Europe, 1400-1800, Toronto, Goone Lase Editions, 2023, explore différents arts et époques, faisant un état des connaissances sur la création au féminin.

Plusieurs expositions récentes du musée de Pont-Aven, ainsi que l’accrochage permanent, mettent en avant la création des femmes, du XIXe au XXIe siècle : outre les exemples cités plus haut, note n° 3, il y eut les expositions consacrées à Corinne Vionnet, écran total (2025), aux Femmes chez les Nabis. De fil en aiguille (2024) et à Anna Boch, un voyage impressionniste (2024).

[4] Sur ce sujet, voir le stimulant article suivant : Zapperi G., « Le féminisme au musée : un paradoxe français », Bonfait O. (dir.), HistoireS de l’art en France, 1964-2024. Lieux, questions, défis, Paris, Le Passage, 2024, p. 410-419.

[5] Lafont A., L’art et la race : l’Africain (tout) contre l’œil des Lumières, Paris, Les Presses du Réel, 2019.

Une réflexion sur le volet muséal de ces nouvelles approches est développée par Étienne N., « Images, objets, fragments : présence et absence des races et des mondes coloniaux (1500-1900) », Bonfait O. (dir.), HistoireS de l’art en France, 1964-2024. Lieux, questions, défis, Paris, Le Passage, 2024, p. 440-449.

[6] Parmi ces publications, voir, sans exhaustivité : Whitney D., Queer Beauty: Sexuality and Aesthetics from Winckelmann to Freud and Beyond, New York, CUP, 2010 ; Rose M. E. , Poe A. C., Receptions of Antiquity, Constructions of Gender in European art, 1300-1600, Leyde, Brill, 2015 ; Delille D., Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (XVIIIe-XXe siècle), Turnhout, Brepols, 2021 ; Lorizzo L., Rappresentare e divulgare l’immagine dell’Altro tra Rinascimento e Barocco, Pise, Ed. ETS, 2021.

[7] Leurs carnets Hypothèses proposent des recensions d’ouvrages, d’expositions et de colloques ainsi que des articles inédits. Pour l’ARQ : https://arqueer.hypotheses.org/ et pour le FAR : https://far.hypotheses.org/.

[8] Parmi ces travaux, nous pouvons citer : Belgherbi É., Devenir sculptrices. Conquêtes et apprentissages d’une pratique genrée en France et au Royaume-Uni (1863-1914), thèse de doctorat en histoire de l’art sous la dir. de Claire Barbillon et Amélie Simier, Université de Poitiers et École du Louvre, 2025 ; Cazaux M., Auto-représentations et pratiques performatives queer, de 1980 à aujourd’hui, thèse de doctorat en histoire de l’art sous la dir. de Sabine Forero-Mendoza, Université de Pau (en cours) ; Lo Calzo N., Une photographie queer et marrone. Représenter les mémoires de l’esclavage au temps de la Post-colonie, thèse de doctorat en pratique et théorie de la création littéraire sous la dir. de Sylvie Brodziak et Corinne Diserens, Cergy Paris Université, 2025 ou encore Fichera G., Caravage queer : l’histoire de l’art face aux sexualités, thèse de doctorat en histoire et théorie de l’art sous la dir. de Giovanni Careri, Paris EHESS, 2023 et Petit Dit Duhal Q., L’art contemporain entre et au-delà des genres et des sexes : la création d’un genre non binaire de la fin des années 1980 à nos jours, thèse de doctorat en histoire de l’art sous la dir. de Thierry Dufrêne et Thérèse Saint-Gelais, Université Paris 10, 2022.

[9] Maillet C., Les genres fluides, de Jeanne d’Arc aux saint·es trans, Paris, Les Éd. Arkhê, 2020 ; Rogers W., Roman C. M. (dir.), Medieval Futurity: Essays for the Future of a Queer Medieval Studies, Boston, De Gruyter, 2021 ; Lett D., Hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècle, Paris, Armand Colin, 2013.

[10] Crenn J., Biennale de la jeune création la Graineterie, 2018 : https://ddabretagne.org/fr/artistes/damien-rouxel/reperes/biennale-jeune-creation.

[11] Damien Rouxel travaille également, bien sûr, avec des galeries et des centres d’art contemporains : Les Abattoirs, à Toulouse, par exemple, et des musées de beaux-arts, comme celui de Saint-Brieuc (2024) ou encore le Louvre-Lens (2025).

[12] Au sujet de la définition d’une identité en lien avec le mouvement queer, et des difficultés à sortir des identités construites, voir notamment Abir Kréfa dans son article « Queer » paru dans Bouvet M., Chossière F., Duc M., Fisson E. (dir.), Catégoriser. Lexique de la construction sociale des différences, Lyon, ENS Éd., 2024, p. 567-577.

[13] Parmi les projets artistiques mettant en avant ce thème, nous pouvons citer la série Fiertés, un ensemble de photographies réalisé entre 2023 et 2024. Cette série croise les représentations agricoles (bleus de travail, champs labourés, tracteurs etc.) et l’affirmation voire la revendication de la différence, par exemple par la présence de panneaux tenus par l’artiste et sa famille et portant des inscriptions telles que « Les QUEERS sont dans le pré » ou « Gai », « Gaie » et « Gay ». La série est visible ici : https://ddabretagne.org/fr/artistes/damien-rouxel/oeuvres/fiertes [consulté le 10 juin 2025].

[14] Sur Marie Luplau et Emilie Mundt, voir Murphy A., « Emilie Mundt and Marie Luplau. How an artist couple fought for Danish female artist’s education », Europeana, mars 2026 : https://www.europeana.eu/fr/stories/emilie-mundt-and-marie-luplau.

[15] La place de cet épisode dans la vie et l’approche des œuvres d’Artemisia Gentileschi a été souvent prépondérante en histoire de l’art – notamment lors de sa redécouverte au début du XXe siècle par Roberto Longhi. L’artiste a été souvent réduite à ce viol, vu comme l’explication de son originalité de créatrice et de la force de sa peinture. Les recherches récentes ont montré sa grande culture, à la fois artistique, littéraire et scientifique. Voir par exemple Baker S. (dir.), Artemisia Gentileschi in a Changing Light, Turnhout, Brepols, 2017.

[16] Sur le rôle social des musées, sujet important et inépuisable, voir par exemple Dormaels M., « Rôle social des musées : une autre “nouvelle” muséologie », Muséologies. Les cahiers d’études supérieures, vol. 2, n° 2, 2008, p. 118-123 ; Desvallées A., Mairesse F., « L’organisation des musées : une évolution difficile », Hermès, n° 61, 2011/3, p. 30-37 ; Orlando S., « Les nouveaux rôles des musées et la diversité culturelle : l’exemple de Tate Encounters, Britishness and Visual Culture, Tate Britain », Muséologies, vol. 6, n° 1, 2012, p. 15-33 ; Botte J., « Les musées de femmes : de nouvelles propositions autour du genre et du rôle social du musée », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 51-71 également en ligne : https://journals.openedition.org/culturemusees/1181?lang=en.

[17] Ce partenariat a permis la mise en place de visites guidées sur ce thème, en juin 2025, intitulées « Regards queers ».

[18] Sur saint Sébastien, voir Ressouni Demigneux K., « La personnalité de saint Sébastien : exploration du fonds euchologique médiéval et renaissant, du IVe au XVIe siècle », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, t. 114, n° 1, 2002, p. 557-579 ou Briand M., « Notes queer : Antiquité(s) classique(s) et fiertés LGBTQIA+ », Antiquipop, 17 février 2023, en ligne : https://antiquipop.hypotheses.org/12239.

[19] L’exposition est présentée ici : https://www.munae.fr/expositions-itinerantes/education-et-lgbti.

[20] La performance au sein du musée des Beaux-Arts de Quimper est présentée ici : https://www.mbaq.fr/informations-pratiques/en-images-128/performance-danse-les-images-et-danse-ta-vie-par-damien-rouxel-568.html.

