Les obscènes « Machines à faire l’amour » (à propos de l’exposition Les Machines célibataires, Berne, Venise, Bruxelles, et al., 1975-1977)

par Michela Sacchetto

 

— Historienne de l’art, chercheuse, commissaire d’exposition et mère, Michela Sacchetto interroge et explore les pratiques d’exposition, de présentation et de médiation de l’art. Sa thèse de doctorat, qui est en cours de publication, porte sur l’analyse historique et transféministe de l’articulation entre les mythes de la modernité et les expositions des années 1970, et notamment Les Machines célibataires de Harald Szeemann. Membre du Lieven Gevaert Centre, elle est impliquée dans divers groupes de recherche et de traduction, et elle publie régulièrement des articles et des textes écrits à plusieurs mains avec des artistes, des chercheuses et des chercheurs. Elle enseigne l’histoire et la théorie de l’art, l’approche critique des politiques d’exposition et les pratiques de la recherche à l’erg – École de recherche graphique -, à l’ESA Le 75 et à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle est membre du collectif curatoriale [or nothing]. —

 

 « Celui qui embrasse passionnément son Double à travers le verre, le verre s’anime en un point et devient sexe, et l’être et l’image s’aiment à travers la muraille[1] ».

 

 

Technologies du sexe et du regard par le prisme du mythe des machines célibataires

Une image : le coït décrit par Alfred Jarry entre la néréide enfermée sur une île et son propre reflet sur la barrière en verre qui l’emprisonne[2]. Une seconde image, tirée du roman F.B., de Xavière (Lafont) : le jeu érotique SM lesbien entre deux femmes se regardant à travers une plaque en verre interposée, un jeu empreint de désir et d’un complexe mélange de complicité et domination, soumis à un troisième regard, celui de l’homme disposant de cette mise en scène[3]. D’après Jean-François Lyotard, la configuration fabulée par F.B. était une « machine célibataire » car productrice de singularités matricielles et « dissimilatrices », venant désorienter les normes articulant le désir à l’objectivation[4]. Par une tout autre approche, Jean Clair considérait l’image issue du roman de Jarry comme exemplaire de la mécanique célibataire en tant que fabrique cinématographique de doubles servant d’appât à l’économie autoérotique du sujet[5]. Enchevêtrée entre ces deux interprétations érotiques opposées du mythe de Narcisse – la première étant au renversement anamorphique ce que la deuxième était à l’amour courtois[6] – se tenait l’exposition thématique itinérante Les Machines célibataires (Fig. 1), curatée par l’organisateur d’expositions Harald Szeemann entre 1975 et 1976[7].

Fig. 1 : Frontispice du catalogue de l’exposition Les Machines célibataires – dans la partie supérieure : Loredana Urso, design graphique de la publicité Prénatal, dans Il Corriere della Sera, 1975, reproduction retravaillée par Harald Szeemann ; dans la partie inférieure, logo de la maison Sanssouci Verlag de Zurich, n.d., agrandissement retravaillé par Harald Szeemann.

L’exposition réunissait environ 200 œuvres, ouvrages et artefacts, distribués en diverses sections et sous-sections thématiques tenues ensemble par l’intention de Szeemann de visualiser un mythe de la modernité. Le mythe des machines célibataires, invention de l’écrivain français Michel Carrouges, mobilisait un réservoir d’imaginaires ambivalents qui convoquaient des aspects contradictoires de la modernité – la modernité occidentale étant le récit de références, balisé par des repères temporels situés entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, cadre chronologique que Szeemann prolongeait jusqu’aux années 1970[8].

L’intérêt d’analyser aujourd’hui Les Machines célibataires, relativement peu étudiée à ce jour, tient à qu’elle mettait en scène les technologies sexuelles et leur articulation avec les régimes du regard d’une manière significative et controversée à plusieurs égards. La singularité de la rhétorique curatoriale de Szeemann tient en ce que le mythe n’intervenait pas comme une narration, ni n’était utilisé telle une structure sous-jacente à la signification de l’art, du monde ou de soi. La mythopoétique[9] des machines célibataires opérait comme schéma visuel destiné à affecter la perception et l’imagination du visiteur. C’est précisément cette agentivité spéculative – que Szeemann qualifia lui-même de « réactionnaire[10] » – qui appelle une analyse critique, au regard en particulier de l’ancrage du mythe dans les paradigmes binaires et phallogocentriques[11] de la modernité.

Par un montage hétérogène et anachronique de représentations du désir, Les Machines célibataires entendait rendre visibles les contradictions constitutives du sujet (masculin) célibataire basées sur les couples oppositionnels homme/femme, nature/technologie. Le narratif du circuit-clos autoérotique assignait au fantasme de la femme-machine une fonction ambivalente, simultanément idéalisée et stigmatisée, inscrite dans un horizon tragique et punitif, hérité du mythe prométhéen. En creux de ces mécaniques morbides, le refus de la procréation et la mise en crise du temps linéaire ainsi que du paradigme du progrès s’opéraient au prix de l’annihilation de la « femme » et de la « nature », réduites à de simples projections des pulsions masculines. Ce régime de visualisation venait ainsi synchroniser le mythe avec l’économie libidinale du capitalisme tardif, en assignant au plaisir une place insoutenable ou, au mieux, sclérosée (Fig. 2).

C’est cet usage spéculatif du mythe qui invite à envisager l’exposition comme un prisme à travers lequel réfléchir au système de pensée patriarcal hérité de la modernité, tout en l’éprouvant au contact de son contexte historique, et plus particulier en ce qui nous concerne ici, du tournant épistémologique des années 1970, marqué par la déconstruction féministe, gay et lesbienne des modèles et des normes liées aux représentations sexuelles et à leur médiation[12] – des sujets qui étaient actuels à l’époque et qui le sont encore aujourd’hui, dans le cadre des études de genre, des sciences et cultures technologiques, ainsi que dans des courants de pensées contemporains aussi divers que le postcyberféminisme et le transhumanisme ou encore le posthumanisme[13].

Fig. 2 : « Salle 13. Section Machines à faire l’amour : œuvres de Robert Müller, Marcel Duchamp, Martina Kügler, Günter Brus, Atlas, artistes anonymes », Ungkarlsmaskiner, Malmö, Malmö Konsthall, du 1 septembre au 17 octobre 1976, vue d’exposition de Lazlo Bogardy, Archives de la Malmö Konsthall, 1976_1_0021_BW_P03_F12, n. 36

Parmi les sections de l’exposition, celle intitulée « Machines à faire l’amour » condensait une hétérogénéité de figurations, dispositifs techniques et artefacts liés à l’auto-érotisme, à l’érobotique[14] de la première heure, aux projections fantasmatiques sur l’érotomanie féminine, aux sexualités hybrides organiques-mécaniques et aux dispositifs sadomasochistes. C’est sur cette salle que je propose dès lors de centrer l’analyse, dans la mesure où elle se prête tout particulièrement à l’examen des enjeux discursifs et des régimes du regard mobilisés de manière transversale par le narratif curatorial, les dispositifs d’exposition et les œuvres exposées, notamment en ce qui concerne les processus de constitution de la subjectivité moderne et les conceptions qui sous-tendent ces processus[15]. D’une façon davantage ostentatoire par rapport à d’autres parties de l’exposition, le fantasme d’une mécanique du désir opérant en circuit clos se trouvait pris entre les mailles de l’obscénité et d’un complexe exhibitionniste mêlant voyeurisme et narcissisme propre à la modernité occidentale[16].

L’analyse articulera l’étude des œuvres, artefacts, dispositifs de mise en scène et de médiation, et la vision critique contemporaine portée sur cette exposition et plus précisément sur cette section. Le recul historique permet davantage de situer le phallogocentrisme des dispositifs expographiques et discursifs, ayant trait, pour la plupart, à des représentations stéréotypées du désir, alors que la réception de l’exposition, et plus particulièrement de cette section, rendait bien compte de ces biais. Si l’ambition interdisciplinaire et spéculative de l’exposition suscita curiosité et fascination, elle fut aussi perçue comme problématique dans ses présupposés, voire déconcertante dans son ensemble et dans ses présomptions. De nombreuses critiques allaient souligner le recours à un narratif partiel de la technologie, insuffisamment articulé dans ses enjeux esthétiques, économiques et sociaux, ainsi que l’insistance d’un discours jugé fâcheux au sujet de la « femme » et réducteur quant au phallogocentrisme articulé au sujet masculin.

À ce sujet, les « Machines à faire l’amour » seront situées au regard des pratiques et théories féministes et gays des années 1970, déterminantes dans la critique des normes visuelles et sexuelles[17]. Ce travail de mise en contexte et en perspective sera repris de façon synthétique plus loin dans l’article. Bien que son déploiement dépasse le cadre du présent texte, sa mention est nécessaire. Il en va notamment de la compréhension de l’exposition en tant que milieu d’interdépendances entre des multiples acteur·ices, dispositifs et pratiques, en dépit du trope de la curation individuelle de Szeemann[18]. Dans cette perspective, le propos ici n’est pas tant de reconduire une critique du phallogocentrisme de sa curation[19] que d’interroger et situer les enjeux esthétiques, épistémologiques et politiques des dispositifs de monstration.

Le mythe comme agent d’exposition[20]

Le mythe des machines célibataires mobilisait un réservoir d’imaginaires ambivalents qui convoquaient des aspects contradictoires de la modernité[21]. Cette mythopoétique singulière était issue de l’exégèse d’un ensemble de productions littéraires, plastiques et cinématographiques – dont les romans Le Surmâle (1902) d’Alfred Jarry et Locus Solus (1914) de Raymond Roussel ainsi que La Colonie Pénitentiaire (1919) de Franz Kafka – réunies à partir de l’interprétation d’un terme introduit par Marcel Duchamp à propos de la partie inférieure de son œuvre La Mariée mise à nu par ses célibataires, mêmes (1915-1923).

La particularité de cette série mythologique tenait à la structure binaire encapsulée dans chacune des occurrences littéraires et artistiques du mythe, où s’opposaient le pôle mâle/célibataire et mécanique et le pôle féminin/organique, dans une asymétrie où la femme, rivée au rôle de compagne sexuelle selon « nature », incarnait le négatif désiré. Symptomatique en cela des ontologies modernes, cette binarité neutralisait toute altérité au profit d’un circuit clos auto-érotique. Inutiles, détraquées et morbides dans leur circulation close, les machines célibataires opéraient ainsi une morsure sur la tragédie prométhéenne et solipsiste du sujet moderne en même temps qu’elles signifiaient sa révolte potentielle contre le productivisme et l’utilitarisme capitaliste. Une révolte à son tour imprégnée d’angoisse, dont les expressions les plus évidentes étaient le fantasme du perpetuum mobile comme déni de l’entropie et le duplicata technologique d’une supposée unicité idéale entre création, mort et vie.

Les machines célibataires allaient trouver dans l’exposition thématique, conçue par Szeemann comme « création visuelle spéculative[22] », un terrain privilégié de figuration. Réciproquement, la mythopoétique « célibataire » allait paradoxalement contribuer à créer une unité visionnaire au départ d’un amalgame de phénomènes et d’artefacts, afin de les ramener « à un dénominateur commun » socialement intelligible[23]. Du fait de son éclectisme, la visualisation à laquelle Szeemann songeait sollicitait des sources diverses, allant de l’esthétique moderniste « du choc », à la coincidentia oppositorum alchimiste, de la pratique expérimentale des arts de la scène aux vitrines des grands magasins en passant par les lieux commémoratifs dans le style des « musées-maisons[24] ». À l’instance communiante du mythe répondait une dramaturgie visuelle marquée par la recherche de la stimulation affective et cognitive de l’imagination des visiteurs.

La mise en scène des technologies sexuelles et l’obscénité de l’autoérotisme

Fig. 3 : « Salle 8. Section Machines à faire l’amour (Robert Müller, Marcel Duchamp, Atlas, exemples anonymes) », Les Machines célibataires, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, du 16 décembre 1975 au 18 janvier 1976, vue d’exposition de Philippe De Gobert, APBA A.1975.

Dans de la section « Machines à faire l’amour », l’exposition s’attelait à faire voir les œuvres comme autant de symptômes de l’univers clos de la vision célibataire et des contradictions de la vision subjective moderne (Fig. 3). On y exposait des images et des artefacts rassemblés sous les thèmes de la mécanique désirante non reproductive, de la représentation de sexualités humano-mécaniques, du voyeurisme et du narcissisme impliqués par l’autoérotisme. Le livret de médiation de la section, lors de l’étape de l’exposition à Bruxelles, présentait ainsi : « Des multiples appareils à faire l’amour, rudimentaires ou sophistiqués, qu’on trouve complaisamment décrits dans la littérature érotique (Emmanuelle) ou bien au cinéma (Barbarella), à ceux imaginés par des artistes comme Robert Müller (La Veuve du coureur) ou par Tomi Ungerer, en passant par les ingénieux bricolages des érotomanes et par les prothèses diverses commercialisées dans les « sex-shops », le principe est toujours le même : ils offrent la jouissance narcissique d’un plaisir auto-érotique, combinant la solitude (le célibat) et la répétition mécanique (masturbation)[25] ». L’obscénité intervenait sans surprise dans l’ensemble de la section et notamment dans son dispositif de médiation, son ambivalence se situant au cœur de la représentation des pratiques sexuelles que l’exposition tâchait de visualiser[26].

D’après l’analyse matérialiste du philosophe Peter Gorsen, l’un des auteurs du catalogue, le « hors scène » constituait en effet un cadre fondamental pour comprendre la fonction idéologique de la sexualité et de ses dispositifs dans la société capitaliste[27]. Dans Das Prinzip Obszön (Le Principe obscène, 1969), Gorsen considérait l’obscène comme un principe moteur de la représentation moderne réifiée et discriminatoire du sexe, articulé d’une part à la canalisation du désir et d’autre part à la lutte de classe[28]. Loin de constituer un « hors cadre » subversif, il était au contraire à approcher tel un opérateur central de l’économie libidinale : toléré, surexposé et simultanément réprimé, il était repérable dans des zones marquées par le tabou et l’indécence – entachant essentiellement les classes populaires et les groupes sociaux marginalisés – ainsi que par l’identification et la stigmatisation de la liberté sexuelle aux pôles extrêmes de la perversité d’une part et du bonheur utopique libertin et sadomasochiste de l’autre. Ce principe, sur le plan de la conformation esthétique, articulait la violence implicite des deux revers de la médaille répressive : celui des codes de la représentation et celui de l’hors scène. Ce que Gorsen repérait par exemple auprès des figurations alternatives de l’érotisme fabriquées par le regard mâle – tels l’hermaphrodisme des dessins et des photomontages de Pierre Molinier – aussi bien que dans les dessins de l’artiste Martina Kügler, régis par une connexion fluide aux pulsions érotiques engagées dans un corps à corps avec le travail graphique[29].

Par l’intermédiaire de Gorsen, trois dessins au crayon de Kügler (1974) étaient exposés parmi les machines à faire l’amour[30]. Tous trois figuraient des êtres hybrides, branchés sur des engins rotatoires disjonctés et roulant dans tous les sens, obtenus par un jeu de superposition des traits, enchevêtrant les membres du corps et les composantes mécaniques. Le cartel, citant Gorsen, insistait sur le caractère opératoire de ces « machines-bicyclettes », entendues comme dispositifs de capture et d’émission, et non comme projections allégoriques ou symboliques[31]. Le rapprochement avec les « machines désirantes » de Gilles Deleuze et de Félix Guattari renforçait la lecture de la production graphique de l’artiste en tant que condition immanente, défiant la dialectique du sujet et de l’objet ainsi que les tenants identitaires de l’humain et de la machine[32].

À proximité, les quatorze dessins-poèmes de Günter Brus, Irrwischsonate (1971), déployaient un vocabulaire de corps mutilés, ligotés, pénétrants/pénétrés, où l’érotisme résidait dans le fonctionnement mécanique même des accouplements. Malgré la rhétorique patriarcale qui sous-tendait le motif de la sublimation du sujet, l’œuvre de Brus entraînait la poésie et l’érotisme à la limite des fantasmes inavouables de l’hétéronormativité occidentale[33]. Comme l’a analysé Jean-Christophe Ammann, cité dans le cartel associé à l’œuvre, il s’agissait moins d’un fétichisme de l’objet que d’un fétichisme de l’action et du mécanisme, engageant une logique performative qui venait troubler les codes de la représentation bourgeoise des sexualités[34].

Les pratiques graphiques et métamorphiques de Kügler et de Brus étaient les seules de la section à accorder du souffle à la poétique érotique. Le reste de la salle déployait un amalgame entre imaginaire infantile, sexisme, pathologisation psychiatrique et sarcasmes envers la culture populaire. L’autoérotisme était saisi au travers du postulat d’un célibat stérile, pris au piège de ses propres obsessions. La mécanique célibataire se trouvait, quant à elle, rabattue sur l’immaturité, le solipsisme, la vulgarité ou la « déviance »[35]. Sur ce point, il importe de noter que, malgré la présence d’images choquantes combinant la représentation de la sexualité et de la torture disciplinaire – dont la violence était intensifiée par l’absence de contextualisation critique, que j’analyserai plus loin – la discursivité de l’exposition s’attachait à orienter la compréhension de la « déviance » comme relevant de l’écart par rapport au dogme de la famille hétérosexuelle[36].

Plusieurs journalistes, lors des différentes étapes de l’exposition, n’avaient pas hésité à souligner à quel point les machinations célibataires, qu’ils assimilaient, comme l’exposition le suggérait, à l’inconscient ou à l’intention des deux artistes, confrontaient les spectateurs à une sexualité troublée et notamment à des pulsions auto-érotiques et solitaires jugées sans distinction comme étant à la limite du pathologique[37]. Comme l’ironisait le philosophe Henri Van Lier, l’exposition suggérait de ranger la catégorie sociale entière des célibataires, broyant leurs chocolat eux-mêmes, du côté de Freud « incapables d’atteindre la génitalité, et en compensation pervers, obsédés, joueurs, cruels, maso, sado, bricoleurs, génies » où, à l’opposé, dans le sillage de la jubilation radicale et schizo énoncée par Artaud, « je suis mon fils, mon père, ma mère, et moi : niveleur du périple imbécile où s’enferre l’engendrement, le périple papa-maman et l’enfant[38] ».

Fig. 4 : « Salle 8. Section Machines à faire l’amour (Robert Müller, Marcel Duchamp, Tomi Ungerer, Atlas, exemples anonymes) », Les Machines célibataires, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, du 16 décembre 1975 au 18 janvier 1976, vue d’exposition de Philippe De Gobert, APBA A.1975.

Au centre de la salle (Fig. 4), une vitrine posée sur socle réunissant Roue de bicyclette (1913-1964) de Duchamp et deux sculptures érotiques de Robert Müller (La Veuve du coureur et Tête à tête, 1957-1958) constituait un noyau interprétatif où se rejouaient les tensions entre mécanisation du désir, obscénité et dispositifs muséographiques. Les œuvres de Müller, fondées sur une littérarisation lubrique du vélo et sur une fétichisation caricaturale des pratiques masturbatoires, inscrivaient l’érotisme dans un registre mécanique explicite, contrastant avec la logique optique, temporelle et conceptuelle du ready-made duchampien. La juxtaposition Duchamp/Müller jouait au grand écart. Alors que le ready-made explorait la transformation perpétuelle, la déstabilisation de la vision et la subversion des dichotomies modernes, Müller reconduisait un imaginaire sexuel trivial, marqué par le sexisme et un « organicisme virulent et foisonnant, parfois agressif », où la mécanique cyclique du désir se voulait soudain interrompue par des résonances mortifères[39]. Le livret des visiteurs, lors de l’étape bruxelloise de l’exposition, tenait de fait à préciser que La Veuve du coureur suggérait le télescopage opéré par « l’inconscient populaire » entre le vocabulaire renvoyant aux pratiques onanistes – dans l’expression francophone « la veuve poignet » – et à la guillotine, la dite « Veuve » de la Révolution française[40]. Quand bien même l’articulation entre le godemichet et l’engin punitif s’arrêtait sur le plan trivial des couplages sémantiques, le renvoi à l’allégorisation sexiste et au « sex-appeal » de l’échafaud en femme convoquait l’un des principes des « nécro-esthétiques » modernes : l’articulation entre la culture disciplinaire et l’apparat muséographique relevée par Georges Bataille et plus récemment dépliée en hypothèse critique spéculative par Vincent Normand[41].

La vitrine importe tout particulièrement ici, car elle opérait en tant qu’agent du conditionnement du regard au sein de la salle dans son ensemble. Elle actualisait en effet la dimension fétichiste inhérente à la transparence du verre, au sein duquel marchandise, érotisme et mémoire refoulée se superposent. L’érotisme ostentatoire des sculptures de Müller renforçait la dynamique voyeuriste, tandis que le ready-made duchampien, exposé sous verre, renvoyait tacitement à la fonction disciplinaire du musée, où pulsion narcissique, pouvoir patrimonial et consécration symbolique de l’objet d’art convergeaient. Le dispositif nouait en même temps les deux artistes à la perversité d’un jeu de désirs inassouvis et de regards sur le corps projeté et objectivé de la femme, ce qui avait été par ailleurs déploré par les amateurs et les connaisseurs de Duchamp, qui s’étaient empressés de défendre ses performances ambivalentes et transformistes, depuis remises en perspective notamment par les études féministes[42]. Car plutôt que de renvoyer à la matrice hétéronormée de la vision, du régime d’objectivation et présentation de l’art et enfin des normes de représentation de la sexualité, le panneau de médiation de la section invitait de fait à interpréter la vitrine, comme l’ensemble de la salle, en tant que paradigme des désirs inassouvis et excentriques, sinon pathologiques, des célibataires[43].

Le reste de la section était conditionné par cette vision de l’autoérotisme. Des travaux de l’illustrateur Tomi Ungerer figuraient côte à côte : quatre affiches issues de la série The Electric Circus – The Ultimate Legal Entertainment Experience (1969), – publicités caricaturales du club new-yorkais du même nom, emblème de la culture underground, expérimentale et libertine d’East-Village – ainsi qu’une affiche et des agrandissements photographiques de l’ouvrage illustré Fornicon (1971), du même auteur, constituant une variation sur le motif de la masturbation féminine, passant au crible, avec un humour paillard, certains des fantasmes les plus courants[44].

Ces imprimés dialoguaient avec un agrandissement d’un photogramme de Barbarella (Roger Vadim, 1968), d’après la bande dessinée de Jean-Claude Forest, représentant l’héroïne en situation post-coïtale avec un androïde – scène paradigmatique de la fantasmagorie technosexuelle de la fin des années 1960. À proximité, des agrandissements de dessins d’enfants quelque peu troublants, issus d’un manuel autrichien des années 1930 consacré au « flagellantisme éducatif » – présentés en français sous le titre « Dessin technico-fantastique illustrant des expériences de flagellation » et comme Souvenir de Vienne[45] –, ajoutaient une strate supplémentaire de résonances, convoquant aussi bien la psychanalyse freudienne du « souvenir-écran » que les travaux et la biographie de Leopold von Sacher-Masoch, et, par-là, son élaboration de la Urszene d’un plaisir libéré par l’humiliation et le consentement de la domination[46].

Dans la continuité étaient exposés les agrandissements de six planches illustrées extraites de l’ouvrage Atlas der gerichtlichen Medizin (1963), la série la plus déconcertante de la section, qui montrait des corps de détenus surpris – ou soumis – à des exercices masturbatoires létaux[47]. L’ambivalence et la violence des images, alimentant la confusion entre une expérience de sadomasochisme excessif, la tentative de suicide et la torture punitive dissimulée, avaient incité l’artiste Giosetta Fioroni à les intégrer dans son enquête portant sur la part d’obscénité de la représentation[48]. L’œuvre de Fioroni venait par ailleurs de prendre part à l’exposition Ghenos, Eros, Thanatos (1974), curatée par l’historien de l’art Alberto Boatto et sorte d’alter-ego de l’exposition Les Machines célibataires, car l’appel au travail visionnaire du mythe y intervenait en relation avec les problématiques du célibat alchimique et du voyeurisme, ainsi qu’avec les écueils des principes couplés d’Eros–Thanatos[49].