[21] La recherche consacrée à la création textile féminine du Moyen Âge et de l’Époque Moderne a été importante ces dernières années. Pour un rappel historiographique, on pourra se référer à l’article suivant : Massé M., « Représenter la victoire militaire d’une femme. Le cas de l’étendard de la reine Gerberge », Les cahiers de l’École du Louvre, n° 15, 2020, en ligne : https://journals.openedition.org/cel/9017.

[22] Une présentation et plusieurs vidéos liées à cette performance sont visibles sur le site DDAB : https://ddabretagne.org/en/artists/damien-rouxel/oeuvres/danse-les-images.

[23] Sur la notion de regard situé, au sujet de laquelle la bibliographie est vaste, voir par exemple pour une approche méthodologique et scientifique, Séraphin G., « Le “regard situant” : proposition de méthode d’analyse du regard en situation de recherche », Questions vives, recherches en éducation, vol. 38, 2022, en ligne : https://journals.openedition.org/questionsvives/7557.

[24] Butler J. P., Trouble dans le genre. Gender trouble : pour un féminisme de la subversion, Paris, La Découverte, 2005.

[25] Les pratiques somatiques correspondent à un ensemble de gestes, de pratiques corporelles douces, associées au soin. Pour les liens entre pratiques somatiques et danse, voir par exemple Ginot I., « Apprendre à transgresser. Pour des pratiques somatiques critiques et socialement engagées », Communications, n° 115, 2024/2, p. 231-246, également en ligne : https://shs.cairn.info/revue-communications-2024-2-page-231?lang=fr.

[26] Ces clichés et archétypes sont bien évidemment liés à une construction sociale et historique, largement renforcée aux XIXe et XXe siècles, ainsi que l’ont montré de nombreux travaux en sciences sociales.

[27] Au sujet de ce char, voir https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/marche-des-fiertes-quand-le-monde-agricole-et-la-culture-queer-se-rencontrent-sur-le-nouveau-char-du-musee-des-abattoirs-3160710.html. Cette institution est par ailleurs particulièrement attentive, dans sa programmation et dans les animations proposées, à inclure toutes les identités : https://www.lesabattoirs.org/.

[28] Cette exposition est présentée ici : https://museepontaven.fr/expositions/sorcieres-1862-1914/.

Pour citer cet article : Tania Lévy, Sophie Kervran et Damien Rouxel, "Queer et artiste au musée. Entretien croisé entre Sophie Kervran et Damien Rouxel", exPosition, 5 juin 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/kervran-levy-rouxel-queer-artiste-musee-entretien/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

Des artistes femmes queer au musée : les cas de Romaine Brooks et Marie Laurencin au musée national d’Art moderne

par Abel Delattre

 

— Abel Delattre est doctorant contractuel à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Sa thèse porte sur les œuvres des artistes femmes acquises, accrochées et exposées au Musée national d’art moderne entre 1945 et 1974. Ses recherches s’inscrivent à la croisée des études de genre et des museum studies. Parallèlement, il est membre du groupe de recherche HiPaM (Histoire du Patrimoine et des Musées) et du collectif ARQ (Arts et Représentations Queer). —

 

Le 28 juin 2023, le Centre Pompidou a inauguré l’exposition Over the Rainbow : autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, sous le commissariat de Nicolas Liucci-Goutnikov, conservateur et chef de service de la bibliothèque Kandinsky (BK), assisté de Valentin Gleyzes, historien de l’art et à l’époque chargé de recherche à la BK[1]. Pendant six mois, les visiteur·ses ont pu voir plus de 500 œuvres et documents principalement issus des collections du Centre Pompidou, pour certains tout récemment acquis[2], sur le thème des représentations et luttes des communautés LGBTQIA+. Le parcours, chronologique et allant du début du XXe siècle à nos jours, proposait un nouveau regard – un regard queer – sur les collections. L’exposition fait suite au programme de recherche « Section sexualité(s) » (2021-2023) organisé à la BK par les commissaires de Over the Rainbow et par Éric Fassin, sociologue spécialisé dans les études de genre à l’université Paris 8, LEGS, et Thomas Bertail, historien de l’art à l’époque coordinateur des activités de recherche à la BK. Il était question d’explorer les possibilités de relecture de l’histoire de l’art moderne et contemporain en partant des œuvres des collections et de questionner les modalités de patrimonialisation de la culture visuelle des minorités de genre[3]. Ces réflexions se sont poursuivies en 2023 avec la neuvième édition de l’université d’été de la BK, « “Draguer” le musée et ses sources : la queerness face aux archives », durant laquelle les appropriations et les (més)usages des collections artistiques et documentaires portant sur les représentations des sexualités LGBTQIA+ ont été interrogés[4].

Over the Rainbow ouvrait sur le salon tenu par Natalie Clifford Barney au 20 rue Jacob, dans les années 1910, surnommé le « Temple de l’amitié ». Barney y a accueilli intellectuel⸱les de tous genres et nationalités, mais cet espace devint très vite un lieu de prédilection pour les femmes queer. Artistes, poétesses et autres personnalités mondaines s’y sont réunies pour discuter d’une culture saphique alternative à la dominante patriarcale, autrement dit, de la possibilité de créer – écrire, peindre, penser et vivre – « saphiquement[5] ». Sur les murs de cette première salle de l’exposition, nous retrouvons deux adeptes du salon, Romaine Brooks et Marie Laurencin, chacune représentée par deux œuvres : pour la première, son autoportrait Au bord de la mer (été 1912), acheté par l’État en 1922, et le portrait de l’Américaine Elsie de Wolfe, La chèvre blanche (v. 1915) acheté par l’État en 1920 et reversées au musée national d’Art moderne (Mnam) à la veille de son ouverture en 1947 ; pour la seconde, son autoportrait en compagnie de son amante, Femmes à la colombe (1919) donné au musée du Luxembourg en 1931 puis reversé au Mnam, et L’hermaphrodite (1955), eau-forte sur papier léguée au Mnam en 1974.

Si aujourd’hui la lecture queer des œuvres de Brooks et de Laurencin n’est plus taboue[6], il n’en a pas toujours été ainsi. Over the Rainbow est la première manifestation où le Mnam propose une telle lecture des œuvres qu’il possède, pour certaines depuis son ouverture en 1947. Dans quels contextes ont-elles été montrées par le musée avant 2023 ? Quels récits chaque exposition a-t-elle proposés autour des œuvres de ces deux artistes ? Est-il possible aujourd’hui de les présenter en dehors d’une histoire de l’art traditionnelle – patriarcale et hétéronormative – afin de préserver et faire perdurer ces nouvelles lectures, féministes et queer ? Cet article propose de retracer l’itinéraire des œuvres de Romaine Brooks et Marie Laurencin des collections du Mnam et d’examiner les conditions de possibilité de monstration dans ces différents contextes afin de comprendre la place des artistes femmes queer dans l’histoire de l’art moderne écrite et défendue par ce musée.

Acquisitions et accrochages au musée national d’Art moderne (1947-1974)

En 1953, le Mnam présente l’exposition Le Cubisme, 1907-1914[7]. Cinq œuvres de Marie Laurencin sont incluses : Portrait d’un poète (1909), Les deux sœurs (1910, huile sur carton, 50 x 63 cm), La girl bleue (1910) et Jeunes filles (1911) et Les deux sœurs (1913, huile sur toile, 116 x 89 cm). On retrouve son nom parmi d’autres dans la préface du catalogue, signée par Jean Cassou, conservateur en chef du Mnam : « […] et tant d’autres émérites premiers combattants de ce bon combat, Metzinger, Marie Laurencin, Survage, Reth, Serge Férat, Herbin, tous, le Cubisme, qui est leur création, les a fait se trouver eux-mêmes et les a promus au plus vrai et au meilleur d’eux-mêmes[8] ». Elle n’est certes pas une artiste précurseuse comme Braque et Picasso, mais elle fait partie des premières à rejoindre le cubisme du fait de sa fréquentation du groupe du Bateau-Lavoir ; nous lisons quelques pages plus loin : « En plus de Picasso et de Braque, le groupe comprenait Marie Laurencin[9] »).