Faute de médiation critique et de coordonnées historiques et culturelles explicites, les machines à faire l’amour confrontaient le public à une obscénité brute, livrant l’interprétation aux dérives sensationnalistes et suscitant alors plus d’un débat quant à la confrontation du regard-pouvoir à ses revers sadiques. L’ensemble opérait sous l’enseigne d’une masculinisation de l’auto-érotisme, se traduisant par une représentation sexiste et ostentatoire des excès de jubilation et de domination accolés aux corps. À la mise en avant d’une masturbation féminine lubrique et coquasse s’opposait un onanisme masculin inavouable, qui ne pouvait se montrer que sous torture.

La mise en avant choquante de ladite « anormalité », comme le soulignait la journaliste Kathrin Steffen, jouait sur l’effet attirant du « tabou, qui ne peut normalement exister qu’officieusement[50] » – ce qui avait pu être vécu par le public au premier degré comme une confrontation indécente avec la perversité sadomasochiste, comme en attestent les articles de presse criant au scandale pratiquement lors de toutes les occurrences de l’exposition. À Venise, la section avait de fait été interdite aux mineurs[51]. François Mathey, le directeur du Musée des Arts Décoratifs de Paris, avait quant à lui écrit à Szeemann, avant le montage, pour s’avouer « très choqué par la petite salle sadomasochiste que je trouve bêtement vulgaire et tu me répondras qu’elle vaut précisément dans la mesure où elle m’irrite[52] ». Mathey demandait, par la même occasion, à Szeemann de renoncer à cette section pour l’étape de Paris. La section allait être maintenue, mais un panneau prévenait le public, dès l’entrée, qu’il s’agissait d’une « exposition à caractère philosophique », pour le préparer à ne pas engager les sens, mais bien à une approche distanciée[53]. L’articulation critique entre les régimes scopiques, les biopolitiques, l’érotisation des enjeux de domination et enfin le fétichisme et la surdétermination du sexe était toutefois laissée à l’appréciation du public.

L’exposition au temps présent continu : sa réception critique dans les années 1970

Si Les Machines célibataire n’engageait pas les outils de la philosophie critique ni ceux de la théorie esthétique, l’exposition n’en affichait pas moins une visée spéculative. L’articulation entre mythe et exposition arborait en effet une réponse aux changements épistémologiques et socio-culturels du début des années 1970. Cette posture s’avérait d’autant plus significative que, en matière de représentation de la sexualité, l’exposition prenait place dans un contexte culturel en profonde transformation, sous l’impulsion en particulier des pratiques, des théories et des luttes portées par les féminismes radicaux, les mouvements gays et intersectionnels. Un écart considérable se dessinait ainsi entre les « machines à faire l’amour », qui entendaient isoler et exhiber les régimes du regard sous l’enseigne supposément subversive du sujet mâle célibataire, et la critique des enjeux systémiques et patriarcaux cristallisés dans l’objectivation de l’identité sexuelle – féminine avant tout – en « être pour le regard[54] ».

À cet égard, je peux ici rappeler la lecture critique de l’articulation entre théâtralité du sexe sadomasochiste et esthétisation libidinale des politiques totalitaires élaborée par Susan Sontag[55], la déconstruction des pulsions scopiques propres aux stratégies narratives du cinéma hollywoodien élaborée par Laura Mulvey[56], ainsi que, en ce qui concerne les pratiques curatoriales contemporaines, la mise en avant et en perspective des poétiques transgenres amorcée par l’exposition Transformer: Aspekte der Travestie, curatée par Jean-Christophe Ammann et Marianne Eigenheer en 1974[57]. Dans les années 1970, un groupe diversifié d’artistes, cinéastes, écrivain·es, ainsi que militant·es, s’attelait à faire voir autrement les corps et les figures « hors scène » excédant les binarismes modernes à travers un large éventail de médias et de formes. C’est dans cette dynamique que s’inscrivent les renversements parodiques du male gaze dans les photographies et les vidéos de Hannah Wilke et Jack Smith, les fictions performatives de Adrian Piper, David Hammons, et Carolee Schneemann, les calques et empreintes intermédiales expérimentées par Ana Mendieta et Lynda Benglis, les performances et actions déconstruisant les représentations et les « mythes » de la femme de Suzanne Lacy et Leslie Labowitz-Starus, de Martha Wilson, de General Idea, du collectif Hackney Flashers et tant d’autres encore. Dans un entretien de 1980, Szeemann tenait par ailleurs à souligner la portée émancipatrice des pratiques collaboratives féministes au sein de l’art des années 1970, parmi lesquelles nous pouvons citer la librairie coopérative féministe Circolo della Rosa à Milan, les actions, rituels et mises en scènes du collectif Le Nemesiache à Naples, ainsi que la pratique pédagogique et curatoriale radicale de Womanhouse (1972) élaborée au sein du Feminist Art Program de Judy Chicago et Miriam Schapiro à CalArts[58].

Sans pouvoir approfondir ici la mise en perspective de l’exposition au regard des expériences évoquées, celles-ci permettent néanmoins de mettre en évidence le décalage qu’elle manifestait avec les transformations artistiques, épistémologiques et sociales de son temps. La rhétorique curatoriale, en particulier dans la section des « machines à faire l’amour », reconduisait des représentations instrumentalisées et infantilisantes de la sexualité féminine et de l’autoérotisme masculin, renforcées par des biais masculinistes inscrits dans les dispositifs de mise en scène et de médiation. Cette lecture biaisée était accentuée par l’absence de distanciation critique, tout particulièrement face au sadisme des dispositifs éducatifs et pénitentiaires exposés et dont la violence demeurait largement non problématisée. Enfin, la médiation mythologique sur laquelle reposait l’exposition, insistait sur un travail spéculaire opposant symétriquement des essences identitaires – hommes, femmes, humain, machine – puisant leur unicité dans l’idéal. Une unicité qui, à l’image du célibat, demeurait aliénée dans les fantasmes qu’elle charriait. C’est ce que déplorait la philosophe Birgit Pelzer dans sa critique de l’exposition. Les Machines célibataires jouait d’après Pelzer un refrain idéaliste, fondé sur la répétition identique d’une « imaginaire solution[59] ». En tant qu’idéal « pluvieux », ironisait la philosophe, le dispositif mythopoétique des mécaniques célibataires versait dans la métaphysique patriarcale dont il pleurait la perte, tel la « [p]rojection de l’homme adorant ce qui le perd […] comme ces jeux de mots qui perdent en évidence ce qu’ils gagnent en précision[60] ».

L’argument critique de Pelzer rejoignait en plusieurs points les thèses élaborées par la théoricienne féministe Luce Irigaray dans un ouvrage paradoxalement inclus dans la bibliographie du catalogue, et que je voudrais convoquer afin d’interroger l’économie spéculative des « machines à faire l’amour[61] », une économie mue par la tentative de visualiser une vision opportunément située hors scène et sublimée en « imaginaire solution », car constituant sa limite interne autant que son carburant. Dans Speculum, de l’autre femme (1974), Irigaray éprouvait la généalogie de la subjectivité impossible de la femme dans la métaphysique occidentale, prescrite par le postulat d’une unicité originaire éliminant d’entrée de jeu la possibilité de penser la différence. La théoricienne s’aventurait en particulier à retourner sur la scène d’une médiation mythologique inaugurale la caverne de Socrate relatée par Platon[62]. Dans l’antre mythologique, complexe dispositif scénique fait d’une théorie de miroirs dissimulés, s’est échafaudée la réflexion phallogocentrique, organisant le monde en ressemblances et en figurants divisés et immobiles d’un « théâtre de la remémoration (de l’origine) par répétition » de l’idée[63]. Le matriciel amorphe, non originaire et polyphonique, y était d’un même geste nié et transmué en une maternité engendrant des doublons, qui ne devaient garder comme mémoire de ce spectacle que l’ambition de s’identifier à leur être, et oublier l’opération de spéculation qui avait instaurée l’être comme étant le même, unitaire et métaphysique.

Le fait qu’on puisse voir les œuvres de Martina Kügler uniquement en miroir de ce même sujet idéal ne faisait dès lors que répercuter, selon Irigaray, la « tache aveugle d’un vieux rêve de symétrie[64] ». Le rêve désignait une topologie identifiable, identitaire, et oppositionnelle, qui n’avait cessé d’huiler l’invention et la consolidation de la représentation et par la suite de la théorie du sujet, où le féminin était ontologiquement à la fois exclu et nécessaire[65]. C’était par l’énigme, l’obscène et la perversion que la liberté sexuelle était admise à se manifester et non pas dans l’expression de l’érotisme. Ce dernier était sous la maîtrise du circuit clos du célibat imageant et projectif de l’homme, prédisposé à répéter, produire et reproduire. En ce sens, Kathrin Steffen soulignait avec ironie que la première de couverture du catalogue de l’exposition prêtait à confusion, du moment où « le véritable sujet principal de l’exposition est la partie inférieure “masculine”. La partie supérieure de l’image […] doit être lue comme le symbole d’un espace d’idéologies, de pensées, d’idées, de projections[66] ». La journaliste poursuivait ainsi : « Il s’agit ici du rôle de la femme en tant qu’objet d’interprétation et source d’énergie spirituelle : un thème masculin, abordé d’un point de vue masculin, ce qui est clairement exprimé dès le début de l’exposition et mis en œuvre de manière conséquente. La cohérence de l’exposition est d’ailleurs l’une de ses qualités les plus évidentes : elle forme un système absolument cohérent et fermé[67] ».

Je vais conclure par une remarque d’ordre historique et méthodologique. Alors que l’exposition d’un tel système clos archétypal serait aujourd’hui davantage sujet à controverses et critiques[68], ainsi que réorientations queer – la poétique cyborg de Maja Malou Lyse au pavillon danois de la Biennale de Venise 2026 étant en ce sens exemplaire[69] –, son analyse met en évidence la manière dont elle a servi, en son temps, de révélateur de la nécessité de repenser les articulations entre genre, désir, normes érotiques et technologies, tout en appelant à une vigilance critique accrue à l’égard des dispositifs de monstration et de médiation.

 

Notes

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[1] Jarry A., Les jours et les nuits. Roman d’un déserteur, Paris, Gallimard, 1981 (1897), livre III, chapitre V, p. 104.

[2] Ibid.

[3] Xavière, F.B., Paris, Christian Bourgois, 1970.

[4] Lyotard J.-F., « Ou l’on considère certaines parois comme les éléments potentiellement célibataire de certaines machines simples », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 98-109. Il existe deux versions du catalogue, une franco-allemande publiée à l’occasion de la première étape de l’exposition à la Kunsthalle de Berne en juin 1975, et une version anglo-italienne publiée lors de l’étape suivante de l’exposition à la Biennale de Venise, en septembre de la même année, les deux éditées par Alfieri. Dans l’article je vais me référer à la première version franco-allemande.

[5] Clair J., « L’ultime machine. Notes sur l’ “Invention de Morel” », Les machines célibataires, cat. exp., Bâle, Kunsthalle, 1975, p. 98-109. Je tiens ici à préciser que les arguments développés par Clair ne constituent pas une anticipation de la plus tardive approche critique et théorique du cinéma en tant que fabrique de doubles, telle qu’élaborée, entre autres, par Slavoj Žižek. cf. Slavoj Ž., Métastases du jouir. Des femmes et de la causalité, Paris, Flammarion, 2013 (1994).

[6] L’expression « renversement anamorphique » renvoie à l’étude de Amelia Jones au sujet de l’usage de l’anamorphose dans l’art comme stratégie de désorientation du regard depuis la perspective critique féministe et gay de la fétichisation de l’autre ; cf. Jones A., « Fetishizing the gaze and the anamorphic perversion: “the other is you” », Jones A., Seeing Differently. A History and Theory of Identification and the Visual Arts, Londres ; New York, Routledge, 2012, p. 63-116. Au sujet de la réactualisation de la tradition médiévale de l’amour courtois en outil critique de la construction patriarcale de la sexualité, notamment d’après les séminaires de Jacques Lacan (Encore, 1972-1973), nous renvoyons entre autres à l’exégèse d’Octavio Paz du Grand Verre de Marcel Duchamp ; cf. Paz O., Marcel Duchamp ou le Château de la Pureté, Genève, Claude Givaudan, 1967.

[7] L’itinérance de Les machines célibataires comprenait : la Kunsthalle de Berne (5 juillet-17 août 1975), les Magazzini del Sale pendant la Biennale de Venise (6 septembre-4 novembre 1975), le palais des Beaux-Arts de Bruxelles (16 décembre 1975-18 janvier 1976), la Städtische Kunsthalle de Düsseldorf (17 février-28 mars 1976), l’union centrale des Arts décoratifs à Paris (29 avril-5 juillet 1976), la Konsthall de Malmö (1er septembre-17 octobre 1976), le Stedelijk Museum d’Amsterdam (20 novembre 1976-2 janvier 1977) et le Museum des 20. Jahrhunderts à Vienne (2 février-8 mars 1977).

[8] Carrouges M., Les machines célibataires, Paris, Éd. du Chêne, 1976. Cf. Sacchetto M., « Le mythe de la machine célibataire et son exposition d’après Harald Szeemann », Figures de l’art, n° 32, 2016, p. 165-177.

[9] En ce qui concerne la mythopoétique, voir Gély V., « Pour une mythopoétique : quelques propositions sur les rapports entre mythe et fiction », Bibliothèque comparatiste, n° 2, 2006, en ligne : https://sflgc.org/bibliotheque/gely-veronique-pour-une-mythopoetique-quelques-propositions-sur-les-rapports-entre-mythe-et-fiction/?pdf=1591.

[10] « Par les détours d’une lecture à plusieurs niveaux, une exposition à vrai dire “réactionnaire” fait l’essai tant de la composition que de la décomposition et simultanément de leur contraire, la réflexion rétrospective et l’ouverture, et simultanément de leur contraire, le moment et la fermeture, afin de saisir les énergies, autant que possible, à la racine. » Szeemann H., « Les machines célibataires. 2. Causes possibles de 1. : brouillon », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 9-10.

[11] L’expression « phallogocentrisme » est empruntée à Derrida, qui l’introduit en 1972 dans son essai « Tympan » et qui y revient ensuite dans l’épilogue de Le monolinguisme de l’autre, ou la prothèse d’origine, Paris, Galilée, 1996, p. 131 et suivantes, pour saisir le discours raisonné par la pensée occidentale au nom d’un phallus désiré et manquant.

[12] Cf. Laqueur T., La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992, ainsi que l’ouvrage de référence de Preciado P. B., Manifeste contre-sexuel, La Laune, Au Diable Vauvert, 2025 (2000), et du même auteur, Je suis un monstre qui vous parle. Rapport pour une académie de psychanalystes, Paris, Grasset, 2020.

[13] La littérature sur le sujet est vaste. Je me contenterai de mentionner l’une des dernières parutions en date, témoignage par ailleurs d’un regain d’intérêt précisément pour les machines célibataires : Pierre A., Machines célibataires. La fabrique du posthumain, Paris, Macula, 2026.

[14] L’érobotique désigne un domaine de recherche qui explore « l’interaction érotique entre les humains et les machines ». Cf. Dubé S., Anctil D., « L’érobotique et la justice sexuelle », Bruxelles Laïque. Échos, n° 111, 4e trimestre 2020, p. 8-11.

[15] Sur l’interdépendance entre expographie moderne et subjectivité sexuelle, en relation aux catégories de normalité et de perversité, cf. Tyburczy J., « All museums are sex museums », Sex Museums. The Politics and Performance of Display, Chicago ; Londres, The University of Chicago Press, 2016 et en particulier l’introduction « All museums are sex museums », p. 1-38.

[16] Ibid. Cf. également l’étude canonique de Tony Bennett, « The Exhibitionary Complex », The Birth of the Museum. History, theory, politics, Londres ; New York, Routledge, 1995, p. 59-88.

[17] Cf. Jones A., Seeing Differently. A History and Theory of Identification and the Visual Arts, Londres ; New York, Routledge, 2012.

[18] Cf. Bismarck B. (von), « Harald Szeemann et l’art de l’exposition », Perspective. Actualité en histoire de l’art, vol. 1, 2013, en ligne : https://journals.openedition.org/perspective/1992 ainsi que « When attitudes become a profession. Harald Szeemann’s self-referential practice and the art of the exhibition », Harald Szeemann. Museum of Obsessions, cat. exp., Los Angeles, Getty Research Institute, 2018, p. 249-264 ; cf. également Richter D., « Being singular/plural in the exhibition context. Curatorial subjects at documenta 5, dX, D12, d(13) », On-Curating, n° 33 : documenta. Curating the History of the Present, 2017, p. 76-88.

[19] Sur ce point je renvoie entre autres aux analyses féministes de Nanne Buurman, qui portent sur le cas emblématique de Szeemann au sein du paradigme masculiniste et messianique de l’auctorialité curatoriale ; cf. Buurman N., « From prison guard to healer: curatorial subjectivities in the context of gendered economies », On Curating, n° 52 : Instituting Feminism, 2021, p. 21-34. Buurman renvoie aux essais suivants : Heinich N., Pollak M., « From Museum Curator to Exhibition Auteur », Greenberg R., Ferguson B. W., Nairne S. (éd.), Thinking About Exhibitions, New York, Routledge, 1996, p. 231-250 ; Grammel S., Ausstellungsautorenschaft. Die Konstruktion der auktorialen Position des Kurators bei Harald Szeemann. Eine Mikroanalyse, Francfort, Revolver Archiv für aktuelle Kunst, 2005.

[20] Le concept d’agent d’exposition (expository agent) est issu de Bal M., Double Exposures. The Subject of Cultural Analyses, The Subject of Cultural Analyses, Londres, Routledge, 1996. Voir également, de la même autrice, Image-Thinking: Artmaking as Cultural Analysis, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2022, ainsi que, au sujet de l’agentivité des dispositifs de monstration, Kirshenblatt-Gimblett B., Destination Culture. Tourism, Museums, and Heritage, Berkeley ; Los Angeles ; Londres, University of California Press, 1998.

[21] Carrouges M., Les machines célibataires, Paris, Éd. du Chêne, 1976. Cf. Sacchetto M., « Le mythe de la machine célibataire et son exposition d’après Harald Szeemann », Figures de l’art, n° 32, 2016, p. 165-177.

[22] Szeemann H., « Ô douce ô sainte exposition thématique », à l’origine publié dans 10 Jahre Steirischer Herbst, Graz, 1977, et ensuite repris dans Museum der Obsessionen en 1981, trad. de l’allemand dans Szeemann H., Baudson M. (éd.), Écrire les expositions, Bruxelles, La Lettre Volée, 1996, p. 20.

[23] L’expression « dénominateur commun » est issue de Harald Szeemann « Un retour à la vie privée qui en valait la peine » (1974), Szeemann H., Baudson M. (éd.), Écrire les expositions, Bruxelles, La Lettre Volée, 1996, p. 37. La définition de l’exposition thématique en tant qu’unité communiante et visionnaire d’un amalgame de choses hétérogènes revient dans plusieurs écrits de Szeemann publiés et inédits qui suivent son travail de direction de la documenta 5 de Kassel en 1972.

[24] Pour une mise en perspective culturelle élargie des expositions de Szeemann des années 1960 voir l’essai de Nicolas Brulhart, « Expanded Kunsthalle : la place du cinéma à la Kunsthalle de Berne sous la direction d’Harald Szeemann (1961-1969) », Bovier F., Mey A., Schärer T., Truniger F. (éd.), Minor Cinéma. Le cinéma expérimental en Suisse, Genève ; Dijon, Jrp/Ringier-Les Presses du Réel, 2020, p. 16-42, ainsi que Roquette Teixeira M., The Exhibition as Means of Personal Expression. Harald Szeemann “Grand-father: A Pioneer Like Us” (1974), mémoire de master sous la dir. de Raquel Henriques da Silva et José António Fernandes Dias, Lisbonne, Universidade Nova de Lisboa, 2014 (2011), et enfin le catalogue raisonné de Szeemann, Bezzola T., Kurzmeyer R., Szeemann H. (éd.), With, by, through, because, towards, despite. Catalogue of All Exhibitions 1957-2005, Zurich ; Vienne ; New York, Voldemeer-Springer, 2007.

[25] Les machines célibataires, livret d’exposition, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, 1975. À Bruxelles, le même texte était également repris sur le panneau de médiation de la section.

[26] Pour une problématisation de l’articulation entre l’obscène et l’art exposé, voir Foster H., « Obscene, Abject, Traumatic », October, n° 78, automne 1996, p. 107-124 ; Betsky A. « The scene of the obscene. How queer space helped change architecture exhibitions (but not really) », Hendrikx B. (éd.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 79-91, ainsi que van Den Heuvel D., « Queer scenographies. From the “obscene” to care and repair », Stenbock E., Dibbits H. (éd.), The Critical Visitor. Changing Heritage Practices, Wereld ; Maastricht ; Amsterdam, Wereld Museum ; Maastricht University ; Reinwardt Academy, p. 249-259.

[27] Gorsen P., « La machine humiliante pour l’escalade d’un nouveau mythe », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 130-143.

[28] Gorsen P., Das Prinzip Obszön. Kunst, Pornographie und Gesellschaft, Reinbek bei Hambourg, Rowohlt, 1969.

[29] Cf. Gorsen P., « Intersexualismus und Subkultur », Albus A. (éd.), Maskulin, Feminin, Munich, Rogner & Bernhard, 1972, p. 93-138. Gorsen allait poursuivre ses thèses dans un ouvrage successif, publié avec et sur l’artiste Pierre Molinier – Pierre Molinier, lui-même. Essay über den surrealistischen Hermaphroditen, Munich, Rogner & Bernhard, 1972 – ainsi que dans le cadre de sa contribution au catalogue de l’exposition dirigé par Jean-Christophe Ammann et Marianne Eigenheer, Transformer: Aspekte der Travestie, cat. exp., Lucerne, Musée d’Art de Lucerne, 1974.

[30] Les trois dessins, sans titre, au crayon et crayon couleur, de 1974, venaient de la collection privée de Gorsen.

[31] Cartel associé aux dessins de Martina Kügler lors de l’étape de l’exposition à Berne, GRI-HSP, bt. 341, dossier 15. L’extrait est issu de Peter Gorsen, « La machine humiliante pour l’escalade d’un nouveau mythe », Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 140.

[32] Dans son essai pour le catalogue de l’exposition, Gorsen renvoie précisément à Deleuze G., Guattari F., L’anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Les Éd. de Minuit, 1972, p. 7-14.

[33] Au sujet de l’emploi ambivalent du langage et de l’imagerie genrée chez Günter Brus, voir Guðmundsdóttir S., « Gestating bodies: performing masculinity in viennese actionism », Correspondances, vol. 10, n° 1, 2022, p. 199-234.

[34] Archives de l’union centrale des Arts décoratifs UCAD.D1/488.

[35] Au sujet de la considération du célibat – entendu comme statut civil de personne non mariée – en tant que « déviance » dans les sociétés occidentales des années 1970, en parallèle des enquêtes sociologiques et sexologiques telles Eck M., La sexualité́ du célibataire : étude sociologie et sexologique, Paris, Éd. Universitaires, 1974, voir entre autres l’un des textes canoniques du mouvement de libération des femmes états-unien (Women’s Liberation Movement) : Freeman J., La tyrannie de l’absence de structure, Lyon, Indice, 2017 (v. 1970).

[36] Voir le commentaire ironique de Georges Roque dans son addendum au livret de médiation de l’exposition lors de l’étape de Bruxelles, Roque, G., « Caelebs machina », Les machines célibataires, livret d’exposition, Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, 1975, n. p.