Toutefois, aucune des cinq œuvres de Laurencin montrées dans l’exposition n’appartient au Mnam : toutes ont été prêtées par des particuliers[10]. Autrement dit, le Mnam ne possède pas d’œuvres cubistes de Marie Laurencin, c’est-à-dire des peintures produites entre 1907 et 1914. Il faut attendre une première dation en 1973 (Apollinaire et ses amis (2e version)) puis le legs de Robert Le Masle en 1974[11] pour qu’entrent au musée des œuvres cubistes de Laurencin. Dans les collections permanentes de 1947, six œuvres de Laurencin sont accrochées dans la salle 17 intitulée « Autour du cubisme[12] » : Femmes à la colombe (1919), Deux têtes de femmes (1935), La répétition (1936), Portrait de femme en rouge[13] (1941), Jeunes filles, Île-de-France (1940) et le triptyque La princesse de Clèves[14] (1940-41). Dans le réaménagement de 1954, ces deux dernières toiles sont remplacées par les dons de la Baronne Gourgaud (1946) : Portrait de la Baronne Gourgaud à la mantille noire (1923) et Portrait de la Baronne Gourgaud [au manteau rose] (1923). Dans le nouvel accrochage en 1954, Laurencin est encore présentée dans la salle « Autour du cubisme[15] ».

Ainsi le Mnam persévère : Marie Laurencin est classée comme cubiste malgré le caractère non-cubiste des œuvres qu’il possède et accroche sur ses cimaises. Il insiste sur son appartenance cubiste dans son parcours permanent mais ne l’inclut jamais dans la salle principale aux côtés de Braque ou Picasso : elle est cubiste mais tenue en périphérie du noyau principal. Son œuvre post-cubiste pâtit de cette étiquette réductrice. La critique dénigre cette période, qualifiant la production d’entre-deux-guerres de Laurencin de « surproduction » durant laquelle l’artiste aurait délaissé toute recherche stylistique et originalité au profit de la création en série de jeunes femmes nues et de portraits de commanditaires aisés[16].

Le Mnam possède quatre œuvres de Romaine Brooks : Gabriele d’Annunzio, le poète en exil (1912) donné par l’artiste en 1914, La chèvre blanche (Portrait d’Elsie de Wolfe) (v. 1915), Au bord de la mer (Portrait de l’artiste) (1912) achetés respectivement par l’État en 1920 et 1922, et Jean Cocteau à l’époque de la grande roue (1912), donné par Natalie Clifford Barney au musée en 1949. Les œuvres n’ont pas toutes le même destin. L’autoportrait sort pour la première fois des réserves en 1962 pour être mis en dépôt au musée franco-américain de Blérancourt. Il faut ensuite attendre la première monographie de Romaine Brooks en France, au musée Sainte-Croix de Poitiers en 1987[17], pour voir l’autoportrait dans une exposition. Deux autres œuvres de Brooks sont mises en dépôt au musée de Blérancourt : les portraits de Jean Cocteau et d’Elsie de Wolfe. Ce dernier bouge très peu également : en 1971 il est prêté à la Smithsonian de Washington pour une rétrospective de l’artiste[18], puis en 1987 pour celle du musée Sainte-Croix. La nationalité de Brooks prêche contre elle : en effet, l’art états-unien n’est pas une priorité pour les conservateurs du Mnam – en particulier Bernard Dorival –, ni dans les acquisitions, ni dans les accrochages. Nous pouvons dire qu’il est même mis de côté : comme celle de Brooks, plusieurs œuvres états-uniennes sont mises en dépôt au musée franco-américain de Blérancourt en 1962[19].

Du fait de sa nationalité, Romaine Brooks n’a pas sa place dans le parcours permanent du Mnam, qui ne présente pas l’art états-unien moderne à cette époque. Mais des artistes états-unien·nes trouvent leur place sur les cimaises quand leurs œuvres servent le récit de l’histoire de l’art moderne français. Ainsi, nous retrouvons dans l’accrochage de 1970 le portrait de Jean Cocteau de Romaine Brook aux côtés des Inconnus d’André Marchand (1935) et de l’Autoportrait à la femme blonde d’André Favory (1924) (voir ci-dessus). Natalie Clifford Barney, femme de lettres et conjointe de l’artiste, en a fait don au Mnam en 1949, en faisant l’unique tableau de Brooks entré dans les collections du musée après la guerre. Le tableau a été choisi par Jean Cassou, conservateur en chef du Mnam, en personne, à l’invitation de Barney[20]. Son choix est approuvé par le Comité des conservateurs et le Conseil des musées, ses membres ayant été convaincus pour des raisons dépassant largement le travail artistique « [e]t par le charme du modèle et par celui de la généreuse donatrice[21]. » Ainsi, ce n’est pas Romaine Brooks, l’artiste, qui intéresse le Mnam, mais le modèle. Des quatre œuvres d’elle au musée, le portrait de Cocteau est celui qui a été le plus visible : entre son entrée dans les collections en 1949 et l’exposition monographique du musée Sainte-Croix, il a été prêté à l’occasion d’au moins huit expositions, dont la moitié sont dédiées à Jean Cocteau[22]. Ce qui intéresse est donc bien le modèle ; c’est lui qui sert le portrait. Il semble que ce soit également quelque chose que la donatrice comprend. En effet, quand Barney écrit à Cassou en 1965, elle ne se montre soucieuse que des portraits de Cocteau et de d’Annunzio[23] – les deux œuvres de Brooks les plus vues, justement en raison de leurs modèles. L’identité du modèle prime sur celle de l’artiste ; c’est par son modèle que Brooks est assurée d’une visibilité. Ainsi, par son modèle, Brooks est assurée d’une visibilité. Il faudra attendre 1971 et la première exposition monographique de Romaine Brooks à la Smithsonian Institution de Washington pour que le modèle commence à ne plus éclipser l’artiste. Le portrait de Gabriele d’Annunzio connaît un sort similaire ; autrement dit il est montré principalement pour le modèle qu’il représente[24].

Le Mnam attribue des places réduites dans l’histoire de l’art moderne à Marie Laurencin et Romaine Brooks. La première est considérée comme une artiste cubiste en périphérie, tandis que la seconde est soit réduite à sa nationalité américaine (et ses œuvres sont mises en dépôt), soit ignorée au profit de ses modèles que sont deux poètes ayant marqué leur siècle. Toutes les deux pâtissent d’une place située en marge des canons de l’histoire de l’art : elles existent mais n’ont d’importance que par leur liaison avec des hommes – Picasso et Apollinaire pour Laurencin, tous les deux l’ayant rapprochée du cubisme, et Cocteau et d’Annunzio pour Brooks, dont elle a réalisé les portraits.

Dans une généalogie d’artistes femmes : Elles@centrepompidou (2009)

Les perspectives de genre, et notamment la question de la place des artistes femmes dans l’histoire de l’art, entrent au Mnam – intégré au Centre Pompidou depuis 1977 – par le biais de « l’expo-collection[25] » Elles@centrepompidou en 2009. En n’utilisant que des œuvres issues des collections du musée, ses commissaires, Camille Morineau et Cécile Debray, alors conservatrices au Centre Pompidou, ont proposé de retracer une histoire de l’art moderne et contemporain uniquement faite d’artistes femmes. 350 œuvres de 150 artistes actives du début du XXe siècle à nos jours ont été réunies pour l’occasion. La manifestation a accueilli plus de deux millions de visiteur·ses et, forte de son succès, est depuis considérée comme un jalon dans l’histoire des expositions consacrées à des artistes femmes en France.

Au sein de l’accrochage, Marie Laurencin s’est retrouvée dans la première section « Pionnières », consacrée aux artistes femmes des premières décennies du XXe siècle, souvent en marge des groupes habituels :

« La place des artistes femmes dans les avant-gardes historiques du XXe siècle est mal discerné. Et l’approche moderniste de l’histoire de l’art permet difficilement d’appréhender les jalons de leur émergence réelle. Côtoyant les groupes – le cubisme, Dada, l’abstraction, le surréalisme –, les artistes femmes de la première moitié du XXe siècle sont bien souvent isolées, singulières, privilégiant une position décalée, souvent qualifiée avec condescendance d’“art féminin” par la critique[26]. […] »

De 2009 à 2011, Elles@centrepompidou a montré dix œuvres de Laurencin : La servante de l’artiste (s. d.), Au cirque (1904), Portrait de Guillaume Apollinaire (1906-1912), Tête (1908), Apollinaire et ses amis (1909), Le roi Nabuchodonosor (1909), Jeune femme tenant une fleur (1909), deux autoportraits (1912 et 1914) et L’hermaphrodite (1955). Toutefois, une seule de ces œuvres a été retenue puis commentée dans le catalogue : Apollinaire et ses amis, acquis par dation en 1973, bénéficie d’une attention particulière, pour ne pas dire démesurée face aux neuf autres œuvres de l’artiste. Dans ce tableau, Laurencin peint le groupe du Bateau-Lavoir autour de la figure centrale d’Apollinaire. Autour de ce dernier siègent Gertrude Stein, Fernande Olivier, Pablo Picasso et Marie Laurencin elle-même. Reproduite dans le catalogue de l’exposition, l’œuvre est commentée par Cécile Debray qui souligne les influences de Picasso et insiste sur l’importance de la liaison de Marie Laurencin avec Apollinaire, sans qui elle n’aurait pas pu « accompagner le mouvement du Bateau-Lavoir[27] ». Elle conclut : « Elle n’est pas dedans mais à côté, plutôt muse que peintre, selon l’historiographie en vigueur[28]. » Debray met à distance son propos et ne va pas plus loin, alors que l’opportunité de commenter « l’historiographie en vigueur » justement se présente. La place de Laurencin dans cette historiographie – comme artiste cubiste influencée par Picasso et muse d’Apollinaire – est prise pour acquise au lieu d’être remise en question grâce aux théories féministes. Ainsi, la lecture hétéro- et androcentrée de l’œuvre de Laurencin perdure. Toute lecture queer est également exclue : le catalogue ne fait aucune mention de son œuvre postérieure, de ses portraits d’une clientèle majoritairement féminine, de ses représentations « androgynes et hermaphrodites[29] » que l’on peut qualifier de queer.

Si l’expo-collection a pour ambition de réhabiliter les artistes femmes, elle n’a pas pour autant l’ambition de changer l’histoire de l’art traditionnelle et encore moins l’accrochage historique du musée. Pour Catherine Gonnard, chercheuse spécialisée dans l’histoire des femmes et du lesbianisme et co-autrice, avec Elisabeth Lebovici, de Femmes artistes/artistes femmes[30], c’est là sa limite. Les artistes femmes sont accrochées – « rangées[31] », pour reprendre son terme – dans les salles conçues pour y présenter des artistes hommes. C’est ainsi que nous retrouvons Marie Laurencin dans le cubisme, comme égérie du mouvement. « Dans les histoires où elles remplissent les parenthèses des historiens d’art, écrit Gonnard, elles sont les accompagnatrices oubliées des légendes photographiques et des cartels de musée, elles n’ont pas de place[32] ». C’est dans ce même contexte que nous constatons également l’absence de Romaine Brooks. Aucune des quatre œuvres des collections du Mnam n’est accrochée dans l’exposition. À la place, un dossier d’archives à son sujet[33] est présenté dans la salle 17 consacrée aux « Amazones ». Cette salle fait partie de ce que Gonnard appelle « ces quelques salles à côté du parcours officiel qui semblent proposer une sorte d’“art féminin” détaché de tout contexte, qui aurait une vie propre en dehors de la grande histoire formelle[34] ». Le cartel de cette salle à part resitue les années 1920, le salon de Natalie Clifford Barney où se sont réuni·es écrivain·es, poètes·ses et artistes « telles que Tamara de Lempicka ou Romaine Brooks » qui, « par le biais d’une figuration appuyée, interrogent la question de l’identité en construisant l’image d’une femme moderne[35] ». Ni le mot « lesbienne » ni le qualificatif « saphique » ne sont utilisés. Les œuvres accrochées dans cette section – une photographie de Laure Albin-Guillot intitulée Lys (1934-1947) et une peinture de Tamara de Lempicka, Arums (1935) – sont, comme leurs noms le laissent entendre, des natures mortes florales. Le queer est euphémisé par des fleurs, à moins qu’il ne soit censuré.

Ce groupe de femmes queer n’a pas sa place dans le discours traditionnel de l’histoire de l’art que reprend le musée. Cette salle, qui fait l’effet d’une « étrange verrue[36] » pour reprendre l’expression éloquente de Gonnard, est la preuve de l’absence de volonté des commissaires à remettre en question l’historiographie du musée à l’aide des théories féministes. Tout ce qui menace de troubler le canon – ici les artistes femmes queer – est maintenu en périphérie, pour ne pas dire exclu. Elles@centrepompidou s’en tient à visibiliser les artistes femmes et les inclure dans l’histoire de l’art traditionnelle. En 2003, les historiennes de l’art Whitney Chadwick et Tirza True Latimer ont publié leur étude sur les artistes femmes de l’entre-deux-guerres à Paris où elles prennent en compte non seulement leur identité de genre, mais aussi les enjeux de classe, de race et de sexualité[37]. Deux ans plus tard – soit seulement quatre ans avant Elles@centrepompidou –, Latimer poursuit cette étude avec cette fois-ci un focus uniquement sur les artistes lesbiennes[38]. Des théories féministes et queer existent donc ; et pourtant, l’exposition ne les mobilise pas.

Dans une histoire de l’art queer : Over the Rainbow (2023)

Quatorze ans plus tard, Over the Rainbow affirme sans ambiguïté la queerness de Marie Laurencin et Romaine Brooks au musée. La première est resituée par Catherine Gonnard « dans un monde d’amies, d’amantes, d’amazones » qui rappelle son « univers où les femmes sont au centre, se considèrent, se lisent et se donnent à penser[39] » qu’elle dépeint.

« Regarder l’œuvre de Laurencin, écrit l’autrice, c’est décentrer le regard vers le féminin, […] hors d’un point de vue ou d’un désir masculin, à la recherche d’autres formules, d’autres vocabulaires esthétiques pour dire une autre part d’elle et d’elles[40]. »

Gonnard porte notamment son attention sur Femmes à la colombe (1919), œuvre délaissée dans Elles@centrepompidou. L’œuvre de Brooks, quant à elle, est choisie pour son étude par Charlotte Foucher Zarmanian, historienne de l’art dont les travaux interrogent la place que l’histoire de l’art traditionnelle a attribué aux femmes, indiquant que l’artiste est restée « au seuil des premières avant-gardes du XXe siècle tout en restant proche du décadentisme de la fin du XIXe siècle », mais qu’une nouvelle approche doit permettre de « redécouvrir une production puissante et éloquente […] en matière de liberté sexuelle[41]. » Ces deux essais sont précédés de celui de Tirza True Latimer, historienne de l’art spécialiste notamment des artistes femmes et queer dans l’entre-deux-guerres, sur « Le Paris-Lesbos de Natalie Clifford Barney[42] », offrant ainsi les clefs du réseau que fréquentaient Laurencin et Brooks.

Deux ans plus tard, que reste-t-il de cette histoire de l’art queer ? Certes, de nouvelles acquisitions ont pu être faites afin de combler des lacunes[43]. Il en avait été de même après Elles@centrepompidou en 2009 : après l’exposition, le Mnam a orienté sa politique d’achats vers des œuvres d’artistes femmes. Toutefois, le parcours permanent, lui, peine à changer. Les artistes femmes restent minoritaires. En janvier 2022, seulement 59 des 696 œuvres accrochées au niveau 5 (étage dédié aux collections modernes) sont des œuvres de femmes. À ce même étage, nous ne comptons que 24 femmes sur les 233 artistes présenté·es – soit seulement un peu plus de 10%, un pourcentage plus bas que ce qui avait été constaté deux ans auparavant (11,6% en février 2020) et à peine plus haut qu’en août 2021 (9,6%)[44]. De même, à la veille de la fermeture du Centre Pompidou pour cinq ans de travaux, les collections permanentes n’ont fait aucune mention du queer, ni directement – par exemple dans des cartels ou focus d’œuvres et d’artistes. Notre constat est similaire à celui que dresse l’historien de l’art et directeur du Göteborgs Konstmuseum Patrik Steorn à l’issue de l’Euro Pride à Stockholm en 2008, évènement durant lequel plusieurs musées de la capitale suédoises avaient organisé une programmation queer[45] : le Centre Pompidou ne fait qu’aborder superficiellement les enjeux féministes et queer et la limite au cadre éphémère de l’exposition.