[37] Voir entre autres Netter M., « Zwischen Panoptikum und Kriminalmuseum », Schweizerische Finanzzeitung, 30 juillet 1975 ; Haase A., « Harald Szeemanns “Junggesellenmaschinen” in Düsseldorf. Gedanken-Akrobatik mit Roboten », Rheinische Post, 17 février 1976 ; Lévêque J.-J., « TILT – Dans le cabinet d’un savant fou », Quotidien de Paris, 8 mai 1976.

[38] Henri Van Lier, « Le chocolat », La Relève, 10 janvier 1976.

[39] Notice biographique de Robert Müller dans Les machines célibataires, cat. exp., Berne, Kunsthalle, 1975, p. 214.

[40] Les machines célibataires, livret d’exposition, Bruxelles, Société des Expositions du Palais des Beaux-Arts, 1975.

[41] Cf. Bataille G., Œuvres complètes. T. 1, vol. 1 : Premiers écrits (1922-1940), Paris, Gallimard, 1930, p. 239 ; Normand V., « The Modern museum’s secret cargo », Lekkerker N. J., Burgering E. (éd.), Worlding Ecologies. Art, Science and Activism Towards Climate Justice, Amsterdam, Valiz ; Delft, Radius, 2024, p. 171-181.

[42] À l’époque, la réception critique du traitement réservé à l’œuvre duchampienne avait occupé plus d’un article, dont le compte rendu de Robert Lebel. Cf. Lebel R., « Machines et machinations célibataires », XXe siècle, n° 46, septembre 1976, p. 35-43. En ce qui concerne la critique féministe du travail de Duchamp, nous renvoyons aux textes de référence d’Amelia Jones A., Postmodernism and the En-Gendering of Marcel Duchamp, Cambridge ; New York, Cambridge University Press, 1994 et de Giovanna Zapperi G., L’artiste est une femme. La modernité de Marcel Duchamp, Paris, PUF, 2012, ainsi qu’au plus récent ouvrage d’Éric Fassin et Joana Masó, L’art c’est la vie. Else von Freytag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp, Paris, Macula, 2025.

[43] Pour une mise en perspective historique, anthropologique et politique de l’autoérotisme dans la modernité occidentale, voir Maines Rachel P., The Technology of Orgasm. “Hysteria”, the Vibrator, and Women’s Sexual Satisfaction, Baltimore ; Londres, The Johns Hopkins University Press, 1999, ainsi que Laqueur T., Solitary Sex. A Cultural History of Masturbation, New York, Zone Books, 2003.

[44] Cf. l’article de Netter M., « Zwischen Panoptikum und Kriminalmuseum », Schweizerische Finanzzeitung, 30 juillet 1975.

[45] Le titre de l’agrandissement repris dans le cartel de Berne était : Zwölfjähriger Schüler – Technische-phantastische Zeichnung, die flagellantistische Erlebnisse ausmalt ; lors de l’exposition à Paris le titre mentionné était Dessin d’un enfant de douze ans – Souvenir de Vienne. Respectivement : GRI-HSP, bt. 341, dossier 15, et GRI-HSP, bt. 343, dossier 3.

[46] Cf. Deleuze G., Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Éd. de Minuit, 1967, et en particulier l’avant-propos « Présentation de Sacher-Masoch (Le froid et le cruel) » et l’appendice 1 « Souvenirs d’enfance et réflexion sur le roman ».

[47] Les six planches étaient issues de l’atlas de Prokop O., Radam G., Weimann W. (éd.), Atlas der gerichtlichen Medizin, Berlin, Verlag Volk und Gesundheit, 1963. Parmi les titres des fiches techniques relatives aux planches exposées figuraient : « Masturbation avec une machine complexe », « Accident pendant déviation sexuelle obtenue par le biais du courant électrique », « Auto-étranglement sexuel, effet physiologique ». La traduction en français est issue du cartel de Paris. GRI-HSP, bt. 343, dossier 3.

[48] Giosetta Fioroni, Incidenti mortali durante attività autoerotiche, autre titre Foto da un atlante di medicina legale, trois impressions photographiques avec interventions graphiques de 1974, à partir de Prokop O., Radam G., Weimann W. (éd.), Atlas der gerichtlichen Medizin, Berlin, Verlag Volk und Gesundheit, 1963.

[49] Ghenos, Eros, Thanatos, Bologne, Galleria de’ Foscherari, 1974. Cf. Boatto A., Chiodi S. (éd.), Ghenos, Eros, Thanatos e altri scritti sull’arte 1968-1985, Rome, L’Orma Editore, 2016.

[50] Steffen K., « Eine Schau mit Modellcharakter – für Spezialisten – zur “Junggesellenmaschinen” Ausstellung von Harald Szeemann in der Kunsthalle Bern », Tages-Arzelger, 19 juillet 1975.

[51] C’est ce que laisse supposer le cartel « L’ingresso alla mostra è vietato ai minori di 18 anni » conservé parmi les documents d’archive inhérents à l’exposition. GRI-HSP, bt. 3726, dossier 12. Ce qui est confirmé également dans la chronique d’Augusto Misucci, « Passerella di mostri e ordigni », La Stampa, 13 septembre 1975.

[52] Lettre inédite de François Mathey à Szeemann du 19 février 1976. GRI-HSP, bt. 337, dossier 3.

[53] Ibid.

[54] Nous renvoyons ici à une littérature vaste, parmi laquelle nous pouvons néanmoins citer Mulvey L., « Plaisir visuel et cinéma narratif » (1975), Mulvey L., Castro T. (éd.), Laura Mulvey. Au-delà du plaisir visuel. Féminisme, énigmes, cinéphilie, Paris, Mimésis, 2017, p. 33-51 ; voir également la problématisation plus tardive de l’essai de Mulvey par Yvonne Rainer : Rainer Y., « Ruminations sur d’éventuels antidotes cinématographiques au nœud (de vipères) œdipien en jouant avec de Laurædipus Mulvey ou encore, il est peut-être hors champ mais… » (1984), Quéloz C. (dir.), Une femme qui…- Écrits, entretiens, essais critiques, Dijon ; Zurich, Les Presses du réel ; JRP/Ringier, 2008, p. 155-167.

[55] Sontag S., « Fascinating fascism » (1974), Under The Sign of Saturn, New York, Farrar Straus Giroud, 1980, p. 73-105 ; voir également la problématisation plus tardive de l’essai de Sontag par Judith Halberstam dans The Queer Art of Failure, Durham ; Londres, Duke University Press, p. 147-171.

[56] Cf. Mulvey L., « Plaisir visuel et cinéma narratif » (1975), Mulvey L., Castro T. (éd.), Laura Mulvey. Au-delà du plaisir visuel. Féminisme, énigmes, cinéphilie, Paris, Mimésis, 2017, p. 33-51.

[57] Cf. Ammann J.-C., Eigenheer M., Transformer: Aspekte der Travestie, cat. exp., Lucerne, Musée d’Art de Lucerne, 1974.

[58] Cf. les propos recueillis par Bürgi B., « Die Kunst in den achtziger Jahren? », Basler Magazin, n° 23, 7 juin 1980, GRI-HSP. bt. 337, dossier 9.

[59] Pelzer B., « Les machines célibataires – l’unique et sa propriété machinale », La Relève, 10 janvier 1976.

[60] Ibid.

[61] Irigaray L., Speculum, de l’autre femme, Paris, Les Éd. de Minuit, 1974.

[62] Ibid., p. 301-443.

[63] Ibid., p. 304.

[64] « La Tâche aveugle d’un vieux rêve de symétrie » est le titre de la première partie de Irigaray L., Speculum, de l’autre femme, Paris, Les Éd. de Minuit, 1974, p. 9-162 ; L. Irigaray écrit à partir de la conférence écrite mais non prononcée « La féminité » (1915-1916) de Sigmund Freud, dans Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1971(1936), p. 68-81.

[65] Ibid., p. 165.

[66] Steffen K., « Eine Schau mit Modellcharakter – für Spezialisten – zur “Junggesellenmaschinen” Ausstellung von Harald Szeemann in der Kunsthalle Bern », Tages-Arzelger, 19 juillet 1975. Traduction de l’autrice.

[67] Ibid.

[68] Exemplaires en ce sens sont les polémiques et les plaintes qui ont suivi l’exposition Présumés innocents, Bordeaux, CAPC, 2000, ainsi que les débats qui ont accompagné Lacan, l’exposition. Quand l’art rencontre la psychanalyse, Metz, Centre Pompidou, 2023-2024.

[69] Maja Malou Lyse, ensemble avec DIS (Marco Roso, Lauren Boyle, Solomon Chase et David Toro), Things to Come, commissaire d’exposition Chus Martínez, Pavillon Danois, 61e Biennale de Venise, 9 mai-22 novembre 2026. Au sujet des poétiques cyborg, avec lesquelles je me permets le rapprochement, voir l’essai de référence de Haraway D., « Manifeste cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle » (1985), Manifeste cyborg et autres essais. Sciences – Fictions – Féminismes, Paris, Exils éditeurs, 2007, p. 29-92.

Pour citer cet article : Michela Sacchetto, "Les obscènes « Machines à faire l’amour » (à propos de l’exposition Les Machines célibataires, Berne, Venise, Bruxelles, et al., 1975-1977)", exPosition, 16 septembre 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/sacchetto-obscenes-machines/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

L’Exposition écologique vivante : art et transition écologique à l’ère du Capitalocène

par Hanna Thevenet

 

— Hanna Thevenet, historienne de l’art et chercheuse en études curatoriales, travaille sur les liens entre pratiques curatoriales et urgence écologique. Diplômée d’un master en histoire de l’art et archéologie et d’un master en curation, elle a notamment été chargée de projets art et écologie au sein de l’association COAL. Elle a récemment consacré un travail de recherche à « L’exposition vivante écologique : art et transition écologique à l’ère du Capitalocène », dont est issu cet article. Ses publications, parues dans Périphérie, L’Artboratoire et aux Éditions Lendroit, explorent les intersections entre politique, réalités sociales et formes artistiques contemporaines. —

 

Depuis les années 2010, les enjeux écologiques s’imposent progressivement dans le paysage culturel français. Des institutions comme Universcience[1] ou la Bibliothèque nationale de France[2] amorcent une réflexion sur des pratiques d’exposition plus responsables, réalisant des guides d’éco-conception disponibles gratuitement. Fondée en 2008, l’association COAL[3] participe à cette dynamique en donnant une visibilité à la scène artistique écologique encore marginalisée par le marché de l’art et les institutions culturelles.

Si les discours, formations et recherches se multiplient depuis lors, faisant de la transition écologique une préoccupation brûlante des politiques culturelles – comme en témoignent le sujet de composition du concours d’attaché territorial de conservation du patrimoine en 2025 : « Les musées, acteurs de la transition écologique[4] ? » ou bien la journée professionnelle organisée à Mâcon le 7 octobre 2025 sur « L’éco-responsabilité dans les institutions muséales et patrimoniales[5] », les transformations structurelles restent limitées. En pratique, ce sont surtout les artistes et certains commissaires qui, en marge des institutions, expérimentent déjà des formes de transition plus radicales. L’art écologique, essentiel à notre compréhension de cette crise planétaire, qu’il rend plus sensible et donc plus appréhendable individuellement, constitue ainsi l’un des leviers transformateurs permettant de faire évoluer, d’abord, les consciences, puis nos pratiques, nos institutions et, espérons-le, l’ensemble de la société.

Pour proposer ces alternatives, il faut débuter par identifier les limites actuelles de ces espaces.

Les limites actuelles des expositions « écologiques »

Malheureusement, en plus d’être un secteur particulièrement polluant comme le souligne le rapport du Shift Project[6], le secteur de l’exposition est aussi traversé par les logiques du capitalisme vert, qui freinent l’émergence de pratiques réellement transformatrices. Cela se traduit notamment par la mise en avant d’expositions dites « écologiques » dans leur discours, mais rarement éco-conçues, et parfois financées par des entreprises fortement polluantes. C’est le cas de l’exposition Novacène, réalisée en 2023 dans le cadre de la grande saison culturelle lilloise Utopia. Si cette exposition, à l’instar de la saison qui l’accueille, affiche une volonté de produire des événements plus écologiques, tant par son propos curatorial qu’artistique, visibles dans certains efforts d’éco-conception, cette ambition se fragilise à l’examen de ses financements. La présence de mécènes tels que LVMH[7], Auchan ou Air France[8] questionne la cohérence globale du projet. Malgré la difficulté à trouver des financements responsables, l’écart entre propos et pratique provoque une incohérence structurelle, ce que Hélène Tordjman définit dans La croissance verte contre la nature : « la finance verte permet essentiellement de blanchir la réputation des grandes firmes, ce que les Anglo-Saxons appellent greenwashing[9] ». Par conséquent, l’essor de la conscience écologique du public favorise un accroissement du greenwashing : devenus des thèmes à la mode et rentables, ces enjeux attirent les acteurs et se révèlent comme tels à travers l’écart entre discours écologique et pratiques concrètes.

Une question se pose : comment rendre concrète cette transition écologique ? Comment construire, à contre-courant du capitalisme « vert », tout en prenant en considération le fait que le monde des expositions, et plus largement celui de l’art et de la culture, ne déroge pas aux règles de surproduction d’événements, de type blockbuster[10], subissant les mêmes logiques de rendement au détriment de la durabilité écologique. En addition à cet enjeu, ce secteur est également traversé par un sentiment de désillusion croissante, marqué par la précarité des conditions de travail, le manque de solidarité, des financements à court terme et le maintien de structures hiérarchiques rigides, accentuant un sentiment d’espaces fermés à l’expérimentation.

Face à ces contradictions, un nouveau modèle d’institution et de curation imprégné de décroissance est nécessaire afin d’accompagner ces transformations.

La décroissance comme cadre de transformation curatoriale et institutionnelle

La décroissance dans le milieu culturel ne doit pas être entendue comme une simple austérité budgétaire ou un appauvrissement de propositions artistiques. Certes, cela implique de faire des choix curatoriaux exigeants par leur engagement, avec l’intention de passer d’une logique de quantité à une logique de qualité, de sobriété et de temps long. Les auteurs de Créateurs face à l’urgence climatique rappellent que « la réponse au climat ne peut être que collective[11] », tandis que Jason Hickel appelle à ses vœux « un avenir libéré des vieux dogmes du capitalisme pour nous insérer dans la réciprocité avec le Vivant[12] ». Dans cette perspective, les institutions culturelles deviennent des espaces de transition, plutôt que de simples lieux de production ou de représentation.

Cette transformation repose sur l’articulation de trois cadres théoriques complémentaires : la décroissance, le lien inspiré des communautés alternatives, et le biomimétisme responsable. La décroissance permet de repenser la production culturelle en privilégiant la qualité, le temps long et la réduction des flux matériels et énergétiques. L’écoféminisme queer réhabilite le care[13], les relations et les formes d’organisation non hiérarchiques[14]. Le biomimétisme responsable, science qui s’inspire des modèles et patterns créés par la nature pour répondre de manière efficace aux défis des environnements, depuis plusieurs milliards d’années. Janine Benyus, scientifique, appelle à observer la nature et à la considérer comme mentor. Elle assure qu’« après 3,8 milliards d’années de recherche et de développement, les échecs sont devenus des fossiles, et ce qui nous entoure est le secret de la survie[15]. » Cette sélection naturelle produit des solutions durables. Riche de cet outil, il serait formateur de l’appliquer au sein des institutions, avec des espaces et des modèles de fonctionnement modulables et régénérants, nous entraînant vers une redéfinition de l’exposition : non plus un dispositif de monstration, mais un organisme relationnel inscrit dans un environnement vivant.

Dans le champ curatorial, la décroissance se traduit d’abord par un ralentissement volontaire des rythmes de production et par une écoconception systématique des dispositifs. Céline Schall identifie trois leviers majeurs : la relocalisation, le ralentissement et l’écoconception[16]. Il s’agit de rompre avec la logique de renouvellement permanent des expositions, qui engendre une forte empreinte écologique, pour privilégier des formats durables, sobres et réutilisables. L’exposition Couper les fluides, présentée à la Maison des arts de Malakoff en 2023 avec l’accompagnement de l’association Les Augures, en constitue une expression. Le projet repose sur une contrainte radicale : fonctionner sans eau, ni gaz ni électricité[17], tout en maintenant une activité culturelle vivante. Cette contrainte devient donc un moteur de transformation curatoriale. L’exposition privilégie des dispositifs sur le temps long, centrés sur la participation et l’expérience collective : tables de broderie, conférences, rencontres hebdomadaires sous forme d’ateliers, œuvres activables ou bibliothèques de savoirs locaux[18]. Elle transforme ainsi le lieu en espace de vie et de relation, où la médiation est centrale, s’accordant avec le propos d’Agnès Violeau, selon lequel une exposition écologique nécessite avant tout de « pousser à la rencontre, partager et transmettre[19] ». Le temps devient ici une ressource curatoriale fondamentale : temps du soin, de la co-création et de la transmission.

Prendre le temps résonne avec prendre soin, et cela passe par les rapports humains, mais également par celui de la production matérielle de l’exposition. L’ensemble du cycle de vie de l’exposition est donc repensé : matériaux biosourcés, réemploi, scénographies modulaires et dispositifs évolutifs. Dans Couper les fluides, les cimaises sont réutilisables, les structures escamotables et les dispositifs énergétiques réduits au minimum. L’équipe expérimente des solutions alternatives comme les lampes solaires ou les fours autonomes. Cette approche rejoint les analyses de Marlène Huissoud et Tarik Chekchak selon lesquelles « les solutions du XXe siècle sont devenues les problèmes du XXIe[20] » : ce qui était considéré comme efficace hier est aujourd’hui obsolète voire destructeur. L’écoconception exige donc de privilégier des dispositifs régénératifs, visant un taux de réemploi des matériaux à hauteur de 70 %, comme cela a été expérimenté au musée des Beaux-Arts de Lille[21]. Elle implique également de concevoir des œuvres et des scénographies évolutives, capables de s’adapter plutôt que d’être jetées. Cette restriction pousse à un dépassement et une innovation autour de l’esthétique ; la contrainte écologique devient un moteur de création. La sélection des œuvres s’inscrit également dans cette logique de décroissance curatoriale. Elle repose sur des choix de renoncement (œuvres trop polluantes, transports évités) mais aussi sur la valorisation de pratiques situées et peu énergivores. Dans Couper les fluides, la « règle des 5 R » structure ces décisions : refus de certains transports internationaux, réduction des impressions, limitation des dispositifs numériques et sobriété de la communication[22]. Ainsi, les œuvres présentées ont également un faible besoin de conservation et sont activables sur place. Julia Gault présente Où le désert rencontrera la pluie 2 (2018), une installation en argile qui interroge notre rapport à l’eau sans nécessiter aucune énergie pour sa conservation. Anouck Durand-Gasselin propose Myciculture (2023), une culture vivante de pleurotes hors-sol offrant une alternative concrète aux modèles alimentaires industriels, que le public entretient tout au long de l’exposition, avant une dégustation finale. Laurent Tixador, quant à lui, active un four à pain et à céramique fonctionnant sans électricité, produit et utilisé in situ, rendant visible la matérialité de l’énergie et transformant la contrainte en moteur de création.

Au-delà de la production artistique, cette approche reconfigure l’organisation même des institutions culturelles. La relocalisation, plaidée par Guillaume Désanges à travers son traité sur la « permaculture institutionnelle », invite à privilégier les circuits courts culturels et les ancrages territoriaux, non pas dans une logique de repli, mais dans celle d’un à la fois local et mondial. La mutualisation interinstitutionnelle, au niveau matériel mais également conceptuel, que le directeur du Palais de Tokyo nomme « compost intellectuel[23] », permettrait de partager des ressources, œuvres et savoirs réduisant ainsi la perte d’informations, les coûts écologiques et renforçant les coopérations. Céline Schall propose une co-programmation qui prolongerait la durée de vie des expositions et réduirait les transports[24]. Par ailleurs, certains centres d’art, tels que Le Triangle – Astérides à Marseille ou Les DOC à Paris, mutualisent d’ores et déjà certains de leurs projets, expérimentant ces formes de coopération biorégionale[25].

L’écoconception évolue ensuite vers une logique régénérative s’inspirant de nouveau du biomimétisme responsable. Les institutions sont pensées comme des écosystèmes où les déchets deviennent des ressources[26], à la manière des cycles naturels décrits par Janine Benyus. Cela implique des scénographies évolutives, des dispositifs de réemploi systématique et des systèmes inspirés du vivant. Concrètement, cela peut se traduire par l’intégration de systèmes de compostage, pour les résidus organiques des vernissages, ou la création de réseaux interinstitutionnels pour le réemploi des matériaux de scénographie. La scénographie elle-même nécessite de devenir évolutive et sensible, pouvant par exemple intégrer des capteurs inspirés des stomates végétaux[27] afin d’ajuster l’éclairage ou la ventilation selon la présence des visiteurs. En s’inspirant des écosystèmes naturels, où chaque élément est interconnecté, l’exposition écologique biomimétique, telle que la définit Janine Benyus, imite les processus naturels pour devenir autosuffisante et régénérative. Plutôt que d’extraire des ressources, elle recycle ses matériaux et s’intègre au vivant, incarnant les principes de « recycler tout » et « fonctionner à l’énergie solaire ». Certains lieux comme les matériauthèques[28] permettent déjà ces mutualisations et le réemploi de matériaux locaux, tout en évitant le gaspillage, à l’instar de Nouvelle-Aquitaine ou bien de la Réserve des Arts[29] à Paris.

D’autres expériences sont encore plus radicales et nous permettent de nous projeter dans un monde alternatif et d’incarner cette cohabitation humain-non-humain, c’est notamment le cas de l’expérience Biosphère. Cet appartement du futur situé dans un milieu urbain densément peuplé à Boulogne-Billancourt, propose des logements conçus et organisés selon des solutions low-tech. Ce type d’expérimentation permet de créer de véritables habitats-écosystèmes, où les déchets issus de l’habitation sont réutilisés pour nourrir champignons, plantes et insectes. Ce modèle pourrait être adapté aux lieux d’art accueillant des expositions et faire réfléchir à l’intégration de la nature dans ces espaces. Les chercheurs expliquent que cet appartement « a servi de laboratoire pour imaginer un mode de vie zéro déchet, divisant par 10 la consommation d’eau, et atteignant les objectifs 2050 de l’ONU en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et qui soit à la fois accessible économiquement[30] ». Cette expérience tente d’incarner cette cohabitation humain-non-humain, malgré ses défis, offrant des pistes de réflexion pour des espaces où la nature devient co-créatrice.

En complémentarité, une cohérence financière est attendue, même si ce type de modèle responsable reste un champ encore peu exploré. Au-delà des structures mutualistes (comme la MAIF[31]) et des subventions publiques, de plus en plus rares, il est possible de mobiliser le crowdfunding éthique (HelloAsso pour le don pur, Ulule et KissKissBankBank pour la contrepartie) afin de financer directement le projet auprès du public, mais encore faut-il fédérer un public autour de sa cause. Parallèlement, les banques éthiques telles que La Nef ou Mirova offrent des financements adaptés aux projets à impact social et environnemental. Enfin, le MEDEF éco-responsable permet de contacter des entreprises engagées dans une transition réelle afin d’en faire des mécènes locaux, en les mettant en relation avec des porteurs de projets.

Certains financements ambivalents sont également à prendre en compte, notamment les nouveaux dispositifs financiers émergents, tels que la « tokenisation[32] » appliquée aux crédits carbone ou aux ressources naturelles. Si la blockchain promet une traçabilité fiable des flux de capitaux vers la restauration écologique, son intégration dans une logique de décroissance reste problématique. Par ailleurs, des financements hybrides émergent, utilisant les capitaux privés et publics pour la restauration de la biodiversité, afin d’orienter les investisseurs vers la restauration des écosystèmes. Ces mécanismes hybrides, malgré leur possible impact, restent limités par leur logique de marché. Cependant, leur pertinence comme leviers pragmatiques n’est pas négligeable, s’ils sont complémentaires d’alternatives plus radicales.