Concernant les deux artistes que nous avons choisi d’étudier, durant les deux années séparant Over the Rainbow et la fermeture des collections permanentes du Centre Pompidou, Romaine Brooks est restée absente de l’accrochage, tandis que Marie Laurencin a été rendue visible par deux œuvres. Toutefois les présentations de Le roi Nabuchodonosor (1909) et de La danseuse couchée (1937) n’ont donné lieu à aucune lecture queer et ont maintenu l’approche de son œuvre par le prisme du cubisme. Les nouvelles lectures féministes et queer de leurs œuvres n’ont pas perduré dans le parcours permanent.

Est-il possible d’envisager une histoire de l’art croisant les études de genre et queer où les artistes femmes queer telles que Marie Laurencin et Romaine Brooks auraient leur place ? Pas sans une déconstruction de l’histoire de l’art canonique dont le Mnam demeure le gardien, mais dont il est aussi le producteur. Les museum studies ont démontré que les musées sont un instrument de reproduction sociale et culturelle. Ils ont un rôle actif : ils produisent un discours, qu’ils soutiennent par la présentation de sa collection[46]. Ce discours, patriarcal et hétéronormatif, écarte d’office les artistes femmes et queer. Le problème remonte à l’acquisition même, qui se prétend basée sur la seule qualité esthétique, mais qui ne l’est aucunement, comme démontré par les historiennes de l’art féministes telles que Linda Nochlin, Griselda Pollock et Rozsika Parker en ce qui concerne les artistes femmes[47]. Patrik Steorn et James H. Sanders III aboutissent à la même conclusion concernant les artistes queer[48]. Les musées peuvent montrer des artistes femmes et des artistes queer, ils l’ont prouvé au travers leurs manifestations temporaires. Mais ces monstrations doivent être accompagnées de théories, féministes et queer, comme l’a fait Over the Rainbow. Sans elles, qui sont à prendre comme des praxis, autrement dit des manières d’agir et de faire[49], aucun changement durable ne peut être fait au sein des musées. Ces derniers doivent s’engager à une remise en question de leurs collections ; ils doivent accepter de troubler le canon. Sans cet engagement théorique, l’inclusion des artistes femmes et queer ne peut être que temporaire, cloisonnée dans des expositions qui paraissent comme d’« étranges verrues ».

L’échec de ces manifestations à changer le canon nous laisse interrogateur sur la place des artistes femmes et queer. Pour qu’elles entrent au musée de manière durable, il faut que les institutions œuvrent à leur visibilisation. Des alternatives sont alors à penser, d’une part pour rendre ces histoires de l’art durablement visibles, et d’autre part pour conserver les œuvres et les archives sans risque d’un effacement des lectures féministes et queer. Des associations spécialisées et engagées se sont créées. Trois ans après Elles@centrepompidou, Camille Morineau a co-fondé l’association AWARE pour poursuivre le travail de visibilisation des artistes femmes au travers une mise en ligne de notices biographiques, d’articles, l’organisation d’évènements scientifiques et la publication d’ouvrages spécialisés[50]. En janvier 2026, après plusieurs années de collaboration avec le Centre Pompidou, AWARE a annoncé l’intégrer en tant que programme pour poursuivre ses activités « et renforcer l’action menée par le musée dans ce domaine[51] ». Mentionnons également l’association Femmes Artistes en Réseaux (FAR), co-fondée en 2023 par Catherine Gonnard, qui mobilise les méthodologies issues des études de genre et travaille sur les réseaux d’artistes femmes[52]. En un peu moins de trois ans d’existence, le FAR a déjà collaboré, entre autres, avec le musée Sainte-Croix de Poitiers sur son exposition La Musée : une collection d’artistes femmes[53] et avec le musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine, le musée des Beaux-Arts de Tours et le musée de Pont-Aven sur son exposition Être sculptrice à Paris, au temps de Camille Claudel[54].

 

Pour conclure, nous souhaitons souligner l’effort exceptionnel du musée Sainte-Croix de Poitiers. Depuis les années 1980, ce musée s’est engagé en la faveur des artistes femmes, des expositions aux acquisitions, sans oublier le remaniement de son accrochage permanent. Par ailleurs, c’est dans ce musée que Blandine Chavanne, à l’époque conservatrice des musées de la ville de Poitiers, et Bruno Gaudichon, alors conservateur du musée Sainte-Croix, ont organisé la première rétrospective française de Romaine Brooks en 1987[55]. Bien que la monographie ne permette que trop rarement de déconstruire le canon officiel de l’histoire de l’art, elle se révèle toutefois être un moment se prêtant à un désaxement. Chavanne et Gaudichon se sont vite retrouvé confronté·es au problème de situer Brooks dans l’historiographie traditionnelle. Iels concluent que Brooks « demeure l’une de ces pages difficiles que la bonne conscience de l’Histoire de l’Art moderne aura éludée pour n’avoir pas à dévier d’une chronologie idéale, d’un répertoire d’évidences[56]. » L’exposition monographique de Brooks s’inscrit dans une lignée d’autres expositions d’artistes femmes[57] qui voient le jour grâce à la curiosité des conservateurs. L’attention portée aux artistes femmes dans les années 1980 a marqué un tournant pour le musée Sainte-Croix, dont l’engagement féministe est reconnu nationalement aujourd’hui. Cet engagement se reflète dans ses expositions, mais aussi dans la présentation de sa collection : la section sur l’art moderne au XXe siècle (salle 13) donne « une place de choix à la figure féminine, de la femme modèle, la muse, l’égérie, à la femme artiste, émancipée, créatrice, pionnière, mécène, voyageuse », avec un accrochage, entre autres, d’œuvres d’Odette Pauvert, Valentine Hugo, Chana Orloff, Sarah Lipska ou encore Romaine Brooks[58]. Le musée Sainte-Croix applique au sein de sa collection permanente un décentrement de l’historiographie traditionnelle, appliquant les théories féministes à l’histoire de l’art, prouvant qu’une telle démarche est possible au sein des musées. Une programmation scientifique se joint à ces réflexions internes, pour lesquelles le musée collabore avec des associations engagées, telles AWARE et le FAR[59]. Si l’exceptionnalité du musée Sainte-Croix est due à un heureux concours de circonstances – la curiosité des conservateur·trices de l’époque, les moyens limités du musée qui l’empêche de réaliser des rétrospectives d’artistes plus connu·es[60] –, elle s’est aujourd’hui muée en un véritable engagement féministe que comptent bien maintenir ses nouvelles conservatrices, Manon Lecaplain, directrice des musées de Poitiers, et Camille Belvèze, responsable des collections beaux-arts, arts décoratifs et ethnographie[61].

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] Over the Rainbow : autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, exp., Paris, Centre Pompidou, 2023.

[2] En amont de l’exposition et grâce au soutien institutionnel de Gilead, la bibliothèque Kandinsky a pu faire l’acquisition de plusieurs œuvres et documents iconographiques, dont le Ladies Almanack: Showing their Signs and their Tides: their Moons and their Changes; the Seasons as it is with them; their Eclipses and Equinoxes; as well as a full Record of Diurnal and Nocturnal Distempers, Written & Illustrated by a Lady of Fashion de Djuna Barnes (RLPF 13597).