La dernière étape de cette refonte institutionnelle s’articule autour du care et du lien social. Pour ce faire, nous nous sommes penchés sur le fonctionnement de lieux alternatifs queer féministes valorisant une « culture sororale respectueuse du vivant[33] ». Ces lieux inclusifs tentent de formuler de nouvelles normes, notamment via le lien entre l’humain et le non-humain. L’exposition devient alors un lieu de rencontre et d’art pour tous, reliant la praxis artistique et l’engagement social. Dans ce contexte expérimental, il prend la forme d’un organisme sympoïétique, prenant son sens uniquement dans la collaboration et l’interdépendance – le fameux « faire-avec[34] » de Donna Haraway.

Tel un jardin en permaculture, chaque personne a sa place et un rôle dans l’ensemble. Ancrée dans les espaces de co-création, l’expérimentation est vécue comme une source d’innovation et les ressentis comme des « signaux utiles à l’évolution du groupe[35] ». Cette approche accepte le « chaos » comme source d’innovation, faisant écho à la logique biomimétique de Janine Benyus. Des modèles de lieux écoféministes, avec des gouvernances participatives, nous montrent la voie. Constance Rimlinger dans Féministes des champs offre des pistes précieuses pour repenser le vivre-ensemble au sein des institutions (et au-delà). Les initiatives telles que We’moon ou Korrigwen, terres d’accueil écologiques pour les femmes queers, témoignent de modèles d’autogestion autosuffisants, intégrant l’agriculture durable, tout en proposant de nouvelles normes de fonctionnement. Comme le souligne Lauren Bastide, il s’agit de tisser une « toile de personnes dans un destin lié[36] », où chaque individu est reconnu dans son interdépendance avec les autres. Cette gouvernance « biocompatible[37] » transforme l’institution en un espace politique, où la transformation de soi et de la société s’enchevêtrent, se préfigurant « dans l’antichambre d’un autre monde[38] ». Concrètement, appliquée à l’exposition, nous proposons des cercles de gouvernance où le public co-décide avec les acteurs culturels.

Constance Rimlinger définit la permaculture comme une « méthode destinée à créer des environnements humains durables, économes en énergie et respectueux des êtres vivants et de leurs relations réciproques[39] ». Cette approche imite les interconnexions naturelles : chaque élément du système remplit plusieurs fonctions et chaque fonction dépend de plusieurs éléments. Marine Simon propose un protocole en cinq étapes pour instaurer cette gouvernance alternative : observer, interagir, intégrer, produire aucun déchet et obtenir des résultats qui prennent soin du vivant[40]. Ce système repose sur deux postulats forts : faire confiance aux personnes présentes pour trouver des solutions viables et abandonner les prérequis liés aux parcours éducatifs ou professionnels, passant d’un schéma de « pouvoir sur » à un « pouvoir avec[41] ».

Pour matérialiser ces principes, plusieurs outils concrets peuvent être mis en place :

  • « Storytelling pour une vision commune : Les récits des publics, notamment les savoirs agricoles des migrants ou les mémoires locales, façonnent le programme artistique. Cela permet d’intégrer des perspectives souvent exclues des récits dominants.
  • Prise de décision par consentement : Les visiteurs et les équipes co-décident des plantes à cultiver ou des matériaux à réutiliser, garantissant l’équité et l’appropriation du projet par tous.
  • Codéveloppement professionnel : Soutenir des porteurs de projets divers (jardiniers locaux, artistes, habitants) pour co-créer des installations.
  • Évaluation collective : Documenter les résultats et les échecs de manière transparente. Cette évaluation nourrit des discussions sur la résilience et l’adaptation[42] ».

Ces pratiques « ultra-relationnelles[43] » reposent sur des processus de consentement, de participation et de responsabilité partagée. Les publics ne sont plus de simples visiteurs, mais des acteurs impliqués dans la définition même des contenus, des usages et des formes. Cette logique transforme l’institution en organisme vivant, où chaque élément – artistes, équipes, publics – participe à un système relationnel interdépendant.

Ainsi, la décroissance ne se limite pas à une réduction des impacts environnementaux : elle constitue une reconfiguration globale des pratiques curatoriales, des institutions et des modes de relation au monde. Elle ouvre la voie à des formes culturelles fondées sur la sobriété, le soin et l’interdépendance, où l’exposition devient un espace de cohabitation entre humains, mais également avec les non-humains, entre création et vivant.

Vers une exposition écosystémique et co-créative

Dans le contexte de la décroissance et de l’urgence écologique, les pratiques artistiques et curatoriales connaissent une transformation profonde qui dépasse la simple refonte des dispositifs d’exposition. L’exposition ne peut plus être pensée comme un « white cube » neutre destiné à accueillir des objets finis, mais comme un écosystème vivant dans lequel humains et non-humains co-produisent des récits situés dans une perspective de résilience écologique[44]. Cette mutation repose sur trois déplacements majeurs : la redéfinition des rôles de l’artiste et du curateur, l’ancrage des pratiques dans des dynamiques territoriales et sociales, et l’ouverture à des formes de co-création inter-espèces.

L’artiste n’est plus pensé comme un créateur isolé, mais comme un acteur transformateur engagé dans des systèmes relationnels complexes. Cette évolution prolonge l’esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud, qui définit « l’art au-delà de l’objet matériel pour inclure l’ensemble des relations humaines occasionnées par la production et la réception de l’art[45] ». Par conséquent, l’art ne produit plus uniquement des formes, mais également des situations d’interdépendance. Guy Coolis et Pascal Gielen renforcent ce lien entre artiste, public, performance et rencontre. Ces auteurs soulignent la complémentarité entre la performance traitant de sujets écologiques et la proximité avec les publics, et cela, dès les années 1960. Ils expliquent que par le sujet marginal de l’écologie à l’époque, les actions performances prennent lieu dans des espaces peu conventionnels souhaitant s’écarter des cadres traditionnels rigides : « Des environnements ou des œuvres théâtrales, mais envisagés non seulement comme des espaces, mais comme des acteurs actifs de systèmes complexes de transformation[46] ». Au sein de ces espaces, les distances entre les artistes-performeurs et les visiteurs étaient annulées, comme une volonté de relier l’art au quotidien universel. Par conséquent, « l’éco-théâtre » s’articule autour des interconnexions humaines et de ce qu’elles peuvent produire, l’œuvre devient interactive et cocréée. Agnès Violeau défend l’idée d’une « curation vivante », où l’exposition devient un « organisme vivant, mouvant, dont les formes et les contenus se renouvellent au gré des interactions[47] ». Cette approche implique un déplacement majeur : il ne s’agit plus de produire des formes ex nihilo, mais de réactiver des matériaux existants, de favoriser la participation et d’inscrire l’exposition dans une logique de soin porté à un milieu. La curation devient ainsi un geste écologique autant que culturel, aligné sur les principes de sobriété matérielle et de décroissance.

Cette transformation implique également un décentrement anthropologique profond de la pratique artistique. L’artiste adopte une logique de collaboration plutôt que de maîtrise, en intégrant des formes de savoir relationnel proches du « connected knowing[48] » de Grant Kester, fondé sur le dialogue et la co-construction active. Cette posture permet de questionner les hiérarchies institutionnelles, tout en évitant une neutralisation politique de la « sociabilité consensuelle[49] », critiquée par Claire Bishop.

Des pratiques concrètes illustrent ce basculement. Dans l’exposition Couper les fluides, la performance Notre cabane où faire avenir d’Aëla Maï Cabel et Rose-Mahé Cabel transforme l’espace en lieu de transmission de savoirs botaniques et de pratiques de care, inscrivant l’œuvre dans une logique de permaculture sociale. De même, le travail de Jade Tang avec La solastalgie des sols explore les sols comme milieux vivants, en détournant des dispositifs scientifiques et en les rendant sensibles, notamment à travers des dispositifs participatifs et sensoriels tels que des sculptures olfactives[50]. Dans ces projets, l’artiste agit moins comme auteur que comme catalyseur de relations entre savoirs, territoires et perceptions. Le collectif Inland, à Majorque, pousse encore cette logique en inscrivant directement la création artistique dans des processus de reforestation et de restauration écologique[51], faisant de l’œuvre une intervention active dans le réel. Lauranne Germond le formule avec clarté : « Ainsi, l’art écologique donne-t-il également naissance à toutes les tentatives pour reconstruire un lien intime avec le vivant […] Ceci se passe généralement dans la nature elle-même[52] ». Cette reconfiguration des pratiques artistiques s’inscrit dans une redéfinition plus large de la fonction de l’art, désormais moins indexée sur la production d’objets que sur la capacité à activer des transformations sociales et écologiques.

Un second changement de paradigme impulsé par cette mouvance réside dans la reconnaissance du non-humain, non plus comme simple décor ou ressource, mais comme co-créateur à part entière. Ces pratiques ne sont pas totalement récentes, mais sont au cœur d’une approche de l’art non-anthropocentrique. Cette intégration co-créatrice se distingue au sein de la pratique artistique, notamment dans le cas de l’installation Beneath It All Flows Liquid Fire de Julian Charrière qui met en scène une fontaine de feu liquide évoquant des dynamiques volcaniques et souterraines,​​ afin d’explorer les rapports de tension entre l’humain et les forces telluriques, co-créant un espace de liberté, où l’artiste ne contrôle pas totalement le résultat de l’œuvre. Plus largement, le bioart explore la collaboration avec des micro-organismes. Comme le note William Myers, les bio-artistes collaborent routinièrement avec des microbes, des champignons et d’autres organismes pour créer des œuvres vivantes qui « évoluent, s’adaptent et parfois résistent au contrôle humain[53] ».

D’autres artistes préfèrent co-créer avec le vivant, c’est notamment le cas d’Anaïs Tondeur ou bien de Rasa Smite & Raitis Smits, qui ont co-créé des œuvres avec la croissance végétale ou la co-création de bactéries productrices d’électricité transformant l’œuvre en temps réel, permettant d’illustrer l’interconnexion non-humaine. De même pour les pratiques qui explorent l’entrelacement végétal et humain, avec comme cas Seeds of Change de Maria Thereza Alves, qui utilise la germination de graines pour co-créer une œuvre dont la forme évolue selon les conditions environnementales et les apports humains. Dans ces cas, la nature « façonne à la fois le processus et le résultat[54] », offrant un espace de création hybride qui relie nature et culture.

Donna Haraway, dans When Species Meet, théorise ces relations à travers la notion de « parentés trans-espèces[55] » (companion species), où les frontières entre espèces deviennent des zones de co-émergence. La performance Hybrid Family de Maja Smrekar incarne cette perspective en explorant les liens affectifs et biologiques entre humains et chiens, transformant l’exposition en espace de cohabitation inter-espèces[56]. En s’isolant avec ses chiens et en stimulant une production lactée pour nourrir son chiot, l’artiste brouille les frontières entre humain et animal, intime et politique. Elle transforme l’espace d’exposition en une niche commune, construisant une esthétique relationnelle élargie à l’échelle du vivant, où l’œuvre est une co-création multiespèce continue. On peut également citer le travail acharné de Suzanne Husky pour faire valoir la grande utilité réparatrice du peuple castor[57] sur son environnement terrestre et aquatique, qui crée un récit idéal où les pratiques humaines et les castors convergent pour une réparation de la nature, devenant tous deux agents actifs de régénération écologique.

Ainsi, les pratiques artistiques contemporaines engagées dans la décroissance et l’écologie ne se limitent pas à intégrer des thématiques environnementales. Elles redéfinissent en profondeur les conditions mêmes de production de l’art, en faisant de l’exposition un espace relationnel, situé et interspécifique. Loin d’un modèle centré sur l’objet ou l’auteur, elles dessinent une esthétique du vivant fondée sur l’interdépendance, le soin et la co-création.

 

La transition écologique dans le secteur des expositions se trouve à un carrefour critique : elle nécessite impérativement de dépasser le stade de l’« éco-conception » et du greenwashing pour embrasser une « désinnovation[58] » radicale et une réorganisation structurelle des institutions. Si des initiatives, comme le Traité de permaculture institutionnelle du Palais de Tokyo ou l’exposition Couper les fluides de la Maison des arts de Malakoff, démontrent la viabilité du réemploi et de la collaboration, elles permettent également d’identifier de nombreux obstacles à la transition écologique : manque de financements dédiés, normes de conservation carbone, difficulté d’équilibrer confort au travail et coupure des fluides, taille de l’institution, hiérarchies rigides…

Pour que l’exposition devienne un véritable écosystème de résilience, il est nécessaire de rompre avec les dogmes du Capitalocène en intégrant l’éthique du soin et une gouvernance partagée inspirée à la fois des lieux alternatifs écoféministes et queer, et de l’observation du vivant. La transition écologique ne pourra être effective que si elle s’appuie sur des réseaux transnationaux, si elle remet en cause la course à la croissance et si elle accepte l’incertitude et l’échec comme moteurs d’adaptation.

 

Notes

* Toutes les URL été consultées en septembre 2026.

[1] Association française de Régisseurs d’Œuvres d’Art : Guide d’éco-conception des expositions, Universcience, février 2010, en ligne : https://www.universcience.fr/fileadmin/fileadmin_Universcience/fichiers/developpement-durable/_documents/guide_eco_conceptFR.pdf.

[2] Derouault S., Vigogne A.-H., « Une gestion responsable des expositions temporaires à la Bibliothèque nationale de France : l’éco-conception des expositions. », La Lettre de l’OCIM, n° 140, 2012, en ligne : https://journals.openedition.org/ocim/1028.

[3] Depuis 2008, COAL accompagne l’émergence d’une nouvelle culture de l’écologie et du vivant à travers des actions emblématiques telles que le prix COAL, plus d’une centaine d’expositions, de programmes de territoire, la coopération internationale et le partage de connaissances. Voir le site de COAL (Coalition pour une écologie culturelle) : https://projetcoal.org/.

[4] CDG Auvergne-Rhône-Alpes, Concours d’attaché territorial de conservation du patrimoine. Session 2025. Épreuve de composition (spécialité Musées), sujet : « Les musées, acteurs de la transition écologique ? », en ligne : https://www.cdg-aura.fr/concours/attache-conservation-patrimoine.

[5] Association des Conservateurs et Professionnels des Musées et Collections de Bourgogne-Franche-Comté (AARAC MPBFC), 2e Journée d’étude professionnelle : l’éco-responsabilité dans les institutions muséales et patrimoniales, Mâcon, 7 octobre 2025, en ligne : https://www.aarac.fr/2e-journee-detude-professionnelle-sur-leco-responsabilite-a-macon.

[6] Valensi S., Décarbonons la culture !, The Shift Project, 2021, p. 71, en ligne : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2021/12/211130-TSP-PTEF-Rapport-final-Culture-v3.pdf : « Les grands festivals de ville peuvent générer jusqu’à 28 000 tonnes de CO₂, tandis que les salles de spectacles atteignent environ 1500 tonnes, les expositions se situant entre ces deux ordres de grandeur selon leur ampleur ».

[7] Novacène : Art & Climat crisis, cat. exp., Lille, Gare Saint-Sauveur, 2023 (catalogue financé par la Maison Ruinart appartenant à LVMH).

[8] Bergès S., « ​​La chambre régionale des comptes met Lille3000 sur le gril, ce qu’il faut en retenir », La Voix du Nord, mars 2024, en ligne : https://www.lavoixdunord.fr/557085/article/2019-03-24/la-chambre-regionale-des-comptes-met-lille3000-sur-le-gril-ce-qu-il-faut-en.

[9] Tordjman H., La croissance verte contre la nature, Paris, La Découverte, 2021, p. 270​​.

[10] Elsen A., « Museum blockbusters: assessing the pros and cons » Art in America, n° 74, 1986, p. 24-27.

[11] Créateurs face à l’urgence climatique, Bruxelles, Fondation Thalie, 2024, vol. 1, p. 11.

[12] Hickel J., Moins pour plus : comment la décroissance sauvera le monde, Vanves, Hachette Livre (Marabout), 2021, p. 225.

[13] Molinier P., Laugier S., Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris, Payot & Rivages, 2009, p.74-79.

[14] L’éthique du care intégré à l’exposition : vulnérabilité (prendre le risque d’être vulnérable en abandonnant des modèles polluants), interdépendance (créer des réseaux trans-institutions pour le recyclage mais aussi transdisciplinarité pour trouver des solutions par la science, les arts, le design…) et le soin (ralentissement de la production pour réaliser un projet respectueux de l’humain et du non-humain).

[15] Beynus J., Biomimicry: Innovation Inspired by Nature, New York, Harper Perennial, 1997, p. 11. La scientifique précise : « After 3.8 billion years of research and development, failures are fossils, and what surrounds us is the secret to survival ».

[16] Schall C., « L’écoresponsabilité des expositions : au-delà des mesures techniques, une révolution axiologique », exPosition, n° 9, 2024, en ligne : https://www.revue-exposition.com/index.php/articles9/schall-ecoresponsabilite-expositions.

[17] Maison des Arts de Malakoff, dossier de presse de Couper les fluides – Alternatives pragmatopiques, Malakoff, 2023, p. 3, en ligne : DP_Couper_les_fluides_01.pdf (consulté 02/09/26)

[18] Maison des Arts de Malakoff, Couper les fluides – alternatives pragmatopiques, Bilan de l’expérience 2023, en ligne : https://maisondesarts.malakoff.fr/fileadmin/maisondesarts.malakoff.fr/MEDIA/Exposition/2023/couper_les_fluides/presentation_couper_les_fluides.pdf.

[19] Violeau A., Pratiquer l’exposition : une écologie, Paris, MIX, 2024, p. 24.

[20] Créateurs face à l’urgence climatique, Bruxelles, Fondation Thalie, 2024, vol. 1, p. 39.

[21] Schall C., « L’écoresponsabilité des expositions : au-delà des mesures techniques, une révolution axiologique », exPosition, n° 9, 2024, en ligne : https://www.revue-exposition.com/index.php/articles9/schall-ecoresponsabilite-expositions.

[22] Maison des Arts de Malakoff, Couper les fluides – alternatives pragmatopiques, Bilan de l’expérience 2023, en ligne : https://maisondesarts.malakoff.fr/fileadmin/maisondesarts.malakoff.fr/MEDIA/Exposition/2023/couper_les_fluides/presentation_couper_les_fluides.pdf.

[23] Voir Désanges G., Petit traité de permaculture institutionnelle pour un site de création contemporaine vivant et production, Paris, Palais de Tokyo, 2022, p. 8 : « L’idée du compost intellectuel est de mettre en commun toutes ces ressources mobilisées ou créées, à travers un outil, numérique ou physique, à disposition de l’ensemble des services de l’institution ».

[24] Schall C., « L’écoresponsabilité des expositions : au-delà des mesures techniques, une révolution axiologique », exPosition, n° 9, 2024, en ligne : https://www.revue-exposition.com/index.php/articles9/schall-ecoresponsabilite-expositions.

[25] Simon M., Tout tourne rond sur cette terre, mais nous sommes les seuls à l’ignorer, Gap, Yves Michel, 2021, p. 18.

[26] Beynus J., Biomimicry: Innovation Inspired by Nature, New York, Harper Perennial, 1997, p. 11.

[27] Les stomates végétaux sont de petits pores situés principalement sur la face inférieure des feuilles et des tiges des plantes. Ils permettent les échanges gazeux entre la plante et son environnement : l’entrée du dioxyde de carbone (CO₂) nécessaire à la photosynthèse, et la sortie de l’oxygène (O₂) et de la vapeur d’eau (transpiration). Voir le site du CNRS, « Des stomates fluorescents pour comprendre les échanges gazeux chez les plantes », CNRS Info, 2023, en ligne : https://www.insb.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/des-stomates-fluorescents-pour-comprendre-les-echanges-gazeux-chez-les-plantes.

[28] La matériauthèque ressources, Plateforme régionale de matériaux biosourcés et géosourcés, en ligne : https://www.materiautheque-ressources.fr/.

[29] La réserve des arts, Plateforme de réemploi de matériaux pour la culture, en ligne : https://www.lareservedesarts.org/.

[30] Biosphere Experience, Boulogne-Billancourt, Région parisienne, 2024, en ligne : https://www.biosphere-experience.org/biosphere-urbaine/.

[31] Minar L., « MAIF : 10 % du résultat net pour la régénération écologique […] », L’assurance en mouvement, 24 mai 2024, en ligne : https://www.lassuranceenmouvement.com/2024/05/24/maif-10-du-resultat-net-pour-la-regeneration-ecologique/.

[32]Franco F., Burbano A. (dir.), RE:SOURCE: The 10th International Conference on the Histories of Media Art, Science and Technology. Proceedings, actes du colloque (Venise, 13-16 septembre 2023), Venise, Resource Press, en ligne : https://www.mediaarthistory.org/wp-content/uploads/2025/01/ReSource2023_Proceeding_Final-.pdf.

[33] Rimlinger C., Féministes des champs = du retour à la terre, à l’écologie queer, Paris, PUF, 2024, p. 57.

[34] Haraway D. J., Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, 2016, p. 58 (trad. française : Vivre avec le trouble, Paris, Éd. des Équateurs, 2020).

[35] Beynus J., Biomimicry : Innovation Inspired by Nature, New York, Harper Perennial, 1997, p. 333.

[36] Bastide L., Futur : comment le féminisme peut sauver le monde, Paris, Allary, 2022, p. 175.

[37] Simon M., Tout tourne rond sur cette terre, mais nous sommes les seuls à l’ignorer, Gap, Yves Michel, 2021, p. 346.

[38] Pleyers G., Engagement et relation à soi chez les jeunes alteractivistes, Paris, Presse de Sciences-Po, 2016, p. 114.

[39] Rimlinger C., Féministes des champs = du retour à la terre, à l’écologie queer, Paris, PUF, 2024, p. 226.

[40]Simon M., Tout tourne rond sur cette terre, mais nous sommes les seuls à l’ignorer, Gap, Yves Michel, 2021, p. 384.

[41] Ibid., p. 330.

[42] Ibid., p. 339.

[43] Ibid., p. 346.

[44] Marinier L., Porcedda A., Vassal H. (dir.), Musée et écologie : missions, engagements et pratiques, Paris, La Documentation française, 2026 (2025), p. 180.

[45] Bourriaud N., Esthétique Relationnelle, Dijon, Les Presses du réel, 1998, p. 22.

[46] Voir Coolis G., Gielen P. (éd.), The Ethics of Art: Ecological Turns in the Performing Arts, Amsterdam, Valiz, 2014, p. 70 : « Environments ou or theatrical but as imagined not only as spaces but as active players in complex systems of transformation ».

[47] Violeau A., Pratiquer l’exposition : une écologie, Paris, MIX, 2024, p. 28.

[48] Voir Kester G., Conversation Pieces: The Role of Dialogue in Socially-Engaged Art. Theory in Contemporary Art Since 1985, Malden, Blackwell Publishing, 2005, p. 92 : « Un savoir connecté […] ne vise pas à représenter le “soi” […] mais à redéfinir le soi : connaître et ressentir notre connexion avec les autres ».

[49] Ibid., p. 72.

[50] MAIF, Dossier de presse – Prix MAIF Métamorphoses 2026, p. 5, en ligne : dossier-presse-prix-metamorphoses-2026.pdf.

[51] COAL, Transformative Territories: 100 Artists’ Projects – COAL Prize 2024, en ligne : https://projetcoal.org/News24/CATALOGUE_100_ARTISTS_TT.pdf.

[52] Marinier L., Porcedda A., Vassal H. (dir.), Musée et écologie : missions, engagements et pratiques, Paris, La Documentation française, 2026 (2025), p. 181.

[53] Myers W., Bio Art – Altered Realities, Londres, Thames & Hudson, 2016, p. 27.

[54] Ibid., p. 32.

[55] Haraway D., When Species Meet, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2008, p. 9.