[3] « Musée d’art moderne – Section Sexualités », Bibliothèque Kandinsky, en ligne : https://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/musee-d-art-moderne-section-sexualites.

[4] « Université d’été de la bibliothèque Kandinsky, 9e édition. “Draguer” le musée et ses sources : la queerness face aux archives, du 5 au 13 juillet 2023 », en ligne : https://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/node/330.

[5] Latimer T. T., « Le Paris-Lesbos de Natalie Clifford Barney », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 18-24.

[6] Amazons in the Drawing Room: the Art of Romaine Brooks, cat. exp., Washington D.C., National Museum of Women in the Arts, University of Carlifornia, 2000 ; Berkeley Art Museum/Pacific Film Archive, 2001 ; Latimer T. T., Women Together/Women Apart: Portraits of Lesbian Paris, New Brunswick, Rutgers University Press, 2005 ; Marie Laurencin: Sapphic Paris, cat. exp., Philadelphie, The Barnes Foundation, 2023.

[7] Le cubisme, 1907-1914, exp., Paris, Musée national d’Art moderne, 1953.

[8] Cassou J., « Préface », Le cubisme, 1907-1914, cat. exp., Paris, Musée national d’Art moderne, 1953, p. 12.

[9] Ibid., p. 19.

[10] Portrait d’un poète (1909), Les deux sœurs (1910) et La girl bleue (1910) ont été prêtés par Henri-Pierre Roché, Jeunes filles (1911) par M. F. Graindorge et Les deux sœurs (1913) par un collectionneur anonyme.

[11] Legs de Robert Le Masle comprenant les œuvres suivantes de Laurencin : Portrait de Guillaume Apollinaire (1906-1912), Étude pour « Apollinaire et ses amis » (v. 1909), Le roi Nabuchodonosor (1909), Autoportrait (1912), Portrait de Jean Cocteau (v. 1923), Portrait d’André Salmon (1942), Portrait du docteur Robert Le Masle (1949), Jeune homme jouant de la guitare (v. 1949) et L’hermaphrodite (1955).

[12] Cassou J., Dorival B., Homolle G., Catalogue-guide du musée national d’Art moderne, Paris, Musées nationaux, 1947.

[13] L’œuvre a été mise en dépôt à l’ambassade de France en Belgique en 1958 et est aujourd’hui inscrite sur l’inventaire du CNAP (FNAC 16996, Portrait de jeune femme).

[14] L’œuvre a été mise en dépôt en 1953 au musée Calvet d’Avignon et est aujourd’hui inscrite à l’inventaire du CNAP (FNAC 16993, FNAC 16994 et FNAC 16995, La princesse de Clèves).

[15] Cassou J., Dorival B., Homolle G., Catalogue-guide du musée national d’Art moderne, Paris, Musées nationaux, 1947.

[16] Voir par exemple : Paquier J.-M., « Marie Laurencin n’est plus… Le musée possède l’une de ses dernières toiles », Nord Éclair, 16 juin 1956. Le Palais des Beaux-Arts de Lille a en dépôt depuis 1951 la Femme au turban (1941, R6P).

[17] Romaine Brooks, 1874-1970, exp., Poitiers, Musée Sainte-Croix, 1987.

[18] Romain Brooks: Thief of Souls, exp., Washington, Smithsonian Institution ; New York, Whitney Museum of American Art, 1971.

[19] Nous en recensons 55 sur la base de données des collections du Centre Pompidou, en ligne : https://collection.centrepompidou.fr/artworks.

[20] Paris, BnF Richelieu, Département des Manuscrits : « Enfin le Cocteau [de Romaine Brooks] que vous avez choisi reste sa plus touchante effigie… », lettre de NCB à JC, Janvier 1965, NAF 28240 Jean Cassou – Correspondances, D.35.265 Natalie Clifford Barney.

[21] Paris, Bibliothèque Jacques Doucet, Fonds Natalie Clifford Barney : Lettre de Jean Cassou à Natalie Clifford Barney, 30 avril 1948. Correspondance NCB – JC, NCB C 498.

[22] Ces informations sont disponibles sur le la base de données des collections du Centre Pompidou.

[23] Paris, Bibliothèque Jacques Doucet, Fonds Natalie Clifford Barney : Lettre de Jean Cassou à Natalie Clifford Barney, 24 janvier 1965. Correspondance Natalie Clifford Barney – Jean Cassou, NCB C 510.

[24] Voir les expositions suivantes : Centenaire de Claude Debussy, exp., Paris, Bibliothèque nationale, 1962 ; Centenaire d’André Suares, exp., Paris, Musée Bourdelle, 1968, ou encore Émile Mâle, le symbolisme chrétien, exp., Vichy, Centre culturel et Grand Casino, 1983.

[25] Terme employé par Alfred Pacquement, « Préface », Elles@centrepompidou : artistes femmes dans la collection du musée national d’Art moderne, cat. exp., Paris, Musée national d’Art moderne ; Centre Pompidou, 2009, p. 12 : « L’importance de cette collection, la multiplicité des choix qu’elle permet d’effectuer, souvent pour un seul et même artiste, sont évidemment des atouts exceptionnels permettant de diversifier ces expo-collections pour reprendre le néologisme qu’ont suggéré les conservateurs ».

[26] « Les pionnières », Elles@centrepompidou, INA, en ligne, https://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/parcours/0001/les-pionnieres.html.

[27] Debray C., « Pionnières », Elles@centrepompidou centrepompidou : artistes femmes dans la collection du musée national d’Art moderne, cat. exp., Paris, Musée national d’Art moderne ; Centre Pompidou, 2009, p. 26 : « Le traitement schématique des visages en “masques”, le regard nettement frontal de certaines des figures, la dimension de la composition sont autant de rappels du chef-d’œuvre de Picasso ».

[28] Ibid.

[29] « Salle 1. Réflexives », Elles@centrepompidou, INA, en ligne, https://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/parcours/0001/les-pionnieres.html.

[30] Gonnard, C., Lebovici É., Femmes artistes, artistes femmes. Paris, de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2007.

[31] Ernoult, N., Gonnard, C., « Regards croisés sur “elles@centrepompidou” », Diogène, n° 225, 2009/1, p. 189-193, également en ligne : https://shs.cairn.info/revue-diogene-2009-1-page-189?lang=fr.

[32] Ibid.

[33] Ce dossier d’archives comprend une vidéo de l’INA présentant son exposition monographique au musée Sainte-Croix de Poitiers en 1987. Voir « Les pionnières », Elles@centrepompidou, INA, en ligne : https://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/parcours/0001/les-pionnieres.html.

[34] Ernoult, N., Gonnard C., « Regards croisés sur “elles@centrepompidou” », Diogène, n° 225, 2009/1, p. 189-193, également en ligne : https://shs.cairn.info/revue-diogene-2009-1-page-189?lang=fr.

[35] « Salle 17. Amazones », Elles@centrepompidou, INA, en ligne : https://fresques.ina.fr/elles-centrepompidou/parcours/0001/les-pionnieres.html.

[36] Ernoult, N., Gonnard C., « Regards croisés sur “elles@centrepompidou” », Diogène, n° 225, 2009/1, p. 189-193, également en ligne : https://shs.cairn.info/revue-diogene-2009-1-page-189?lang=fr.

[37] Chadwick, W., Latimer, T. T., The Modern Woman Revisited : Paris Between the Wars, New Brunswick, N. J., Rutgers University Press, 2003.

[38] Latimer, T. T., Women Together/Women Apart : Portraits of Lesbian Paris, New Brunswick, N. J., Rutgers University Press.

[39] Gonnard C., « Marie Laurencin : un carnet de réseaux féminins », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 31.

[40] Ibid.

[41] Foucher Zarmanian C., « L’éloquence sexuelle des portraits de Romaine Brooks », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 28.

[42] Latimer, T. T., « Le Paris-Lesbos de Natalie Clifford Barney », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 18-24.