[56] Smrekar M., K-9 Topology: Hybrid Family, performance (2015-2017), en ligne : https://www.majasmrekar.org/k-9topology-hybrid-family.

[57] Collombat J., « Les castors, “guérisseurs” de nos rivières, au cœur de l’œuvre de Suzanne Husky au Drawing Lab à Paris », Beaux-Arts Magazine, n° 505-506, 2024, en ligne : https://www.beauxarts.com/expos/les-castors-guerisseurs-de-nos-rivieres-au-coeur-de-loeuvre-de-suzanne-husky-au-drawing-lab-a-paris/.

[58] Josse B., « Les institutions culturelles participent-elles à retarder la fin du monde ? », Workshop Écoresponsabilité dans la culture, Esch-sur-Alzette, Ministère de la Culture du Luxembourg, 24 novembre 2022, en ligne : https://gouvernement.lu/dam-assets/documents/actualites/2022/11-novembre/28-workshop-culture/texte-beatrice-josse-esch-241122.pdf.

 

Pour citer cet article : Hanna Thevenet, "L’Exposition écologique vivante : art et transition écologique à l’ère du Capitalocène", exPosition, 28 août 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/thevenet-exposition-ecologique-vivante/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

À propos de l’ouvrage de Julie Bawin, De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition, Bruxelles, La lettre volée, 2025

par Marine Rochard

 

— Marine Rochard est docteure en histoire de l’art contemporain (université de Tours, 2014), spécialisée dans l’étude de l’abstraction internationale d’après-guerre et plus spécifiquement des pratiques gestuelles (1944-1970). Sa thèse portait notamment sur la stratégie d’autopromotion développée par Georges Mathieu, ainsi que sur la réception de son œuvre. Depuis 2016, elle travaille au Centre de création contemporaine olivier debré (CCC OD – Tours) en tant que chargée d’expositions et de recherche. Dans ce cadre, elle gère le fonds Olivier Debré conservé au centre d’art, élabore le catalogue raisonné de ses peintures et commissarie des expositions consacrées tant à ce peintre qu’à des artistes de la scène contemporaine. Elle a par exemple récemment commissarié l’exposition collective Déborder la toile (Tours, CCC OD, 21 octobre 2022 – 12 mars 2023), qui s’intéressait à la manière dont sont aujourd’hui réinvestis les principes et les intuitions ayant façonné le travail de Debré (avec les œuvres de : Olivier Debré, Charlotte Denamur, Ann Veronica Janssens, Renée Levi, Flora Moscovici, Thu Van Tran). —

 

De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition : c’est le titre choisi par Julie Bawin pour son analyse des mutations d’une activité qui s’est professionnalisée avec le temps et qui recouvre aujourd’hui des contours et méthodologies très hétérogènes, principalement liés aux contextes variés dans lesquels elle s’inscrit.

Chercheuse et professeure d’histoire de l’art contemporain à l’université de Liège, l’autrice a déjà publié il y a une dizaine d’années un ouvrage sur la question de l’artiste comme commissaire d’exposition[1]. De plus, elle dirige actuellement le musée d’Art contemporain en plein air du Sart Tilman (Liège), ce qui suppose une bonne connaissance du terrain, des différents métiers de l’art contemporain et des pratiques institutionnelles.

Son nouvel ouvrage est composé de cinq parties abordant de manière chronologique les différentes évolutions de l’activité, puis du métier d’organisateur d’expositions. Le point de départ de cette analyse est situé au milieu du XIXe siècle, lorsque les artistes, Gustave Courbet en premier lieu, prennent l’initiative d’organiser, par leurs propres moyens, des expositions monographiques de leur travail, contournant ainsi les circuits institutionnels et académiques en vue de maîtriser leur promotion et leur commercialisation. Ils développent dans le même temps une nouvelle manière de s’exprimer en réfléchissant non seulement la mise en dialogue des œuvres mais aussi leur mise en espace. Les activités Dada et surréalistes sont également examinées à travers le prisme de la naissance de « l’exposition-œuvre » (p. 8, p. 34), autrement dit, l’exposition conçue comme une création à part entière. Cette nouveauté suppose l’émergence d’une figure prenant en charge non seulement l’organisation de l’événement mais aussi la définition de son orientation esthétique et éventuellement théorique.

Ces deux premiers exemples, déjà bien connus et analysés, s’intéressent à la nature même de l’exposition comme médium artistique ; ils sont complétés au fil de l’argumentation par d’autres événements tirés du dernier tiers du XXe siècle présentant les artistes comme curators de leur propre travail, de celui des autres, mais aussi comme intercesseurs capables de relire les collections historiques d’un musée. Comme l’autrice l’annonce dès l’avant-propos, elle souhaite construire une histoire non exhaustive du curating à travers des expositions choisies qui sont autant d’études de cas.

Un autre volet de son argumentation est dédié à la professionnalisation de l’activité à travers l’apparition du commissaire d’expositions ou curator (Harald Szeemann par exemple), naissant d’un dédoublement du métier de conservateur et surtout d’une prise de distance par rapport à l’institution muséale. La période des années 1970-1980 exemplifie bien le nœud sémantique problématisé dès l’avant-propos : en langue anglaise, le curator est originellement le conservateur (to curate : conserver) préservant la collection d’un musée. Avec les changements de paradigme de cette sphère professionnelle et l’apparition du rôle spécifique de l’organisateur d’expositions, le terme en vient à désigner à la fois le conservateur et le commissaire d’expositions. Tandis que curator est adopté de façon internationale au cours des décennies suivantes, certains acteurs du secteur, les artistes notamment, remettent en question la qualité d’auteur prêtée à l’organisateur, mais aussi sa légitimité à assumer une position dominante au détriment des artistes eux-mêmes. Ainsi, en langue française, on justifie parfois l’emploi de « curateur » par la volonté de contourner l’expression « commissaire d’expositions », perçue comme autoritaire et surplombante (selon Hans Ulrich Obrist, notamment).

L’autrice explique privilégier l’emploi du terme curating dans le sens où il est symptomatique de certaines évolutions du champ de l’art contemporain. Elle ne le questionne néanmoins pas directement : elle en expose les dérives égotiques et événementielles (« guest-star curators », p. 105) sans pour autant les appréhender de manière contextuelle et critique. L’avant-propos prévoit une « analyse de mécanismes et de stratégies propres aux institutions que sont les musées, les galeries et les centres d’art » (p. 10), analyse à peine esquissée en filigrane des nombreux exemples qui se succèdent et à la suite desquels toute conclusion est absente, de même que toute mise en perspective. Comment analyser les « mécanismes » et « stratégies propres » aux musées, galeries et centres d’art sans préciser d’abord combien diffèrent leurs fonctionnements, rôles et objectifs, ainsi que les modèles économiques dont ils dépendent ? De même, la question de la starification du curator aurait pu être examinée au prisme du point crucial que constitue la distinction dans un champ professionnel devenu concurrentiel et souvent conditionné par des choix stratégiques et financiers contraints par un modèle néolibéral qui impacte le champ culturel de façon croissante.

La fin de l’ouvrage énumère confusément et sans les développer des initiatives détournant le curating à des fins de démocratisation et d’inclusion. Il aurait été pertinent de mettre en rapport l’exposition comme « expérience de la pensée » (citation de Donatien Grau, p. 84) – abordée à travers quelques exemples – avec la notion de curateur apportant soin aux œuvres et aux artistes (du latin curare, prendre soin), qui n’apparaît que très brièvement au cours de l’avant-propos, mais qui correspond sans doute bien davantage à la manière dont ce métier est conçu par celles et ceux qui le pratiquent.

 

Notes

[1] Julie Bawin, L’artiste commissaire. Entre posture critique, jeu créatif et valeur ajoutée, Paris, Éd. des Archives contemporaines, 2014. Elle a également publié plus récemment Art public et controverses. XIXe-XXIe siècle, Paris, CNRS Éd., 2024.

Pour citer cet article : Marine Rochard, "À propos de l’ouvrage de Julie Bawin, De quoi le curating est-il le nom ? Métamorphoses d’une pratique dans le champ de l’exposition, Bruxelles, La lettre volée, 2025", exPosition, 28 août 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/rochard-recension-bawin-curating/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

Dustan au seuil du musée : mémoire homosexuelle et refus d’archive à la fin des années 1990

par Benoît Prieur

— Benoît Prieur (https://benoit-prieur.fr/) mène une double activité à la croisée des technologies numériques et des sciences sociales. Ingénieur logiciel et auteur, il publie des ouvrages et des articles consacrés au développement logiciel, aux humanités numériques et aux nouvelles formes de traitement, de représentation et de transmission des connaissances. Ses travaux abordent également l’informatique quantique et ses usages émergents. En sciences sociales, il s’intéresse particulièrement à l’œuvre littéraire de Guillaume Dustan, qu’il étudie dans ses dimensions politiques, sociales et culturelles. —

Guillaume Dustan, né William Baranès en 1965 à Paris, fut élève de l’École nationale d’Administration (promotion 1991 « Victor Hugo »), après avoir suivi des études à Sciences Po et en classes préparatoires littéraires. À sa sortie de l’ENA, il devient magistrat administratif, d’abord à Versailles, puis à Paris, et ensuite à Papeete. C’est durant cette période qu’il écrit Dans ma chambre, premier volume d’une trilogie autofictionnelle entamée en 1996 aux éditions P.O.L sous le pseudonyme de Guillaume Dustan, choisi afin de préserver sa fonction publique[1]. Cette trilogie – Dans ma chambre (1996), Je sors ce soir (1997) et Plus fort que moi (1998) – met en scène son rapport à la sexualité homosexuelle, à la séropositivité, aux pratiques SM et à la consommation de drogues. L’écriture, volontairement plate et répétitive, revendique une immédiateté qui rompt avec les codes littéraires traditionnels[2]. En parallèle, sous son nom civil, William Baranès publie plusieurs essais juridiques avec Marie-Anne Frison-Roche, dont La justice : l’obligation impossible (1994) et De l’injuste au juste (1997), dans lesquels il amorce une critique des mécanismes normatifs qu’il poursuivra par des moyens littéraires à partir de 1996. C’est dans ce double contexte – reconnaissance littéraire croissante et relative intégration dans les sociabilités gaies parisiennes – que Dustan rédige Nicolas Pages, texte hybride, où s’expérimentent à la fois de nouvelles formes d’écriture et une pensée en acte de la culture, du collectif et de la mémoire.

Ce moment d’écriture précède la rupture brutale avec une partie du militantisme homosexuel, consécutive à la polémique sur le bareback[3] et au zap[4] d’Act Up-Paris en avril 1999. Cette action – habituellement dirigée contre des institutions – visait cette fois un individu, lui reprochant ses prises de position médiatiques. Elle marque un tournant dans la réception publique de Dustan, qui devient progressivement une figure controversée, marginalisée dans les cercles militants comme intellectuels[5]. Il poursuit néanmoins son œuvre littéraire avec Nicolas Pages (1999, prix de Flore), Génie divin (2001), LXiR (2002), Dernier roman (2004) et Premier essai (2005), tout en dirigeant la collection Le rayon aux éditions Balland, dédiée aux écritures dissidentes et minoritaires. Guillaume Dustan meurt en 2005, à l’âge de 39 ans. Son œuvre a fait l’objet de rééditions commentées aux éditions P.O.L, sous la direction de Thomas Clerc, et connaît depuis les années 2010 un regain d’intérêt critique, en particulier autour de ses rapports au droit, à la mémoire collective et aux formes de subjectivation politique.

Dans un passage daté de mai-juin 1998, extrait de Nicolas Pages, Guillaume Dustan esquisse le projet d’un espace culturel communautaire qu’il nomme « Beaubourg gai ». Nicolas Pages est un texte hybride, fragmentaire, mi-roman mi-journal et constitue un laboratoire d’écriture et de pensée dans lequel Dustan explore ses positions politiques, affectives et esthétiques. Rejetant l’idée d’un musée, qu’il associe à une logique mortifère de fixation, de classement et de clôture, il y imagine un lieu vivant et populaire, mêlant mémoire, culture, fête et hospitalité. Cet article se fonde sur ce fragment précis de Nicolas Pages, reproduit en annexe ci-dessous, pour relire la critique de Dustan à la lumière des débats contemporains sur la patrimonialisation des mémoires minoritaires et sur les formes alternatives d’institution culturelle. Il s’agit à partir de cette archive littéraire d’analyser les conditions d’alors d’une mémoire non institutionnalisée, mobile et vivante. En croisant la réflexion de Dustan avec les travaux de Nikki Sullivan, Craig Middleton, Ann Cvetkovich et Michel Foucault, l’article interroge les tensions entre mémoire, pouvoir et dispositif, et les formes d’agencements culturels capables d’échapper à la muséification.

Le recours au terme gai, francisé et alors courant dans les milieux militants et festifs, témoigne d’une conception binaire, majoritairement masculine, de la communauté homosexuelle, telle qu’elle se manifeste dans les sociabilités parisiennes de la fin du siècle. Loin des catégorisations LGBTQIA+ aujourd’hui mobilisées dans les politiques mémorielles ou culturelles, cette proposition s’inscrit dans un moment socio-historique précis, celui de la post-crise du sida, de la pré-globalisation des identités, et marqué par des tensions entre intégration, marginalité et dissidence.

Contre le musée : une critique précoce de la forme close

Le musée comme figure de la mort

Dans l’extrait de Nicolas Pages proposé en annexe ci-dessous, Dustan consigne une série de réflexions sur la transmission de la mémoire homosexuelle, à un moment charnière où les formes de visibilité communautaire issues des années sida commencent à se reconfigurer. Il imagine d’abord une revue, puis un mémorial, avant d’envisager – puis de rejeter avec force – l’idée d’un musée : « Un musée, c’était la mort. Il fallait un truc vivant, un centre culturel, Beaubourg gai ». Cette formule lapidaire condense une critique radicale de l’institution muséale, perçue non comme un lieu de mémoire, mais comme un instrument de clôture, de sélection et de neutralisation. Le musée y devient le symbole d’un régime de conservation mortifère, dans lequel la mémoire minoritaire, pour être reconnue, doit être fixée, authentifiée, classée – et, ce faisant, dépouillée de son pouvoir de contestation.

Ce rejet de la forme muséale précède et anticipe des critiques formulées plus tardivement par les études muséales critiques, notamment par Nikki Sullivan et Craig Middleton, qui, dans Queering the Museum (2020), identifient « la difficulté de figer le passé queer dans des formes institutionnelles[6] » : c’est-à-dire le danger que fait peser l’intégration muséale sur des mémoires dissidentes, à travers des processus d’institutionnalisation qui dépolitisent, désactivent ou esthétisent leur charge critique[7].

Dustan ne formule pas cette critique sous une forme théorique, mais l’exprime de manière intuitive et littéraire en appelant à un lieu vivant, mobile, ancré dans les pratiques plutôt que dans les vitrines. À l’archivage, il préfère la fête ; à la conservation, l’usage ; à la monumentalité, le quotidien. L’opposition n’est pas seulement spatiale ou architecturale, mais ontologique : il s’agit de refuser un dispositif fondé sur l’autorité classificatoire pour proposer une mémoire vécue, partagée, sans médiation institutionnelle.

La critique de Dustan rejoint ici une ligne théorique plus large, qui interroge les rapports entre pouvoir, mémoire et dispositif. Michel Foucault, dans L’archéologie du savoir (1969), avait déjà souligné que l’archive ne désigne pas seulement la collection des documents mais « le système général de l’énonçabilité » d’une époque, c’est-à-dire ce qui rend certaines mémoires audibles, d’autres inaudibles[8]. En contestant le musée comme dispositif de légitimation, Dustan conteste donc aussi une forme d’énonciation autorisée du passé. Ce refus de la clôture muséale peut dès lors se lire comme une tentative de maintenir ouverte une mémoire active, située, en lien avec des formes de vie et non avec des formes de patrimonialisation.

Enfin, ce passage témoigne aussi d’une vigilance à l’égard du processus par lequel une minorité culturelle ou sexuelle devient « objet d’exposition » sous couvert de reconnaissance. En ce sens, Dustan résiste à l’injonction contemporaine à la visibilité muséale, dont les effets paradoxaux ont été soulignés par plusieurs travaux récents[9]. Il ne s’agit pas pour lui d’exclure la mémoire homosexuelle des dispositifs culturels, mais d’inventer un autre type d’institution : non pas un musée de l’homosexualité, mais une culture homosexuelle instituante, vivante, en tension avec la logique d’achèvement propre à l’institution muséale.

Une mémoire vivante contre la clôture institutionnelle

Patrik Steorn en 2010 parle d’un « oxymore structurel » lorsque le musée prétend devenir un espace queer : l’institution, fondée sur la permanence, la classification et la canonisation, entre structurellement en contradiction avec des formes de mémoire communautaire souvent discontinues, anonymes, non normatives[10]. Ces mémoires ne s’inscrivent pas dans des narrations linéaires ou des corpus stabilisés, mais circulent à travers des récits fragmentaires, des affects partagés, des performances éphémères, ou des traces précaires – autant de formes difficilement assimilables à la logique de l’exposition. Cette tension traverse la réflexion de Dustan, qui ne théorise pas une muséologie alternative mais la rejette d’emblée comme inadéquate à la mémoire homosexuelle telle qu’il la conçoit : vivante, conflictuelle, située.

Refuser le musée, pour Dustan, c’est refuser de figer la mémoire dans des objets, des dates, des catégories. C’est maintenir ouverte la possibilité d’une mémoire vécue, c’est-à-dire d’une mémoire en acte, prise dans les usages, les pratiques sociales, les formes de sociabilité. C’est aussi affirmer un droit au présent : la mémoire homosexuelle ne se transmet pas principalement à travers des artefacts ou des dispositifs patrimoniaux, mais par la reconfiguration permanente d’espaces collectifs, d’affects partagés, de récits incarnés. L’archive, ici, n’est pas ce qu’on conserve, mais ce qu’on active – ce qu’on fait circuler. Dans cette perspective, le modèle proposé par Ann Cvetkovich dans An Archive of Feelings (2003) – celui d’une archive sensible, informelle, ancrée dans le trauma, les récits personnels et les expressions culturelles ordinaires[11] – entre en résonance directe avec la proposition dustanienne : faire de la mémoire un usage affectif, collectif, et non un objet monumental.

Ce refus de la clôture s’étend aussi au langage. Dans l’extrait de Nicolas Pages (en annexe ci-dessous), Dustan précise que l’usage du terme « gaie », accordé au féminin, permettait selon lui d’ « éviter “et lesbienne” » et de « traduire queer, sans le concept d’anormal, que je n’aimais pas ». Ce rejet du mot queer, pourtant disponible dans les sociabilités auxquelles il participe, manifeste une distance critique à l’égard de toute catégorisation qui naturaliserait l’écart. Il ne s’agit pas de refuser la dissidence, mais de refuser qu’elle soit codifiée, nommée, réifiée. En ce sens, Dustan adopte une position originale : s’il récuse les termes de l’institution, il se méfie tout autant de la contre-institutionnalisation des identités sexuelles, y compris dans leurs formes supposément radicales. Le refus du mot queer ne s’oppose donc pas à une pensée de la marge, mais à l’assignation à une altérité essentialisée – ce que Didier Eribon, à la même époque, identifie comme une tension entre subjectivation politique et enfermement identitaire[12].

Ce double rejet – des catégories muséales comme des catégories identitaires figées – ouvre la voie à une conception fluide, processuelle et collective de la mémoire homosexuelle. Elle ne repose ni sur des objets à conserver, ni sur des mots à revendiquer, mais sur des formes de vie à inventer, sur des espaces à habiter. En cela, le projet de Dustan n’est pas simplement critique ; il est instituant. Il ne se contente pas de rejeter les institutions existantes : il propose les bases d’une contre-institution souple, précaire, joyeuse, faite d’usages partagés, de ressources accessibles, d’hospitalité collective. Une maison, plutôt qu’un musée.

La maison gaie : espace communautaire, archive vivante

Espaces situés, affects partagés : pour une mémoire en usage

Dans l’extrait de Nicolas Pages, le projet de « Maison de la culture gaie » se construit progressivement par tâtonnements : revue, mémorial, musée, centre culturel… jusqu’à ce que se cristallise la formule d’un « Beaubourg gai », fondée sur la mixité des fonctions (exposition, fête, documentation, aide, création) et l’ancrage local dans le Marais. Ce lieu imaginaire répond à plusieurs exigences : territoriale (le quartier comme inscription matérielle d’une mémoire collective), sociale (un espace de care et d’accessibilité pour les plus précaires), et culturelle (un dispositif de circulation du savoir, de la parole et du désir).

Ce projet ne relève pas d’une utopie abstraite, mais d’une réponse politique à la fragmentation des espaces communautaires à la fin des années 1990, dans un contexte de recomposition post-sida et de début de normalisation marchande des identités gaies[13]. La Maison gaie ne se veut pas sanctuaire, mais lieu de vie. Elle rompt avec les logiques de conservation pour privilégier des formes de transmission incarnées, situées, partagées. Ce geste rejoint également la conception précédemment évoquée, celle développée par Ann Cvetkovich dans An Archive of Feelings[14]. Chez Dustan comme chez Cvetkovich, l’archive est moins un dépôt qu’un usage ; elle ne vise pas la pérennité mais la réactivation.

Cette archive vécue, sensible, trouve un écho dans la définition que Jacques Derrida propose dans Mal d’archive, où l’archive n’est pas ce qui est simplement conservé, mais ce qui structure le rapport au futur, ce qui institue l’avenir à travers un pouvoir de nomination et de consignation[15]. En résistant à la consignation muséale, Dustan propose une archive désarchivée, déhiérarchisée, en perpétuelle reconfiguration. Il déplace la question de la mémoire de l’objet vers l’interaction, de la trace vers l’usage.

Ce déplacement s’opère aussi par les dispositifs concrets qu’il imagine : une boîte associative, une bibliothèque, une salle de spectacle, un bar pas cher. On y lit un refus de la verticalité culturelle au profit d’une coprésence horizontale des pratiques, des publics et des savoirs. La Maison gaie n’est pas un temple de la mémoire, mais un espace d’activation où les récits circulent librement, où les archives sont incorporées dans des gestes, des lectures, des pratiques festives ou solidaires.

Cette logique de réincorporation fait écho aux travaux de José Esteban Muñoz sur la performance queer comme modalité de réactivation de la mémoire minoritaire. Dans Disidentifications, Muñoz montre que les archives queer ne sont pas toujours lisibles dans les termes de la reconnaissance officielle, mais qu’elles se transmettent par des gestes, des attitudes, des styles de vie, qui performent une héritabilité non hégémonique[16]. La Maison gaie, dans cette perspective, serait un espace de performances sociales, affectives et politiques, où la mémoire s’actualise sans se monumentaliser.

Enfin, cette inscription dans le territoire du Marais relève d’une logique de reterritorialisation affective. Là où la géographie urbaine contemporaine tend soit à exclure les subjectivités précaires, soit à muséifier les quartiers historiquement minoritaires, par les mécanismes conjoints de gentrification, de marchandisation et de patrimonialisation de l’héritage communautaire, Dustan propose une réappropriation des lieux fondée sur l’usage, la proximité et l’intensité relationnelle. La Maison gaie se dessine ainsi comme un contre-espace, comme un lieu de circulation, de frottement et de conflictualité assumée. Cette proposition s’inscrit pleinement dans ce que Sarah Schulman analyse comme une « gentrification des esprits », entendue non seulement comme un phénomène urbain et économique, mais comme un processus psychique, culturel et politique. Schulman montre en effet comment la gentrification produit une homogénéisation des affects, une neutralisation du conflit et une perte de mémoire des formes de vie minoritaires, en particulier dans les espaces queer post-sida[17]. La Maison gaie serait un contre-espace, une hétérotopie au sens foucaldien[18], un lieu où la mémoire ne s’expose pas, mais se partage.

Refuser les assignations : lexique, identité et contre-institution

Ce modèle alternatif ne se limite pas à l’espace. Il s’étend au langage. Le choix du terme « gaie », accordé au féminin, marque une prise de distance avec le lexique importé (« gay ») comme avec les catégorisations queer, jugées inadéquates. Cette méfiance à l’égard du mot queer consiste en premier lieu en une critique de son essentialisation. Il anticipe les réflexions de Didier Eribon sur la tension entre subjectivation politique et enfermement identitaire : comment affirmer une différence sans se voir assigné à une altérité stable, définie de l’extérieur ?

Ainsi, la Maison de la culture gaie apparaît ainsi comme une tentative de reformuler le commun à partir de la dissémination, du conflit, de la pluralité. Contre la muséification des identités sexuelles, elle propose une culture instituante, en devenir, un lieu habité par des formes de vie dissidentes, par des usages collectifs du corps, de la mémoire et de l’espace.

En refusant les formes classiques d’institution, mais aussi les contre-institutions figées, Dustan ouvre une troisième voie : une mémoire sans monument, une archive sans vitrines, un commun sans norme. Son projet de Maison n’est ni un sanctuaire de la culture gaie, ni un musée de la souffrance, mais un lieu de circulation, de ressources et d’invention. Il s’agit de maintenir l’histoire vivante, disponible, conflictuelle, transmissible hors des cadres autorisés. Une mémoire en usage, pour des subjectivités en mouvement.

Le fragment de Nicolas Pages consacré au « Beaubourg gai » constitue une critique structurée des formes institutionnelles de patrimonialisation des mémoires minoritaires. En récusant le musée comme dispositif de fixation et de légitimation, Guillaume Dustan propose une conception alternative de la mémoire : mobile, située, fondée sur l’usage, les relations et la transmission vivante. Son projet de Maison de la culture gaie ne vise pas l’exclusion, mais la reformulation d’un espace culturel non normatif, ouvert à la conflictualité et à l’instabilité.

Ce refus de la forme muséale s’articule à une critique des catégories identitaires figées. En rejetant le terme queer, Dustan interroge les conditions mêmes de l’énonciation politique et culturelle. Il ne s’agit pas d’affirmer une différence figée, mais de préserver un commun en devenir, à distance des dispositifs d’assignation et des cadres de reconnaissance stabilisés.

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Annexe : extrait du chapitre 26, Nicolas Pages

Guillaume Dustan, Nicolas Pages, dans Œuvres II, Éditions P.O.L, 2019. ISBN 978-2-8180-5214-3, p. 307.

(mai-juin 1998)

Dans un premier temps, je m’étais dit que ce serait bien de faire une revue. On en a discuté avec Jacky Fougeray[19]. Mais je n’étais pas satisfait. Une revue vendue à mille exemplaires (le point d’équilibre), c’était bien, oui, mais pas suffisant. Il fallait garder les trucs. Il fallait un musée. Je sais, je ne suis pas le seul à avoir eu l’idée. C’est toujours comme ça que ça se passe avec les idées, tout le monde les a en même temps, on s’en tape. Ce qui compte c’est de s’y mettre tous ensemble pour les réaliser. Comme je n’étais pas d’humeur, j’ai commencé par penser à un mémorial du martyr homosexuel. Je voulais juste montrer. Montrer comment mes semblables ont été battus, torturés, immolés. Comme ils le sont encore aujourd’hui. Pas suffisant, mais nécessaire. L’idée s’est développée au fil des jours. Un musée, c’était la mort. Il fallait un truc vivant, un centre culturel, Beaubourg[20] gai. Un musée des expositions temporaires, une salle de spectacles, une bibliothèque, une vidéothèque, un bar-resto-coffee-shop. Je voulais absolument qu’il y ait une boîte, une boîte associative pas chère, pour les jeunes qui n’ont pas accès au ghetto[21], le Marais c’est beaucoup trop cher, attention si ça continue, nous les vieilles, on va se retrouver toutes seules… Il fallait faire un truc genre Trüt à Amsterdam[22], le dimanche soir jusqu’à pas tard, et la bière à dix balles[23]. J’ai proposé à J-X[24] de faire la déco des caves du futur immeuble du Centre, dans le Marais bien sûr, si c’était ailleurs ça serait toujours vide et puis il fallait impérativement se regrouper dans un même lieu, j’avais compris ça en septembre quand on avait manifesté – « On est chez nous ! » – et effectivement on l’était, à cause des quelques dizaines d’endroits qu’on y avait et des quelques centaines ou milliers de mecs et de nanas qui y habitaient. Logique territoriale. Je me suis dit qu’il fallait appeler ça Maison. Un centre on en avait déjà un, le Centre gai et lesbien[25], et je ne voulais pas lui faire de concurrence. À chacun son boulot : eux, le travail communautaire, les workshops, l’aide directe aux gens, les dortoirs pour petits banlieusards venus faire la fête à Paris pour leur éviter d’aller se faire troncher chez n’importe qui. À nous la culture. Maison de la culture gaie. Pas gay, gaie. On est français tout de même. Et puis dire gaie, accordé comme ça, permettait d’éviter « et lesbienne ». On traduisait « queer », sans le concept d’anormal, que je n’aimais pas. Pour le fonctionnement, il faudrait demander des subventions à l’État, à la région, à la ville, faire du fund-raising dans le milieu, auprès des entreprises, mobiliser la communauté, faire les dix francs de la Maison gaie dans les bars… Que des trucs sympas.

Epitaphe Guillaume Dustan, Cimetière du Montparnasse, septembre 2018, Photographie : Benoît Prieur.

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Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] Enault R., Dustan Superstar, Paris, Robert Laffont, 2018.

[2] Eribon D., Lerch A. (dir.), Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Paris, Larousse, 2003.

[3] Le bareback désigne la pratique de rapports sexuels anaux sans préservatif entre hommes, souvent en connaissance du risque de transmission du VIH. Cette pratique, apparue dans les années 1990, a suscité des controverses autour du rapport au risque, à la prévention et aux normes sexuelles.

[4] Le zap est une action militante brève et percutante, popularisée par Act Up dans les années 1990, qui reprend les codes de l’happening pour produire un choc médiatique. Il vise à dénoncer publiquement l’inaction, la stigmatisation ou les logiques marchandes jugées criminelles, par des gestes symboliques forts. Dans le film 120 battements par minute, un zap montre des militants d’Act Up jetant de fausses poches de sang dans les locaux d’un laboratoire pharmaceutique accusé de retarder la mise sur le marché de traitements, incarnant la rage face à l’abandon des malades.

[5] Broqua C., Agir pour ne pas mourir ! Act Up, les homosexuels et le sida, Paris, Presses de Sciences Po, 2005, p. 310-380, également en ligne : https://shs.cairn.info/agir-pour-ne-pas-mourir–9782724609813?lang=fr.

[6] Middleton C., Sullivan N., Queering the Museum, Londres ; New York, Routledge, 2020, p. 2. Les auteurs y identifient « the problem of fixing the queer past in institutional forms », qu’ils analysent comme une tension inhérente à la muséalisation des histoires LGBTQIA+.

[7] Voir également Tyburczy J., Sex Museums: The Politics and Performance of Display, Chicago, University of Chicago Press, 2016. L’autrice y analyse comment les musées, en exposant la sexualité, tendent à en neutraliser le potentiel critique à travers des processus d’institutionnalisation, d’esthétisation ou de désactivation politique.

[8] Foucault M., L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, chap. IV « L’énoncé et l’archive », p. 172.

[9] Dodd J., Janes R. R., Sandell R. (dir.), Museum Activism, Londres ; New York, Routledge, 2019. L’ouvrage interroge les tensions entre visibilité, reconnaissance institutionnelle et dépolitisation des causes minoritaires dans les pratiques muséales dites engagées.

[10] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017 (trad. de l’article paru en 2010 dans Lambda Nordica), p. 31-49, citation en p. 31, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169 : le musée, fondé sur « la permanence, la classification et la canonisation », apparaît comme un « oxymore structurel » dès lors qu’il se revendique queer, se heurtant à des formes de mémoire communautaire souvent « discontinues, anonymes, non normatives ».

[11] Cvetkovich A., An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures, Durham ; Londres, Duke University Press, 2003, p. 2-3.

[12] Eribon D., Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999. L’auteur y analyse notamment la tension entre affirmation politique des identités sexuelles et risque d’enfermement dans des catégories figées, au chapitre VII, « Politisation et essentialisation de l’identité homosexuelle ».

[13] Cvetkovich A., An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures, Durham ; Londres, Duke University Press, 2003, p. 7-8.

[14] Ibid.

[15] Derrida J., Mal d’archive. Une impression freudienne, Paris, Galilée, 1995, p. 18‑19.

[16] Muñoz J. E., Disidentifications: Queers of Color and the Performance of Politics, Minneapolis ; Londres, University of Minnesota Press, 1999, p. 6-9.

[17] Schulman S., La gentrification des esprits, Paris, Éd. B42, 2018, p. 23-27 à propos de la gentrification comme processus mental, et p. 58-64 à propos de la mémoire du sida et de la disparition des imaginaires.

[18] Foucault M., « Des espaces autres », Architecture / Mouvement / Continuité, n° 5, octobre 1984, p. 46-49.

[19] Jacky Fougeray est un acteur central de la presse homosexuelle française contemporaine. Ancien rédacteur en chef de Gai Pied jusqu’à sa disparition en 1992, il fonde en 1998 le mensuel Illico, publication gratuite largement diffusée dans les lieux gays et lesbiens. À travers cette initiative, il contribue à la reconfiguration du paysage médiatique LGBT en France, dans un contexte marqué par les débats sur le PACS et la montée des mobilisations associatives.

[20] Beaubourg désigne le Centre Georges-Pompidou, ouvert en 1977 dans le Marais à Paris. Dédié à l’art moderne et contemporain, il regroupe musée, bibliothèque et centre de création. Pensé comme un lieu de culture vivant, il favorise la circulation entre les disciplines, l’ouverture aux publics et le dialogue avec la culture populaire.

[21] Le « ghetto » désigne ici le Marais, quartier central de Paris devenu un haut lieu de sociabilité homosexuelle à partir des années 1980.

[22] Trüt est une boîte de nuit autogérée et emblématique de la scène LGBT alternative à Amsterdam, ouverte en 1981, connue pour son ambiance militante, antifasciste et non commerciale (à propos des 40 ans du lieu, voir https://www.at5.nl/artikelen/235537/queerclub-de-trut-bestaat-40-jaar-telefoonnummer-regel-je-met-pen-en-papier).

[23] En 1998, en francs français.

[24] Possiblement l’artiste Jean-Xavier Renaud, sans certitude.

[25] Le Centre gai et lesbien de Paris est inauguré en 1993 au 3 rue Keller, dans le 11e arrondissement. Il naît dans un contexte marqué par la crise du sida, qui frappe durement la communauté homosexuelle, encore marginalisée et peu soutenue institutionnellement (https://directphoto.smugmug.com/Centre-LGBT-Paris-20-Ans).

Pour citer cet article : Benoît Prieur, "Dustan au seuil du musée : mémoire homosexuelle et refus d’archive à la fin des années 1990", exPosition, 28 août 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/prieur-dustan/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

Genre et sexualité au musée : discours, dispositifs, archives – Introduction

par Quentin Petit Dit Duhal

 

— Quentin Petit Dit Duhal enseigne actuellement l’histoire de l’art contemporain à l’Université Grenoble Alpes. Ses nombreuses publications et directions de numéros de revues abordent les questions liées aux gender studies, aux queer studies, au posthumain et, de manière plus générale, à l’art engagé. En 2025, il est lauréat de la bourse Focillon du ministère de la Culture pour une résidence de recherche à Yale University (États-Unis), ainsi que d’une bourse postdoctorale du groupe de recherche CIÉCO (Université du Québec en Outaouais, Canada). Chez Double ponctuation, il a publié Art queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+ (2024) et Arts et cyborgs. Pensées et imaginaires des corps-machines (avec Jessica Ragazzini, 2026). —

 

Je tiens à remercier les contributeur·ice·s, les membres du comité de rédaction, les membres relecteur·ice·s du comité scientifique, ainsi que les membres du comité de lecture extérieure pour leur confiance, leur intérêt et sans qui ce numéro n’aurait pu voir le jour. Je remercie également Mélanie Boucher pour sa supervision de ma recherche postdoctorale qui accompagne ce numéro.

 

Queeriser le musée

Si l’histoire des communautés LGBTQIA+ est incluse dans des sections de musées de société, il en existe peu qui leur soient consacrés exclusivement, tels que le Schwules Museum à Berlin ouvert en 1985, le GLBT History Museum à San Francisco en 2011, le Museum of Transology à Brighton en 2018, ou la Queer Britain à Londres en 2022. Dans le domaine plus particulier de l’art, les institutions spécialisées sont en cours de développement à l’échelle internationale – le Leslie-Lohman Museum of Gay and Lesbian Art à New York a acquis le statut de musée en 2011, et QUEERCIRCLE a ouvert en juin 2022 à Londres –, mais n’existent guère en France. Et bien que de nombreux musées et projets scientifiques français (l’université d’été de la Bibliothèque Kandinsky « Draguer » le musée et ses sources : la queerness face aux archives ou le projet de recherche Queering the Exhibition – Queering the Archive mené à l’école nationale supérieure d’Art de Bourges) aient entamé des réflexions sur les rapports de genre et de sexualité dans la création artistique, on n’observe néanmoins que de rares pratiques de queerisation sur le terrain[1].

Le terme « queer » est une expression anglophone désignant ce qui est « étrange », « bizarre », « tordu[2] », et s’oppose à celui de « straight », signifiant « droit », mais aussi « hétérosexuel ». « Queer » est d’abord utilisé comme une insulte pour qualifier des sexualités non-hétérosexuelles avant d’être détourné de manière positive par les communautés concernées pour s’auto-qualifier, notamment avec l’émergence de groupes activistes comme Queer Nation dans les années 1980-1990 aux États-Unis, en pleine épidémie du sida. Les rapports entre le terme « queer » et l’acronyme « LGBTQIA+ » sont complexes et changeants selon les aires géographiques où ils sont utilisés. Par ailleurs, le queer est théorisé par des universitaires états-uniennes à partir de 1990[3], qui en font un concept d’analyse des normes qui construisent le genre et la sexualité. Par rapport à l’acronyme « LGBTQIA+ », le terme « queer » revêt donc davantage un sens militant, non assimilationniste et non conformiste, désignant la critique des normes de genre et de sexualité. Ainsi, appliqué à l’histoire de l’art, des musées et des expositions, le queer participe à déconstruire l’histoire culturelle et sociale au sein de laquelle les œuvres et les images sont réalisées et présentées. Par ailleurs, les personnes LGBTQIA+ étant une minorité – en termes de rapport de pouvoir –, confrontée à une discrimination structurelle, ce numéro cherche ainsi à comprendre, sous le prisme queer, le rôle que les expositions de collections muséales jouent dans la représentation de la société et des groupes marginalisés.

Ce numéro s’inscrit dans une historiographie de l’histoire de l’art renouvelée par l’appropriation des théories queers, et notamment dans les années 2010 pour ce qui est de l’étude des musées. L’historien de l’art suédois Patrik Steorn formule ainsi, dans un article traduit pour le numéro 30 de Culture & Musées consacré aux Musées au prisme du genre en 2017 (sous la direction de Charlotte Foucher-Zarmanian et Arnaud Bertinet), une critique queer des discours et des pratiques en place dans les musées : il part du manque de considération des sexualités dans la base de données des collections du Nordic Museum à Stockholm, pour affirmer qu’introduire le queer dans les musées reviendrait à interpréter de manière différente les collections à la fois sur le plan visuel et émotionnel. Plus encore, Steorn affirme qu’appliquer le concept du queer au musée est un oxymore, en ce qu’il échappe à tout ce qui enferme et à tout ce qui a une valeur d’autorité[4] : « queeriser le musée » reviendrait à l’interroger en tant qu’espace savant, c’est-à-dire à tenter de saisir les raisons et manières dont les savoirs qui y sont produits ne prennent pas en compte le genre et la sexualité des artistes.

Pourtant, l’institution muséale pourrait servir d’espace de changement de société[5], moyennant un travail sur les données biographiques et les pratiques artistiques exposées (certaines d’entre elles comme la performance et les pratiques textiles ont été historiquement appropriées par des groupes marginalisés), ainsi qu’un travail de développement de pratiques de conservation[6], comme la mise en valeur de la sexualité des artistes et l’utilisation du queer comme outil d’analyse[7]. Ainsi, le thème du  n° 45 du Journal of Museum Education de 2020 se concentre sur la fonction éducative du musée et du travail de ses médiatrices et médiateurs dans le contexte états-unien : « queeriser » le musée serait bien plus qu’établir une discussion autour des histoires LGBTQIA+ et viserait à déconstruire les normes qui régissent la visibilité et l’inclusion[8]. La même année, Nikki Sullivan et Craig Middleton invitent à s’éloigner de la muséologie traditionnelle à travers un processus ouvert et situé qui, dans l’expographie, la production de savoir et l’engagement du public, donne à comprendre les objets conservés comme des outils pour sortir des normes assignées[9]. L’étude des pratiques muséales sous le prisme queer se trouve prolongée avec de nouvelles perspectives de recherche portant sur les conséquences sociales du musée, comme la reconnaissance des artistes, mais aussi sa pertinence pour présenter des histoires minoritaires. Dans ce sens, le séminaire collectif Musée d’art moderne. Section sexualité(s)[10], organisé par la Bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou à Paris depuis 2021, interroge les potentielles perturbations des catégories artistiques et des sections muséales que produirait l’introduction de parcours thématiques sur le genre et la sexualité dans les collections permanentes. Une telle pratique permettrait ainsi de sortir le musée d’une histoire formaliste de l’art en prenant en compte les conditions matérielles des artistes et les rapports de pouvoir qui les traversent.

Idéologie et collection

Les interactions entre les idéologies politiques et les expositions et collections muséales constituent l’un des angles morts de la recherche sur le genre et la sexualité au musée. En ce sens, le projet de recherche que je mène dans le cadre du Partenariat sur les nouveaux usages des collections dans les musées d’art du groupe de recherche et de réflexion CIÉCO a pour objectif de repérer et de comprendre les stratégies et les pratiques qui présentent la collection muséale d’une manière qui conteste les discours hétéronormatifs irriguant le récit institutionnel dans un contexte de renouvellement idéologique. Si les musées d’art français procèdent à peu d’entreprises concernant les enjeux que représentent le genre et la sexualité, le MAC VAL (le musée d’Art contemporain du Val-de-Marne[11]) fait figure d’exception par sa démarche culturelle engagée : il a organisé des expositions temporaires[12], mais également divers accrochages de ses collections[13], en explorant notamment les notions de corps, de genre et de sexualité. Le musée s’est d’ailleurs mobilisé contre le VIH/sida avec la création et la vente en ligne de T-shirts d’artistes[14] au profit d’Act Up entre 2020 et 2021. Cette opération revendique son engagement social, ayant pour objectif « d’éveiller les consciences et de susciter des contributions pour la lutte contre le VIH/sida[15] ».

Le musée étant un objet localisé, la position elle-même marginale du MAC VAL est à resituer dans le paysage français : comme il s’agit d’un musée territorial, et plus particulièrement départemental, il dépend directement des politiques menées par le conseil général du Val-de-Marne. Historiquement, ce département s’ancre dans un contexte de « banlieue rouge[16] », gérée par le parti communiste français de 1968 à 2021, pendant près de 47 ans de manière presque consécutive. Cependant, en 2021, les élections du conseil général du Val-de-Marne mettent à sa tête le parti politique des Républicains, menant des « politiques antigenres[17] », des mouvements réactionnaires qui tentent d’endiguer le processus d’émancipation des femmes, des personnes queers et des personnes racisées. Ce revirement idéologique impacte directement les politiques du musée, ce dont certains agents ont fait part au cours d’entretiens inédits[18], des inquiétudes concernant certaines directives départementales officieuses, comme, entre autres, ne plus utiliser l’écriture inclusive ou ne plus mentionner les enjeux de genre, de sexualité et de race dans les expositions et accrochages.

Le récent accrochage de la collection du MAC VAL semble, par ailleurs, tenter de répondre au renouvellement idéologique des politiques départementales. Il s’intitule Le genre idéal. En principe, une tentative d’épuisement et a été présenté du 21 mars au 27 septembre 2025[19]. Il s’agit d’un accrochage anniversaire fêtant les 20 ans de l’ouverture du musée, dont l’idée principale était de faire redécouvrir les œuvres phares de la collection, selon un parcours consacré à la hiérarchie des genres théorisée par André Félibien au XVIIe siècle, avec une organisation passant de la nature morte à la peinture d’histoire. La thématique générale de l’accrochage ne mentionne ainsi pas explicitement les enjeux liés au genre et à la sexualité comme demandé par les politiques départementales. Cependant, le titre revêt une sorte de sous-texte connotant l’identité de genre : il fait référence à la figure du gendre idéal, celui qui plaît à la belle famille, notamment à la belle-mère, en raison de ses qualités morales, étant attentif, charmant, travailleur, attentionné… Le jeu de mot du titre fait alors appel à un stéréotype masculin, appuyant le système binaire de genre qui caractérise les interactions sociales, familiales et intimes. Ce titre constitue donc une sorte de remise en cause d’un modèle social genré, à l’instar de la mise en crise par les artistes de l’exposition de la notion de genre pictural, en passant de l’un à l’autre, en rendant les catégories artistiques poreuses, en usant notamment des principes de métamorphoses, de fluidité de l’identité, autant de procédés propres aux théories queer.

Ce principe de sous-texte, permettant d’évoquer une notion sans la mentionner explicitement dans un contexte de contrainte idéologique, rappelle le principe d’« encodage[20] » que l’historien de l’art états-unien Jonathan Katz théorise dans ses travaux sur les productions artistiques réalisées dans le contexte des politiques de répression anticommuniste et anti-homosexuelle du maccarthysme dans les années 1950 aux États-Unis. L’« encodage » désigne le fait que des signifiants queers seraient cachés dans les œuvres d’artistes gays, ce qui leur permettraient de rester dans le placard et en sécurité : Robert Rauschenberg et Jasper Johns donneraient ainsi à voir des corps qui constituent des « résistances matérielles inutilisables, inassimilables à tout discours hégémonique[21] », en subvertissant les normes de représentations par l’absence ou le détournement d’objets de la culture de masse. Cet « encodage » permettrait donc de produire des signifiants queers qui ne seraient reconnaissables que par des personnes LGBTQIA+ dans le contexte du maccarthysme. Sans pour autant faire correspondre le contexte spécifique du maccarthysme avec le revirement politique du département du Val-de-Marne, tenir compte de l’analyse que Jonathan Katz fait du processus du placard comme moyen de survivre dans un système dominant et d’oppression permet de comprendre les conditions dans lesquelles le musée a la possibilité de donner à voir l’invisible, ce que les politiques en place ne souhaitent pas montrer, dans un contexte où ces dernières substituent l’idéologie à l’histoire pour construire un récit orienté qui occulte les enjeux de genre et de sexualité, entre autres.