[43] Courrègelongue C., « Ladies Almanack », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 35-36. Le soutien institutionnel de Gilead a aussi permis l’acquisition, entre autres, des numéros de la revue franco-québécoise de littérature lesbienne Vlasta. Fictions/utopies amazoniennes (1983-1984) ou encore des livres de l’écrivaine française militante féministe lesbienne Monique Wittig (Le corps lesbien, Paris, Les Éd. de Minuit, 1973).

[44] Statistiques réalisées par @MelonduLagon sur X, 31 janvier 2022, en ligne : https://x.com/Melondulagon/status/1488200538802069509.

[45] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169. Steorn porte son attention sur deux expositions en particulier : Queer. Desire, Power and Identity (24 juillet – 10 août 2008) sous son commissariat et celui de Veronica Hejdelind au Nationalmuseum de Stockholm, et Visa dig! (26 juin – 24 août 2008) au Nordiska museet.

[46] Sur ce sujet, voir : Bennett T., The Birth of the Museum, Londres, Routledge, 1995 ; Crimp D., On the Museum’s Ruins, Cambridge ; Londres, The MIT Press, 1993 ; Duncan C., Civilizing Rituals: Inside Public Art Museums, Londres, Routledge, 1995 ; Hooper-Greenhill E., « Museum Education: Past, Present and Future », Milles R., Zavala, L. (dir.), Towards the Museum of the Future, Londres ; New York, Routledge, 1994, p. 133-146.

[47] Nochlin L., « Why Have There Been No Great Women Artists? », ARTnews, 1971, p. 22-39, 67-71 ; Parker R., Pollock G., Old Mistresses. Women, Art and Ideology, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1981.

[48] Sanders III J. H., « The Museum’s Silent Sexual Performance », Museums & Social Issues, 3-1, 2008, p. 15-28 ; Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[49] Roulston C., « La théorie queer : de ses origines aux débats actuels », Loxias, n° 53, 2016, en ligne : https://epi-revel.univ-cotedazur.fr/publication/item/5676.

[50] AWARE, en ligne : https://awarewomenartists.com/.

[51] « L’association AWARE intègre le Centre Pompidou », AWARE, publié le 1er janvier 2026, en ligne : https://awarewomenartists.com/nos_evenements/lassociation-aware-integre-le-centre-pompidou/.

[52] « Femmes Artistes en Réseaux (FAR) », en ligne : https://far.hypotheses.org/.

[53] La Musée. Une collection d’artistes femmes, exp., Poitiers, Musée Sainte-Croix, 2024.

[54] Être sculptrice à Paris, au temps de Camille Claudel, exp., Nogent-sur-Seine, Musée Camille Claudel, 2025-2026 ; Tours, Musée des Beaux-Arts, 2026 ; Pont-Aven, Musée de Pont-Aven, 2026.

[55] Romaine Brooks, 1874-1970, exp., Poitiers, Musée Sainte-Croix, 1987.

[56] Chavanne B., Gaudichon B., « Romaine Brooks, pas la couleur, rien que la nuance », Romaine Brooks, 1874-1970, cat. exp., Poitiers, Musée Sainte-Croix, 1987, p. 11.

[57] Camille Claudel, 1864-1943, exp., Poitiers, Musée Sainte-Croix ; Paris, Musée Rodin, 1984 ; Alice Springs : portraits, Poitiers, Musée Sainte-Croix, 1985-1986 ; Odette Pauvert, 1903-1966 : première femme Grand prix de Rome de peinture, Poitiers, Musée Sainte-Croix, 1986.

[58] Depuis la rétrospective Romaine Brooks en 1987, le musée Sainte-Croix a en dépôt Gabriele d’Annunzio, le poète en exil (1912) appartenant au Mnam. En 1984, le musée Sainte-Croix a acheté, avec le concours du FRAM, La Vénus triste (1916-1917).

[59] En lien avec l’exposition Belles de jour, femmes artistes, femmes modèles (2016), le musée Sainte-Croix a coorganisé avec AWARE le colloque Parent’elles. « Compagne de, fille de, sœur de… » : les femmes artistes au risque de la parentèle (23-24 septembre 2016). En 2024, le musée a fait appel cette fois-ci au FAR pour l’organisation de rencontres autour de son exposition La Musée, intitulées « Regards sur La Musée, au cœur d’une collection » (14-15 mars 2025).

[60] Belvèze C., Lecaplain M., Martin-Pigralle R., « Le musée Sainte-Croix et les artistes femmes : histoire d’un engagement », La Musée : une collection d’artistes femmes, cat. exp., Poitiers, Musée Sainte-Croix, 2024-2025, p. 16.

[61] Nous leur devons notamment l’exposition La Musée : une collection d’artistes femmes en 2024 et Sarah Lipska (1882-1973) en 2026.

Pour citer cet article : Abel Delattre, "Des artistes femmes queer au musée : les cas de Romaine Brooks et Marie Laurencin au musée national d’Art moderne", exPosition, 3 juin 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/delattre-artistes-femmes-queer-musee/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

Constituer et montrer les collections médiévales… d’hier à aujourd’hui – Introduction

par Sylvain Demarthe et Géraldine Mallet

 

— Sylvain Demarthe est maître de conférences en histoire de l’art médiéval à l’université Montpellier 3, rattaché au Centre d’Etudes Médiévales de Montpellier (CEMM – EA 4583). Il est membre du comité de rédaction de la revue exPosition. Ses recherches, ayant fait l’objet de plusieurs publications, portent principalement sur l’étude de l’architecture religieuse et de son décor sculpté –  l’évolution du roman au gothique, la production architecturale dans la sphère cistercienne ainsi que dans celle des hospitaliers de Saint-Antoine. Depuis 2015, il est membre du comité scientifique de Saint-Antoine-l’Abbaye au sein duquel il participe à la mise à jour des connaissances sur le site et sur l’ordre des antonins. À ce titre, collaborant avec le musée de Saint-Antoine-l’Abbaye, l’un des onze musées du Département de l’Isère, il a récemment pris part au commissariat de différentes expositions dont il a également co-dirigé les catalogues – De soie et d’ailleurs, une histoire à la croisée des chemins (2017) ; Vous avez dit mandragore ? Accueillir et soigner en Occident (2018) ; Chemins d’Étoiles. Reliques et pèlerinages au Moyen Âge (2019).

Géraldine Mallet est professeure d’histoire de l’art médiéval à l’université Paul-Valéry-Montpellier 3, membre du centre d’Études médiévales de Montpellier (CEMM EA 4583). Elle est également membre du comité scientifique de la revue exPosition. Avant d’enseigner, elle a été attachée de conservation au département des sculptures du musée national d’Art de Catalogne (MNAC), à Barcelone. Ses recherches, portant pour l’essentiel sur des collections lapidaires, l’ont amenée à s’intéresser à leur conservation et à leur exposition. Ainsi a-t-elle participé à plusieurs projets muséographiques (musée Languedocien et section médiévale du musée des Moulages à Montpellier, musée de l’Abbaye de Gellone à Saint-Guilhem-le-Désert, vestiges du cloître de la Rodona à l’Hospici d’Ille-sur-Têt dans les Pyrénées-Orientales). —

 

Le 11e numéro d’exPosition – faisant écho à d’autres contributions passées (n° 1, 3 et 4) – se penche sur les collections médiévales et leur(s) monstration(s), depuis les soubresauts de la conscience patrimoniale postrévolutionnaire jusqu’aux refontes de parcours muséaux, interrogeant, à l’aune de nos sociétés contemporaines, la présentation et la transmission d’œuvres, d’objets et d’artefacts variés, relevant en majeure partie d’un art religieux décontextualisé. Il s’enrichit également d’autres apports et points de vue, depuis les États-Unis et la Catalogne, et explore la réception de la culture byzantine – non occidentale – au sein des collections et expositions françaises depuis les trente dernières années. Les contributions, variées, montrent tout l’intérêt des scientifiques porté au legs du Moyen Âge qui, loin d’être poussiéreux aujourd’hui, s’avère au contraire plus que vivant et adaptable, en termes de muséographie, au XXIe siècle et à ses exigences.