Une méthodologie de recherche fondée sur l’exploration de la documentation administrative – qui révèle des changements rhétoriques dans les politiques d’acquisition à la suite du renouvellement idéologique – et l’analyse des modes d’accrochage permettent de comprendre la manière dont les politiques conservatrices influent sur le contenu des œuvres présentées lors de leur mise en exposition. Les exemples des documents indiquant l’intérêt de l’acquisition des œuvres d’Emmanuelle Villard et de Claire Hannicq par rapport aux collections et au projet scientifique et culturel du musée démontrent ce changement de rhétorique. Avant le changement de majorité au sein du département du Val-de-Marne en 2021, les archives d’acquisition mettent en lumière la mise en critique de la définition du féminin construite par la société patriarcale dans l’œuvre Veniaisery n° 18 (2011) de Villard – une composition de perles, de strass et de miroirs. Au contraire, après le renouvellement politique, l’argumentaire de l’acquisition d’une œuvre de Claire Hannicq, extraite de la série Atlas (une constellation) (2020) présentant un dessin d’une main tenant un fruit avec un doigt pénétrant sa fente – qu’il est possible de voir comme une métaphore de la masturbation féminine – ne fait jamais mention des enjeux de genre ou féministes. Dans l’accrochage, aucune contextualisation ou mention des enjeux de genre et de sexualité n’est présente dans les cartels – simples et généraux – des œuvres d’Emmanuelle Villard et de Claire Hannicq. Par ailleurs, leur mise en contexte muséal (leurs œuvres sont exposées l’une près de l’autre) crée des interactions visuelles qui permettent d’en déduire leur rapport au genre et à la construction de la féminité. Ce choix expographique pourrait ainsi constituer une stratégie de résistance reposant seulement sur le regard critique d’un public avisé, à l’instar de ce qu’observe Jonathan Katz du côté des modes de créations artistiques.

Par ailleurs, la mise en correspondance de la présentation de la collection avec l’exposition qui se tenait au même moment dans la section du musée qui lui faisait face, montrant une tout autre approche des enjeux de genre et de sexualité, rend visible de manière flagrante les rapports de pouvoir inégaux entre la collection permanente et l’exposition temporaire. En effet, l’exposition collective  Forever Young, qui se tenait du 14 juin 2025 au 4 janvier 2026[22], se disait en résonance à l’accrochage de la collection : pour la célébration des 20 ans du musée, cette exposition présentait les œuvres de vingt jeunes artistes – né·e·s pour la plupart entre 1990 et 2000 – faisant référence à leurs propres histoires en rapport avec le MAC VAL. Elle souhaitait donc présenter la manière dont iels ont grandi près et avec le musée, que ce soit avec la découverte d’un·e artiste, d’une œuvre, d’une médiation ou de l’architecture.

Si le parcours de l’exposition s’est construit par associations d’idées, la queerness des artistes ou qui se dégageait de certaines œuvres était pleinement assumée. Par exemple, Coco de RinneZ, née au Togo et travaillant à Vitry-sur-Seine, exposait une série d’autoportraits photographiques[23], travestie en personnalités diverses mettant en avant la (dé)construction de soi, et présentant le genre comme une pratique non authentique à la manière de Cindy Sherman. Plus encore, la sculpture en céramique sous la forme de château de princes et princesses en feu de l’artiste français Jordan Roger[24] fait explicitement référence aux cultures queer – paillettes, exubérance, drag – et met en critique les normes hétéro-patriarcales des fins heureuses des contes de fée revisitées par le XIXe siècle. Ce contraste entre l’accrochage de la collection et l’exposition temporaire qui célèbraient tous deux les 20 ans du musée mettait donc en exergue deux manières d’aborder les enjeux de genre et de sexualité, conséquence directe des politiques plus larges, de renouvellement au sein du département du Val-de-Marne, et de considérations différentes pour la temporalité des pratiques : l’exposition temporaire permettait de laisser plus d’espace critique vis-à-vis des rapports de pouvoirs qui jouent sur la stabilité du musée et de sa collection.

Reconnaissance, déstabilisation, résistance

Ce numéro cherche ainsi à comprendre la manière dont les dispositifs de médiation et de valorisation des collections que l’on peut qualifier de « queer » , c’est-à-dire qui critiquent les rapports de genre et de sexualité, modifient les discours présents au sein des expositions et des collections muséales. Il utilise le concept de  « genre », mais aussi de « queer » , comme outils d’analyse des normes de genre et de sexualité, dans le sens verbal de « queering »  pour saisir les stratégies et dispositifs présentant les objets d’une manière qui conteste les discours hétéronormatifs irriguant le récit institutionnel.

Les contributeur·ice·s de ce dossier examinent d’abord la capacité pour le musée d’évoluer d’un lieu de conservation neutre à un acteur actif dans la reconnaissance, l’inclusion et la transmission des histoires et des identités queer. Abel Delattre analyse cette démarche dans l’article « Des artistes femmes queer au musée : les cas de Romaine Brooks et Marie Laurencin au musée national d’Art moderne » en se concentrant sur la patrimonialisation des cultures minoritaires, étudiant la manière dont elles sont reconnues, archivées et transmises par l’institution muséale. Plus précisément, A. Delattre interroge les conditions de monstration des œuvres de deux artistes femmes lesbiennes, Romaine Brooks et Marie Laurencin, conservées au musée national d’Art moderne, en posant la question des récits construits autour d’elles : est-il possible aujourd’hui de les exposer durablement en dehors d’un cadre normatif dominant ? L’enjeu est donc institutionnel et politique, amenant à penser à quel point le musée peut être un espace capable d’intégrer des lectures critiques sans les marginaliser, afin de légitimer la place des artistes femmes et queer dans l’histoire de l’art moderne. L’entretien croisé entre Sophie Kervran, Tania Lévy et Damien Rouxel explore, également en ce sens, la manière dont l’histoire de l’art présente au musée peut adopter une approche plus inclusive, tout en examinant les limites actuelles des institutions dans la représentation des identités queer. En s’intéressant au travail de l’artiste Damien Rouxel, qui interroge la visibilité et les stéréotypes du milieu rural et des identités queer hérités de l’histoire de l’art et de leur traitement dans les musées de beaux-arts, l’entretien met en avant la remise en question des récits traditionnels : comment les œuvres anciennes peuvent être repensées à travers le prisme du genre et de la sexualité ? Comment faire dialoguer la création contemporaine et les collections anciennes pour rendre visibles ces enjeux ? Cet article identifie ainsi un tournant progressif dans les institutions muséales, notamment depuis les années 2000, à travers une meilleure reconnaissance des femmes artistes et des intérêts raciaux et queer avec le développement d’approches critiques qui impliquent de revoir les classifications, les interprétations et les modes d’exposition dans les musées.

Un autre élan de ce numéro est d’explorer la possibilité pour les musées, en tant que lieu de conservation, de contrôle et d’organisation de discours, d’être traversés des voix queers, multiples, instables et dérangeantes. Si le témoignage et l’archive queer reconfigurent les récits historiques en ce qu’ils n’ont pas été pris en compte dans l’histoire officielle, on peut se poser la question de la remise en cause des modes de représentation muséaux afin d’en préserver la force critique et déstabilisante : un musée est-il en capacité d’accueillir ces paroles queer sans les transformer ou les normaliser ? Alaeddine Maamer interroge en ce sens, dans son article « Ni preuve, ni archive : le témoignage queer comme désobéissance muséale », la remise en cause du musée comme système dominant de visibilité à travers l’intégration en son sein du témoignage queer. En effet, celui-ci semble situé, affectif, contradictoire ne cherchant pas à prouver mais à exprimer une expérience vécue qui peut déranger et déstabiliser. Même si de nombreuses institutions muséales affichent une volonté d’inclusion, le témoignage queer y perturbe ses fonctions de rendre lisible. Par conséquent, Alaeddine Maamer insiste sur la nécessité, pour les musées, de ne pas se contenter d’ajouter des contenus queer, mais de transformer leurs pratiques. Plutôt que de continuer à fonctionner selon des logiques traditionnelles en employant les processus de classification, de normalisation et de mise en récit, qui neutraliseraient la portée critique des expériences queer, il s’agirait, entre autres, de repenser le rôle des commissaires d’exposition : ne plus parler à la place des personnes, mais créer des conditions pour que leurs voix apparaissent directement. Dans son article « ¿Archivo queer? : mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines », Sophia Sablé examine également les tensions entre marginalité et reconnaissance institutionnelle. Elle met en évidence le passage d’une exclusion des mémoires minoritaires à leur réappropriation, puis à leur intégration critique dans les musées, en révélant les tensions entre mémoire, pouvoir et autonomie des récits queer. En particulier dans des contextes politiques autoritaires comme la dictature franquiste en Espagne et la dictature militaire en Argentine, les musées et archives ont historiquement exclu les récits des groupes marginalisés pour servir les récits officiels. Face à cette invisibilisation, des pratiques artistiques pensées comme des formes d’auto-archivage émergent : produire soi-même ses récits et sa mémoire, souvent en dehors des institutions, notamment dans l’espace public, constitue une démarche à la fois politique et stratégique, permettant le contrôle de sa représentation. Plus encore, depuis les années 1990-2000, les musées commencent à intégrer des archives queer en lien avec les luttes pour la mémoire communautaire, avec de nouvelles formes d’exposition plus critiques, participatives et décoloniales. Sophia Sablé interroge ainsi ces pratiques muséales qui tiennent compte des spécificités locales espagnoles et argentines – s’éloignant des modèles dominants anglo-états-uniens –, et qui révèlent à la fois une certaine méfiance envers les musées perçus comme dominants et exclusifs, et une volonté progressive d’y entrer, mais selon ses propres conditions, pour faire reconnaître ses histoires.

Les tensions entre marginalisation et institutionnalisation nous amènent enfin à interroger les enjeux des lieux ou dispositifs alternatifs, qui donnent à penser le musée comme un lieu de transformation sociale. Benoît Prieur met ainsi en avant la critique que Guillaume Dustan formule des institutions culturelles et de la muséification des mémoires minoritaires, en défendant une vision alternative et dissidente : celle d’une mémoire queer vivante, collective et non figée. Pour cela, Dustan développe une pensée politique qui passe par l’expérience personnelle dans le contexte post-sida des années 1990, en imaginant un projet culturel – un « Beaubourg gai » – qui remettrait en cause le modèle muséal traditionnel pour construire une mémoire subjective, collective et surtout en mouvement des communautés gays principalement masculines, plutôt que patrimonialisée. Dans ce sillage, des espaces culturels marginaux comme Emmetrop, qu’étudie Frédéric Herbin dans son article « Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une  “micro-institution” queer », ont joué un rôle essentiel dans les enjeux sur la reconnaissance, la mémoire et la possible institutionnalisation des pratiques artistiques queer en France. Situé hors des grands circuits institutionnels et ayant servi de laboratoire d’expérimentation queer avant la multiplication des expositions sur ces sujets dans les années 2020, Emmetrop a permis le développement de pratiques curatoriales hybrides et innovantes. Frédéric Herbin s’intéresse précisément au travail du philosophe trans Paul B. Preciado qui y joue un rôle structurant, comme avec l’exposition IM/MUNE, qui mêle art, activisme, archive et théorie critique. Ce type de format permet alors de repenser la manière d’exposer des sujets sensibles comme le VIH/sida, en lien avec des approches critiques contemporaines. Ces différents dispositifs et choix curatoriaux participeraient donc à ouvrir le champ pour faire du musée un espace de reconnaissance, de légitimation et de résistance politique.

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en juin 2026.

[1] Voir à ce sujet : Mills R., « Theorizing the Queer Museum », Museums & Social Issues, vol. 3, n° 1, 2008, p. 41-52 ; Petit Dit Duhal Q., Art queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Joinville-le-Pont, Double ponctuation, 2024 ; Robenalt E., The Queer Museum. Radical Inclusion and Western Museology, Londres, Routledge, 2024.

[2] Sayers W., « The Etymology of Queer », ANQ: A Quarterly Journal of Short Articles, Notes and Reviews, vol. 18, n° 2, 2005, p. 17-19.

[3] Voir notamment : Butler J., Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, Éd. La Découverte, 2006 (1990) ; Kosofsky Sedgwick E., Épistémologie du placard, Paris, Éd. Amsterdam, 2008 (1990) ; Lauretis T. De, Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg, Paris, La Dispute, 2007.

[4] Steorn P., « Du queer au musée : Réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169 (consulté en juin 2026)(traduction de Steorn P., « Queer in the museum. Methodological reflections on doing queer in museum collections », Lambda Nordica, vol. 3-4, 2010, p. 119-143).

[5] Voir notamment : Bishop C., Radical Museology or, What’s « Contemporary » in Museums of Contemporary Art?, Londres, Koenig Books, 2013 ; Boucher M., Fraser M., Lamoureux J. (dir.), Réinventer la collection. L’art et le musée au temps de l’événementiel, Montréal, Presses de l’université du Québec, 2023 ; Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023.

[6] Sanders III J. H., « Queering the Museums », Culture Work. A Periodic Broadside for Arts and Culture Workers, vol. 11, n° 1, 2007, p. 125-130.

[7] Barendregt L., Queering the Museum. How do queering strategies in museums change the representation of queer people?, mémoire de master en Gender Studies sous la dir. de Vassiliki Belia, Utrecht University, 2017, 1 vol.

[8] Prottas N., « Queering the Museum in a (Slightly) Broader Context », Journal of Museum Education, vol. 45, n° 4, 2020, p. 357-358.

[9] Middleton C., Sullivan N., Queering the Museum, Abingdon, Routledge, 2020.

[10] Voir le programme du séminaire : https://bibliothequekandinsky.centrepompidou.fr/musee-d-art-moderne-section-sexualites et citer l’exposition Over the Rainbow  au CGP, Paris en 2023 ?

[11] Ce musée ouvre ses portes en 2005 à Vitry-sur-Seine, mais sa collection est issue du fonds départemental d’Art contemporain constitué par le conseil départemental du Val-de-Marne à partir de 1982. Il est exclusivement consacré à l’art contemporain en France à partir des années 1950, et couvre différents mouvements comme l’art cinétique, Supports/Surfaces, le nouveau réalisme, mais aussi la création actuelle, notamment la production d’artistes émergent·e·s.

[12] Le musée présente, entre autres expositions temporaires,  Chercher le garçon  en 2015 portant sur les masculinités, une rétrospective éponyme de l’artiste homosexuel Jean-Luc Verna en 2016-2017, ainsi que l’exposition Trans/humance en 2019-2020.

[13] Les accrochages des collections témoignent de l’intégration de ces enjeux, comme avec l’accrochage intitulé À mains nues en 2022 qui évoque les pratiques artistiques de réinvention de soi, et Frapper du pied  en 2023 qui rend hommage à la Journée internationale des droits des femmes.

[14] Avec les propositions de : Martine Aballea, Marc-Antoine Bartoli, Gaëlle Choisne, Claude Closky, Béatrice Cussol, Edi Dubien, Esther Ferrer, Jakob Gautel, Véronique Hubert, Frank Lamy, Mehryl Levisse, Franck Mas, Roxane Maillet & Elodie Petit, Tania Mouraud, Ana Pi, Valentin Ranger, Julien Ribeiro et SMITH.

[15] Voir le site du MAC VAL : https://www.macval.fr/ART-ACTION-une-collaboration-Act-Up-Paris-et-MAC-VAL

[16] Bellanger E., Mischi J. (dir.), Les territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Paris, Armand Colin, 2013.

[17] Holvikivi A., Holzberg B., Ojeda T. (dir.), Transnational Anti-Gender Politics. Feminist Solidarity in Times of Global Attacks, Basingstoke, Palgrave Macmillan Cham, 2024.

[18] Ces entretiens inédits ont été effectués dans le cadre du projet de recherche financé par le Partenariat sur les nouveaux usages des collections dans les musées d’art (CRSH 2021-2028) du Groupe de recherche et de réflexion CIÉCO qui collabore avec la revue exPosition au présent numéro.

[19] Sous le commissariat de Nicolas Surlapierre, et le co-commissariat de Yuan-Chih Cheng, Anaïs Linares et Margaut Segui. Voir le site du musée : https://www.macval.fr/Le-genre-ideal

[20] Forsell V., In Plain Sight: Queer Symbolism Encoded in the Works of Marsden Hartley, Robert Rauschenberg, and Jasper Johns, mémoire de master en histoire de l’art sous la dir. d’Erin Pauwels, Temple University, 2019, 1 vol., p. 64.

[21] Katz J., « John Cage’s Queer Silence or How to Avoid Making Matters Worse », GLQ, A Journal of Lesbian and Gay Studies, vol. 5, n° 2, 1999, p. 183.

[22] Sous le commissariat de Frank Lamy, assisté de Julien Blanpied. Voir le site du musée : https://www.macval.fr/Forever-Young

[23] CoCo De RinneZ, POUR QUI SE PREND COCO DE RINNEZ ?, depuis 2013, photographies  couleur, 60 x 40 cm, voir sur le site du musée : https://www.macval.fr/CoCo-De-RinneZ-8080

[24] Jordan Roger, Burn Them All: Die Soon, 2023, ensemble de faïences cuites et émaillées, voir le site du musée : https://www.macval.fr/Vue-de-l-exposition-Forever-Young.

Pour citer cet article : Quentin Petit Dit Duhal, "Genre et sexualité au musée : discours, dispositifs, archives – Introduction", exPosition, 12 août 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/petit-dit-duhal-introduction/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une « micro-institution » queer

par Frédéric Herbin

 

— Frédéric Herbin est historien de l’art, chercheur associé au laboratoire InTRu (EA 6301 – Université de Tours) et enseigne à l’École nationale supérieure d’art de Bourges. La question de l’exposition tient une place importante dans ses activités, à la fois comme pratique et objet d’analyse. Il a notamment dirigé le volume collectif L’Objet de l’exposition : L’architecture exposée (2015) et récemment développé un projet de recherche porté collectivement (ENSA Bourges, Esad TALM-Tours, InTRu) et soutenu par le ministère de la Culture : Queering the Exhibition – Queering the Archive(2024-2026).  —

 

« Emmetrop reste un espace d’exception en France parce qu’il provient d’une tradition alternative, d’extrême gauche, et a quand même su résister dans un contexte de politique culturelle particulièrement réactionnaire. Elles/Ils m’ont proposé de venir travailler avec une association lesbienne, et moi je suis arrivée dans cette association pour faire une conférence sur les politiques queer et un atelier drag king… […]. En fait, j’ai trouvé un espace d’expérimentation incroyable, parce qu’ils avaient la plateforme idéale pour mettre en place des projets de production à la frontière entre l’activisme, la critique et l’artistique. C’était parfait ! Et je me rends compte que les projets les plus risqués que je monte, en tout cas aujourd’hui, se passent à Bourges […]. Évidemment, maintenant je travaille dans des structures beaucoup plus grandes, comme Reina Sofia à Madrid, où souvent je porte des projets que j’ai commencé par développer en phase expérimentale à Emmetrop. Pour moi, cet aller-retour entre micro-institution comme Emmetrop et “musée national” est crucial[1] ».

Le témoignage de Paul B. Preciado situe rapidement le contexte singulier de la friche industrielle de Bourges investie par l’association Emmetrop. En regard, il interroge les capacités des structures culturelles plus établies à accueillir les critiques des normes de genre et de sexualité, qui plus est dans leurs formes radicales et expérimentales[2]. La littérature qui s’est penchée sur la situation française a vite fait de dresser la courte liste des expositions abordant les questions de genre et de sexualité en dehors d’un prisme hétéronormatif, avant les années 2020 au sein des musées d’art[3]. Sur ce plan, le retard par rapport à nombre de pays nord-américains ou européens est sans équivoque. À l’image d’Emmetrop, il existe cependant d’autres institutions artistiques qui se sont montrées plus ouvertes aux communautés LGBTQIA+ et davantage engagées dans une réflexion sur leurs représentations[4]. Inscrites en marge des réseaux d’institutions de portée nationale, parfois de la géographie des grands centres urbains, leur histoire est encore négligée alors qu’elle dessine un terrain prolifique d’exploration pour penser les expositions qui s’emparent des rapports de genre et de sexualité. Nous proposons de regarder Emmetrop comme l’un de ces sites d’expérimentation où les pratiques curatoriales se sont développées avec leurs spécificités, mobilisant des ressources différentes de celles des institutions de plus grande envergure.

La démarche comporte sa part d’ambiguïté, au moment où l’héritage de cette structure culturelle négocie avec la projection de son futur. Les associations Emmetrop et Bandits-Mages ont fusionné en 2020 pour former une seule entité, Antre Peaux, héritant du nom donné à l’ancienne friche industrielle située à Bourges dont elles partagent les espaces[5]. 2025 marque un autre tournant : les archives des associations historiques sont versées aux archives municipales et communautaires de Bourges, tandis qu’Antre Peaux doit repenser son projet face à une situation économique difficile. L’écriture de cet article contribue à une historicisation qui ne peut échapper à l’effet de légitimation qu’elle produit, a posteriori, pour une structure associative construite en marge et qui n’existe plus en tant que telle. Mais il ne s’agit pas de faire remonter cette mémoire pour la reléguer dans un passé révolu au titre de l’archive historique. Si les archives d’Emmetrop amènent à constater son importance en tant que pôle de diffusion et d’expérimentation du champ de pensée queer en France[6], elles sont réactivées pour participer à une réflexion sur l’exposition aujourd’hui[7].

Les archives de l’association permettent de retracer les jalons du compagnonnage que Paul B. Preciado évoque. Celui-ci commence dès le début des années 2000 et s’étale sur une décennie. Des traces affleurent dans les productions de l’époque, par exemple dans Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, qu’il publie en 2008 ou dans le documentaire Mutantes (Féminisme Porno Punk) que Virgine Despentes signe l’année suivante. Sur place, les expressions de ce compagnonnage sont multiples : cycles de conférences en partenariat avec l’École nationale supérieure d’art de Bourges, concerts, performances, projections ou ateliers drag king. Plusieurs expositions intègrent également cette programmation intriquée. Après avoir présenté le travail de Del La Grace Volcano en 2005, puis d’Annie Sprinkle et Elizabeth M. Stephens en 2007, Emmetrop s’engage dans le programme « Body Hacking » (2011-2013), dont le premier volet IM/MUNE s’articule, cette fois, à une exposition collective.

Le corpus des actions menées par Paul B. Preciado à Bourges ne connaît sans doute pas d’équivalents en France et fournirait matière à plusieurs études. Pour cet article, IM/MUNE sera mis en avant. Offrant une documentation visuelle, l’événement se distingue par son contenu et la manière dont il agence ses différentes composantes. L’exposition collective qu’il intègre, incarne un cas particulier parmi celles qui se saisissent des questions liées au VIH/sida en France. Dans sa tentative d’associer art et activisme, notamment à travers le recours à l’archive, cette exposition propose une forme hybride qui s’appuie sur les principes du « capitalisme pharmocopornographique » développé par le philosophe. En analysant le contexte de programmation multiple auquel elle participe, le contenu qu’elle mobilise et la scénographie qu’elle met en œuvre, il s’agira de faire apparaître les spécificités d’une exposition collective réalisée dans une « micro-institution comme Emmetrop ».

La plateforme curatoriale comme forme de programmation

IM/MUNE débute le mardi 8 novembre 2011, avec la première séance d’un séminaire qui se tient à l’école d’art, trois soirs d’affilée de 21h à minuit. La conférence est introduite par Nathalie Magnan, professeure de l’école, et Erik Noulette, codirecteur d’Emmetrop, deux personnes qui, par leurs engagements partagés, jouent un rôle moteur dans la collaboration entre les deux lieux sur les sujets de genre et de sexualité[8]. Nathalie Magnan ne manque pas de rappeler que cette série de conférences n’est pas la première que Paul B. Preciado donne dans cet amphithéâtre ; le philosophe a déjà expérimenté ce format, les 22, 23 et 24 octobre 2007, dans le cadre du programme « Sexe public » entourant l’exposition d’Annie Sprinkle et Elizabeth M. Stephens, Faire l’amour avec Marcel D.[9]. Si l’idée qu’une exposition peut s’adjoindre une programmation culturelle constituée d’événements de natures diverses est presque devenue une règle[10], il faut souligner la particularité de ce qui se produit avec Emmetrop.