C’est à Fanny Fouché que revient le soin d’ouvrir ce dossier avec un article intitulé « Le musée appropriateur. La Révolution française face au Moyen Âge, bris, débris et domestication du passé ». L’autrice y met en exergue la très grande complexité du regard porté sur l’héritage patrimonial médiéval – ici surtout l’orfèvrerie religieuse – en cette toute fin du XVIIIe siècle en France, tiraillé entre « fureur iconoclaste » et « conceptualisation de la conservation réfléchie », dont la muséification aux tenants non moins complexes constitue le mode opératoire et sert l’émergence de l’histoire de l’art. Au cours du XIXe siècle ensuite, la toute jeune discipline se développe entre autres par le biais d’un dialogue avec des espaces de monstration qui, comme ceux éphémères des différentes expositions universelles, reflètent « un regard attaché à la vie des formes ».

Dans l’article « Revivalisme, authenticité et éthique : les collections de “récupération” architecturale médiévale du début du XXe siècle aux États-Unis », Martha Easton apporte un regard critique sur les conditions d’acquisition – parfois douteuses – et la mise en scène des vestiges médiévaux – quelque peu ambigus quant à leur authenticité – exposés dans diverses institutions publiques et privées du pays. À travers des cloîtres, des portails, des fontaines et autres vestiges religieux ou constructions hybrides, tel Hammond Castle, installés de manière à créer une « atmosphère médiévale », les riches collectionneurs cherchaient une forme de légitimité voire de dignité. Comme Elsa Guyot l’a démontré dans sa thèse de doctorat pour le Québec (Les représentations du Moyen Âge au Québec à travers les discours muséaux (1944-2014) : pour une histoire du goût, du collectionnement et de la mise en exposition de l’art médiéval au Québec, 2015), le récit porté par ces « objets tangibles du Moyen Âge qui, contre toute attente, survivent encore dans le présent » a évolué, de nos jours réduit à un plaisant voyage dans le passé.

Le cas des peintures murales catalanes comme celui de la Porte d’Estagel font écho à l’appétence des collectionneurs américains pour les œuvres médiévales du vieux continent. La politique de dépose des fresques romanes initiée à la fin des années 1910, évoquée dans l’article d’Immaculada Lorés Otzet « Exposer l’art roman en Catalogne entre 1900 et 1934 : présentations muséographiques et objectifs », répondait à une volonté politique, à défaut de loi, de contrer leur acquisition par des antiquaires dans le but d’alimenter le marché de l’art international, essentiellement outre-Atlantique. Ce ne fut pas sans conséquence sur les besoins en espace pour les exposer au sein des musées catalans, d’autant plus que la plupart provenait d’absides nécessitant des structures appropriées. Face au « danger américain », Iñigo Salto Santamaría relate et développe le destin quasi rocambolesque de la Porte d’Estagel dans « Action, réaction, exposition : la Porte d’Estagel dans les murs du Louvre ». Il est assez cocasse de découvrir qu’en 1932, pour éviter une très éventuelle exportation de ladite porte, les responsables du Louvre eurent une réaction centralisatrice et nationaliste, en l’achetant à prix d’or tout en faisant appel à un architecte étroitement lié aux États-Unis et certainement inspiré par les aménagements muséographiques réalisés ou en cours de réalisation, comme celui des Cloisters à New York.

En amont de l’ouverture du département des Arts de Byzance et des Chrétientés en Orient (DABCO) du Louvre, prévue en 2027, Marc Verdure propose quant à lui une rétrospective des « Approches muséales de Byzance en France », à partir de collections permanentes ou d’expositions temporaires, depuis les années 1990. Entre orientalisme fantasmé dont découle l’« attrait pour la préciosité et les trésors », notion d’empire et place de l’icône, l’auteur y retrace les grandes tendances de la réception culturelle d’un vaste territoire politico-religieux, aux frontières mouvantes et formant mosaïque, tantôt convoitant, tantôt convoité. Comparant les démarches françaises avec celles de l’Allemagne et des États-Unis, Marc Verdure mène le lecteur vers le « renouvellement de la réflexion scientifique autour de Byzance » dont le DABCO est censé se faire l’écho. Il serait ici intéressant de compléter ces observations en conduisant des investigations similaires pour la civilisation arabo-musulmane, par exemple à partir de la collection médiévale du musée des Beaux-Arts de Lyon ou celle du département des Arts de l’Islam du Louvre – ouvert en 2003 – et d’expositions temporaires, parmi tant d’autres l’Exposition des arts musulmans (musée des Arts décoratifs, 1903), Arts de l’Islam : un passé pour un présent (Louvre et plusieurs autres sites en France, 2021-2022) ou, pour une des plus récentes, Mamlouks 1250-1517 (Louvre, 2025).

Les questions de monstration et de médiation, liées à des contextes mouvants (politiques, intellectuels, religieux) et des appréciations sur les objets évoluant depuis le XIXe siècle, trouvent leur aboutissement – provisoire si l’on pense aux générations futures – dans la refonte de parcours muséographiques contemporains, à l’image de l’ambitieux projet entrepris par le musée de Cluny – musée national du Moyen Âge de 2020 à 2022. Dans ce cadre, Sophie Dutheillet de Lamothe et Sophie Loock proposent un article intitulé « Revoir le Moyen Âge, questionner l’histoire de l’art. Le réaménagement du département médiéval du Palais des Beaux-Arts de Lille », dans lequel elles exposent les choix qui ont présidé à la nouvelle monstration des collections d’œuvres et objets médiévaux, tenant compte de « la déchristianisation des sociétés occidentales et l’absence de culture religieuse de bien des visiteurs ». Cette nouvelle muséographie, émanant d’un travail approfondi sur l’espace, propose ainsi un récit plus global de l’histoire de l’art médiéval, « à travers des objets modestes et prestigieux », tantôt axé sur le style, tantôt sur la matérialité et la technique ou encore l’anthropologie. Camille Broucke, avec l’article « Entre archéologie et collectionnisme : les collections médiévales dans le nouveau parcours permanent du musée Dobrée à Nantes », se penche, quant à elle, sur la mise en exposition d’un fonds éclectique « couvr[a]nt une chronologie ample, des temps mérovingiens dans la région nantaise aux arts décoratifs européens du début du XVIe siècle ». Le parcours, réouvert en 2024 et fondé sur « la mise en valeur de points forts de la collection », estompe sciemment la chronologie et développe un discours pluriel, des origines et fonctions de tels ou tels œuvres ou objets au collectionnisme. La part belle est faite à la médiation qui, au-delà des traditionnels cartels et textes de salle, déploie des dispositifs numériques permettant, pour certains, de « vivre » le Moyen Âge.

Pour citer cet article : Sylvain Demarthe et Géraldine Mallet, "Constituer et montrer les collections médiévales… d’hier à aujourd’hui – Introduction", exPosition, 8 décembre 2025, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles11/demarthe-mallet-introduction/%20. Consulté le 29 octobre 2026.

11/2025 – Montrer les collections médiévales

Numéro dirigé par Sylvain Demarthe et Géraldine Mallet

– Sylvain Demarthe et Géraldine Mallet, Constituer et montrer les collections médiévales… d’hier à aujourd’hui – Introduction

– Fanny Fouché, Le musée appropriateur. La Révolution française face au Moyen Âge, bris, débris et domestication du passé

– Martha Easton, Revivalisme, authenticité et éthique : les collections de « récupération » architecturale médiévale du début du XXe siècle aux États-Unis

– Immaculada Lorés Otzet, Exposer l’art roman en Catalogne entre 1900 et 1934 : présentations muséographiques et objectifs

– Iñigo Salto Santamaría, Action, réaction, exposition : la Porte d’Estagel dans les murs du Louvre

– Marc Verdure, Approches muséales de Byzance en France

– Sophie Dutheillet de Lamothe et Sophie Loock, Revoir le Moyen Âge, questionner l’histoire de l’art. Le réaménagement du département médiéval du Palais des Beaux-Arts de Lille

– Camille Broucke, Entre archéologie et collectionnisme : les collections médiévales dans le nouveau parcours permanent du musée Dobrée à Nantes