« Sexe public » s’affirmait comme un ensemble se déclinant pendant sept jours en « séminaire, exposition, concert performance, film ». Faire l’amour avec Marcel D. apparaissait donc comme l’une des expressions participant de cette programmation multiple organisée autour de la présence des artistes étasuniennes. Cette exposition, dont Paul B. Preciado assurait le commissariat, constituait un noyau où se concentrait une série d’œuvres offrant une vision rétrospective sur leur travail et pouvant accueillir l’activation de performances[11]. Mais la centralité de l’exposition était en même temps tempérée par sa temporalité, qui n’excédait pas celle de la présence des artistes à Bourges. Il ne faut pas y lire un glissement vers des formes événementielles répondant à une volonté de communiquer et d’attirer des publics qui ne seraient pas mobilisés par le régime de l’exposition d’art contemporain. Ce serait oublier l’identité pluridisciplinaire qu’Emmetrop a toujours cultivée[12]. La place donnée à l’exposition d’objets d’art nous semble participer d’une mise en cause des catégories et des hiérarchies culturelles qui s’y attachent. En ce sens, elle épouse sur le plan structurel le projet d’interrogation des normes de genre et de sexualité, des systèmes de domination qu’elles induisent, alimenté par la collaboration avec Paul B. Preciado.

Quatre ans plus tard, IM/MUNE s’inscrit dans la même démarche. Sous-titré « Fabrique virale, Guérilla contre-biopolitique et Pratiques performatives », l’ensemble de la programmation s’étale cette fois sur presque trois semaines. Le séminaire à l’École d’art, « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antirétrovirales », précède juste l’exposition Dis.positif Im/mune, qui s’ouvre le vendredi 11 novembre et dure jusqu’au dimanche 27. Cette période est scandée de performances, projections, workshops, conférences, DJ set et prend fin avec un brunch le dernier jour, qui doit permettre d’annoncer la suite du projet « Body Hacking » en 2012[13]. Lors de l’introduction du séminaire, Erik Noulette pose clairement cette continuité : « pour nous, tout repose un peu sur un positionnement, une parole, qui va se décliner pendant trois semaines[14] ». Cette manière d’associer divers registres de discours et de formes, au sein d’une même programmation, caractérise la collaboration entre Emmetrop et Paul B. Preciado. L’exposition, comme écriture centrale, formalisée par un rassemblement figé d’artefacts artistiques, y cède le pas face à ce que l’on est tenté de qualifier de « plateforme curatoriale ». Celle-ci accueille des propositions qui s’articulent étroitement entre elles, sans pour autant s’inscrire dans l’unité temporelle et physique d’un accrochage, pas plus que sous la coupe d’une auctorialité individuelle dominante. On pense au sens politique de ce terme, à la plateforme comme ensemble de principes et de revendications partagés par un collectif. En l’occurrence, IM/MUNE est conçu pour penser le sida « comme un espace d’action politique et de pratique artistique[15] », en faisant place aux différentes expressions qui se sont développées, contre le régime de contrôle du corps et de la sexualité né avec la maladie. La plateforme curatoriale se montre particulièrement adéquate pour recevoir cette hétérogénéité de formes critiques qui excède le domaine matériel de l’objet unique, collectionné, exposé et valorisé par l’histoire et le marché de l’art.

« Dispositif expositionnel[16] » IM/MUNE

Le titre de l’exposition, Dis.positif Im/mune, marque une filiation de la pensée foucaldienne, la notion de dispositif s’affirmant comme enjeu primordial en regard du sujet. Michel Foucault parle du dispositif comme « d’un ensemble résolument hétérogène », « une sorte – disons – de formation, qui […] a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence ». Il « reste dispositif » dans la mesure où il engage un « processus de perpétuel remplissement » de cette « fonction stratégique[17] ». On perçoit d’emblée le rapport qui peut s’établir avec l’épidémie du VIH/sida et le « capitalisme pharmacopornographique » analysé par Paul B. Preciado dans Testo Junkie, que l’exposition associe sous un régime de « gestion biopolitique du corps et de la sexualité[18] » visant l’immunité. Lors de la conférence inaugurale d’IM/MUNE, l’auteur affirme ainsi que « le sida est la première maladie pharmacopornographique[19] ». Dis.positif Im/mune donne corps à cette idée par les contenus présentés, tout autant que par le « dispositif expositionnel » qui, nous le verrons, contribue particulièrement à matérialiser le lien avec le concept de Foucault.

Les archives d’Emmetrop ne contiennent pas de plan de l’exposition Dis.positif Im/mune, mais son ouverture a donné lieu à un enregistrement vidéo qui montre une déambulation dans l’espace[20]. Placée près de l’entrée, la caméra saisit l’intervention de deux Sœurs de la Perpétuelle Indulgence qui bénissent les personnes qui pénètrent l’exposition. Dans cet espace en grande partie vide[21], elles apparaissent près d’une première œuvre de Dana Wyse (Fig. 1) : une enseigne de pharmacie dont la forme a été détournée de manière à dessiner une croix latine, Last night a pharmacy saved my life (2001).

Fig. 1 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (bénédiction par les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sous l’œuvre de Dana Wyse, Last night a pharmacy saved my life) © Pascal Vanneau

On découvre ensuite un étalage des fameuses pilules de l’artiste, comportant plusieurs dizaines de sachets disposés sur quatre registres. Dans le prolongement de ce premier espace se situe celui qui singularise le Transpalette, lieu où l’association organise des expositions d’art contemporain depuis 1998[22]. Traversé d’un grand puits de lumière sur ses trois niveaux, il contraint en partie l’accrochage sur des sortes de coursives aux premier et deuxième étages. Au rez-de-chaussée, aux œuvres de Dana Wyse s’ajoutent la vidéo Elisa+ (2009) de Shayo Detchema et un collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel réalisé à même le mur (Fig. 2 et 3). L’ensemble de ces éléments introduit ainsi la maladie au prisme de sa gestion biopolitique, convoquant des formes qui, à la fois, pointent cette gestion et la critiquent.

Fig. 2 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel, au fond à droite l’œuvre de Dana Wyse, Last night a pharmacy saved my life) © Pascal Vanneau
Fig. 3 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, archives numériques Antre Peaux, (sur le mur de gauche un étalage de pilules et objets produits par Dana Wyse sous le nom de Jesus Had A Sister Productions, au fond la projection de la vidéo de Shayo Detchema, Elisa+, sur le mur de droite le collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel) © Mamita

La figure de l’artiste chilien Lemebel est capitale pour IM/MUNE. Parmi ses actions documentées se distingue celle réalisée lors du défilé de la Pride de 1994 à New York, pour commémorer les vingt-cinq ans des émeutes de Stonewall : Alacranes en la marcha (Scorpions en marche). Il apparaît avec une banderole indiquant « Chile return AIDS » (Le Chili renvoie le SIDA), le torse recouvert d’un bustier représentant son anatomie interne et le visage ceint d’une couronne rayonnante de seringues contenant un liquide rouge. L’image tenait une place de choix dans l’incarnation visuelle du séminaire « SICK 80s / Malditos ochenta. Crisis del SIDA, arte y guerrilla contrabiopolítica », mené par Paul B. Preciado en 2010 au Museu d’Art Contemporani de Barcelona. On la retrouve logiquement sur le dépliant d’IM/MUNE, qui développe les problématiques traitées à Barcelone. Le motif de la couronne de seringues est même décliné à la manière d’un logotype en aplats noirs accompagnant le titre de l’événement. Un dessin de l’organe cardiaque s’y substitue au visage de Lemebel appuyant l’évocation de références iconographiques multiples : médicale, religieuse, interne à l’œuvre de l’artiste ou à l’aire culturelle dont il est originaire. Frappante, l’action de Lemebel s’offre comme une démonstration exemplaire des enjeux que souhaite aborder IM/MUNE. Se situant à la lisière de l’art et du militantisme, elle ouvre la question du sida sur un horizon de contrôle et de discrimination des corps, ici ancré dans des logiques de domination postcoloniales du Nord sur les Suds.

Aux premier et deuxième étages du Transpalette, la scénographie se fait plus dense en s’appuyant sur l’œuvre Functionnal Floor (2001) de Nicolas Floc’h. Formée de plaques d’Alucobond qui sont autant de modules pouvant être montés en meubles, elle permet à la fois de matérialiser des espaces et de fournir un mobilier uniforme pour l’exposition. Toujours disposée sur une moquette, chaque partie soulevée pour devenir meuble révèle cette couche inférieure qui contraste alors avec les surfaces en aluminium du matériau. Les coursives du premier étage sont scandées par une succession de bureaux en Alucobond avec des tabourets pour s’y installer. En partie issus des plaques installées sur le sol des coursives, leur absence révèle la moquette rose qui se trouve en dessous. Les bureaux accueillent des ordinateurs portables, chacun connecté à un écran et à deux casques (Fig. 4 et 5). Le cartel filmé lors du vernissage annonce cinq « bornes » et une projection journalière : 1. David Wojnarowicz, Sex series and others (1989-1998), 2. DIVA TV / Act Up New York, Like a prayer, stop the church (1990) et Funérailles politiques[23] (1992), 3. Rosa von Praunheim, Silence = Death (1990), 4. Actup Paris / Christian Poveda, Act-up : On ne tue pas que le temps (1996), 5. Guillaume Dustan, Enjoy (back to Ibiza) (2001) et Nietzche (2002) et tous les jours à 16h, Hervé Guibert, La pudeur ou l’impudeur (1992).

Fig. 4 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au rez-de-chaussée la projection de la vidéo de Shayo Detchema, Elisa+ et le collage d’impressions documentant les actions de Pedro Lemebel, au premier étage les bornes vidéos programmées par le peuple qui manque et le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) © Pascal Vanneau
Fig. 5 : Vue du vernissage de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au premier étage les 5 bornes vidéos programmées par le peuple qui manque, au premier et au deuxième étage le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) © Pascal Vanneau

Cette programmation vidéo se joue encore des frontières entre art et activisme, œuvre et archive. La structure curatoriale et de distribution de films d’artistes, le peuple qui manque (Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros), en est à l’origine et intervient aussi en organisant deux « cinéforums » en présence de réalisateurs[24]. L’invitation qui leur est faite par Paul B. Preciado prolonge une collaboration construite au fil d’événements programmés par cette structure, notamment lors du Festival de Cinéma Queer de Paris créé en 2005. Le peuple qui manque, qui se revendique justement comme plateforme curatoriale, est familier des programmations qui mêlent différents moyens d’expression – surtout des projections, des conférences et des rencontres – parfois éclatées dans plusieurs lieux[25]. Il prend donc facilement place au sein de la « plateforme curatoriale » IM/MUNE, qui ainsi ne décline pas seulement la programmation conçue par Erik Noulette et Paul B. Preciado, mais se montre capable d’en accueillir d’autres. On le voit, ce principe de plateforme opère de manière à contredire la hiérarchie qui place l’exposition au centre de la programmation, mais travaille également à ébranler l’auctorialité du commissaire au sein de celle-ci.

Si le contenu diffusé sur les écrans est déterminé par cette invitation, le dispositif scénographique installe une atmosphère qui épouse les préoccupations de Paul B. Preciado. En observant les images témoignant de l’exposition, on pense rapidement au paradigme de consommation des flux d’images à l’ère post-Internet, avant la démocratisation du smartphone connecté. Tout le monde paraît posté devant un ordinateur personnel : l’installation sur un bureau signale l’ambiguïté de cette configuration présente dans les espaces de travail tout en ayant conquis l’univers domestique pour la consultation de contenus en ligne. Dans l’espace panoptique du Transpalette, le dispositif de contrôle des corps et des subjectivités alliant « technologies biomoléculaires, numériques et transmission d’information à grande vitesse[26] », décrit sous l’expression de « capitalisme pharmacopornographique », semble se matérialiser sous la forme de ce « dispositif expositionnel » (Fig. 6). Le Functionnal Floor de Nicolas Floc’h renforce cette sensation par le caractère hygiéniste de ses surfaces en aluminium et par la répétition standardisée des meubles qu’il permet de réaliser. La chaleur des corps, les expressions de résistances apparaissent en contraste sur les écrans, comme la moquette rose qui affleure où des plaques sont prélevées pour former les meubles.

Fig. 6 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au premier étage les bornes vidéos programmées par le peuple qui manque et le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) archives numériques Antre Peaux © Mamita

Le deuxième étage ne déroge pas à cette esthétique. Cette fois, les ordinateurs portables sont ouverts sur les bureaux. Un gros plan sur l’un permet de voir défiler des photographies de documents d’archives, tandis que l’autre semble à disposition pour naviguer sur Internet. Sur les coursives, l’ambiguïté entre espace domestique et espace de travail s’accentue avec un choix de mobilier qui privilégie longues étagères murales et tables basses. Diverses documentations y sont à disposition, ouvrages sur les premières et articles universitaires imprimés sur les secondes. Dans un coin, une des tables basses offre également le nécessaire pour confectionner des boissons chaudes. Comme le précédent, cet étage est dédié à la consultation, mais il invite à s’installer en prenant davantage ses aises, sans doute parce qu’il présente surtout des formes écrites. Outre la documentation pouvant être consultée et peut-être reproduite à l’aide d’une imprimante photocopieuse placée près des bureaux, une place particulière est également faite à l’écriture dans l’accrochage. Onze grandes impressions reprenant des extraits de livres sont disposées aux murs (Fig. 7 et 8). À partir des archives, on identifie Testo Junkie, à nouveau Guibert, Wojnarowicz et Dustan[27], mais également Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais (1988), Susan Sontag, Le sida et ses métaphores (1989), Steven Epstein, La grande révolte des malades. Histoire du sida 2 (1996) et Michel Bounan, La vie innommable (2000). Cette série en noir et blanc, uniforme dans son format, brouille à nouveau le statut des formes exposées. Dis.positif Im/mune accueille indifféremment ces impressions textuelles, comme de la documentation, des vidéos, des multiples ou des œuvres uniques. Les enjeux critiques liés à la prise en charge du VIH/sida guident la mise en relation de ces éléments, bien plus que les catégories auxquelles ils peuvent appartenir, traduisant le parti-pris de la « plateforme curatoriale » au sein de l’exposition et la volonté de mêler art et activisme.

Fig. 7 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au deuxième étage les postes de consultation et le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor) © Pascal Vanneau
Fig. 8 : Vue de l’exposition IM/MUNE, 11 novembre 2011, Transpalette, Bourges, (au deuxième étage les espaces de consultation, le dispositif scénographique formé par l’œuvre de Nicolas Floc’h, Functionnal Floor, sur le mur de gauche des impressions d’extraits de livres) archives numériques Antre Peaux © Mamita

François Piron le rappelle[28], dans son essai dédié au travail de Michel Journiac, Antoine Idier se demandait ce qu’il s’est passé dans l’art en France concernant le sida et pointait une absence d’engagement[29]. IM/MUNE ne contredit pas ce constat et ne peut ignorer que peu d’œuvres d’arts plastiques se sont emparées de l’épidémie et de ses conséquences comme sujet, qu’elles n’ont ni bénéficié d’une grande visibilité, ni intégré les collections des musées. Elle appelle à décentrer la question. En excédant le cadre de l’exposition d’art contemporain pour s’engager dans la conception d’une « plateforme curatoriale », le projet d’Emmetrop et de Paul B. Preciado s’offre comme une contribution pour imaginer des manières de faire avec ces absences. Les interventions, performances, projections, rencontres et exposition, y constituent un ensemble pouvant s’ouvrir à diverses participations des domaines culturels, militants, des membres des communautés les plus stigmatisées par l’apparition de la maladie et sa gestion. Les témoignages de la lutte contre l’épidémie, de contestation des politiques mises en place pour y répondre, proviennent ainsi souvent du milieu activiste ou de positionnements à la frontière avec celui-ci. Si les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sont présentes pour une bénédiction lors de l’ouverture de Dis.positif Im/mune, il faut ajouter qu’elles sont à l’origine d’un autel qui prend place au sein de cette exposition. Leurs actions de lutte et de prévention sont encore mises en avant par la projection d’un documentaire qui revient sur leur histoire[30]. Les archives en ligne gardent trace d’une large volonté d’ouverture s’affirmant à travers un appel :

« IM/MUNE lance un appel aux projets ouverts à tou(te)s : associations de prévention, d’information et de support VIH, artistes, activistes, étudiants d’écoles d’art,… Merci de contribuer par vos : textes, images, vidéo, interventions débats, performances, installations, lectures slam et autre poésie sonore, apports ressources et archives…[31] ».

Aujourd’hui, il est difficile de statuer sur le succès de cet appel. Les objectifs qu’il poursuit n’en perdent pas pour autant leur pertinence en matière de collaborations avec les communautés impliquées et de prise en compte de corpus d’objets longtemps négligés par les institutions artistiques[32]. Mais IM/MUNE témoigne aussi de la difficulté de ces collaborations. Tandis que le programme annonce la participation de l’association Act Up-Paris, logo à l’appui, une lettre cinglante consomme la rupture avec le projet, peu avant qu’il ne démarre. Le désaveu de l’association acte des différences de points de vue qui peuvent tenir aux mutations de l’époque. IM/MUNE pourrait être qualifiée de plateforme curatoriale « post-antirétroviraux », inscrite dans ce moment où la médecine commence à envisager de pouvoir contrôler le virus du VIH et sa propagation. Élisabeth Lebovici évoque aussi son sentiment « de rompre avec la doxa d’Act Up[33] » en regardant le film de Guibert diffusé dans l’exposition. Si nombre d’éléments présentés rappellent les combats acharnés qui accompagnent l’émergence de la pandémie, Dis.positif Im/mune s’ouvre également vers d’autres rapports à la maladie. Le « dispositif expositionnel » marque ici par sa capacité à relier ces différentes expressions sans les hiérarchiser, mais également à incarner le dispositif de gestion de l’immunité à l’heure du « capitalisme pharmocopornographique ». En ce sens, IM/MUNE compte parmi les expériences qui peuvent nourrir les réflexions curatoriales abordant les sujets LGBTQIA+ et la manière dont les formes de l’exposition peuvent les épouser.

 

 Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] Preciado P. B., Grino C., « Beatriz Preciado. Entretien avec Claire Grino », Inter, n° 112 : SEXES à bras-le-corps, 2012, p. 25.

[2] Bas Hendrikx souligne que « lorsque les musées ont décidé d’inclure des expositions d’artistes LGTBTQIA+ ou à thématique queer dans leurs programmes, ils l’ont fait grâce au lobbying et au travail des membres du personnel queer, et ont souvent bénéficié d’un accès plus limité aux ressources et au soutien institutionnels ». Hendrikx B. « Introduction: A Labour of Love », Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 9 : « Where museums did decide to programme exhibitions by LGTBTQIA+ artists or include queer-themed shows in their programmes, they came about through the lobbying and labour of queer staff members, and were often provided with less access to institutional ressources and support ».

[3] Voir Delille D., « Exposer la différence », Over the Rainbow. Autres histoires de la sexualité dans les collections du Centre Pompidou, cat. exp., Paris, Centre Pompidou, 2023, p. 179-180 ; Piron F., « Exhibitions and AIDS in France: Far From Institutional », Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 213-223 ; Petit dit Duhal Q., Art Queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Joinville-le-Pont, Double ponctuation, 2024, p. 158-184.

[4] Bétonsalon pourrait être cité à titre d’exemple, notamment avec l’exposition « Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. »*, qui s’est tenue en 2013 et dont le commissariat était assuré par Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros (le peuple qui manque). Pour consulter le journal de l’exposition en ligne : https://www.lepeuplequimanque.org/fais-un-effort/.

[5] Pour des détails sur cette généalogie, voir le site de l’association Antre Peaux qui renvoie également vers les sites archivés d’Emmetrop et de Bandits-Mages : https://antrepeaux.net/lieux/antre-peaux/.

[6] Voir également les témoignages d’Inès et Philippe Liotard qui citent plusieurs figures qui se croisent chez Emmetrop. Liotard I., Liotard P., Queer, Paris, Anamosa, 2025, p. 6-9.

[7] Depuis 2024, le projet de recherche « Queering the Exhibtion – Queering the Archive », porté par l’école nationale supérieure d’Art de Bourges et l’école supérieure d’Art et de Design TALM-Tours, en collaboration avec le laboratoire InTRu (EA 6301 – Université de Tours), s’emploie à ce but, avec le soutien du ministère de la Culture. Pour plus d’informations, voir : https://ensa-bourges.fr/2024/12/17/queering-the-exhibition-queering-the-archive/.

[8] Voir la captation vidéo conservée à la bibliothèque de l’école nationale supérieure d’Art de Bourges : Conférence mardi 8 novembre 2011, Beatriz Preciado, Séminaire « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antiretrovirales », 8-10 novembre 2011, École nationale supérieure d’Art de Bourges, 142’23.

[9] Voir le dossier de presse conservé aux archives municipales et communautaires de Bourges, fonds Emmetrop, dossier 47S442.

[10] Voir Jacobi D., « Exposition temporaire et accélération : la fin d’un paradigme ? », La Lettre de l’OCIM, n°150, novembre-décembre 2013, en ligne : http://journals.openedition.org/ocim/1295 (consulté en juin 2025).

[11] Pour une documentation voir : https://loveartlab.ucsc.edu/2016/06/12/faire-lamour-avec-marcel-duchamp/.

[12] Voir Galant M., « “Il faut dire qu’on était punks…” interview de Frédérique Marciniak et Erik Noulette (partie 1) », L’Agitateur de Bourges, samedi 8 novembre 2008, en ligne : https://www.agitateur.org/spip.php?article1109 (consulté en juin 2025) et « “Spécialistes de rien ! ” interview de Frédérique Marciniak et Erik Noulette (partie 2) », ibid., mardi 11 novembre 2008, en ligne : https://www.agitateur.org/spip.php?article1117 (consulté en juin 2025).

[13] Voir le dépliant du programme conservé aux archives municipales et communautaires de Bourges, fonds Emmetrop, dossier 47S461.

[14] Noulette E., Conférence mardi 8 novembre 2011, Beatriz Preciado, Séminaire « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antiretrovirales », 8-10 novembre 2011, École nationale supérieure d’Art de Bourges, 2’21.

[15] Preciado P. B., ibid., 33’23.

[16] Noulette E., ibid., 2’38.

[17] Foucault M., « Le jeu de Michel Foucault », Ornicar ? Bulletin périodique du champ freudien, n° 10, juillet 1977, p. 62-93 ; cité d’après Foucault M., Dits et écrits. Vol. III : 1976-1979, Defert D., Ewald F. (éd.), Paris, Gallimard, 1994, p. 299.

[18] Voir le texte de présentation de l’exposition conservé aux archives municipales et communautaires de Bourges, fonds Emmetrop, dossier 47S461.

[19] Preciado P. B., Conférence mardi 8 novembre 2011, Beatriz Preciado, Séminaire « Open the Pill, politiques de l’immunité et luttes antiretrovirales », 8, 9 et 10 novembre 2011, École nationale supérieure d’Art de Bourges, 30’05.

[20] Delval É., Desjardins A.-C., « Ven 11 nov 2011 – Immune », Mini-DV, 34’12, 11 novembre 2011.

[21] La performance d’Oreet Ashery, Monkey Bum Factory, s’y tient également, à l’issue du workshop qu’elle mène dans le cadre d’IM/MUNE. Pour une documentation voir : http://oreetashery.net/work/party-for-freedom-monkey-bum-factory/.

[22] Poret J. (coord.), 1998-2003 au Transpalette, Bourges, Emmetrop, 2004.

[23] Sous ce titre est précisé : « David Wojnarowicz / ASHES ACTION / Mark Lowe Fisher / Tim Bailey / Jon Greenberg / Aldyn McKean ».

[24] Pour plus de détails sur les contributions, voir : https://www.lepeuplequimanque.org/immune/.

[25] Pour une archive des activités curatoriales, voir : https://www.lepeuplequimanque.org/about/#curating.

[26] Preciado P. B., Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008, p. 74.

[27] À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), Le protocole compassionnel (1991), Au bord du gouffre (1991), Plus fort que moi (1998).

[28] Piron F., « Exhibitions and AIDS in France: Far From Institutional », Hendrikx B. (dir.), Queer Exhibition Histories, Amsterdam, Valiz, 2023, p. 213-223, p. 213.

[29] Idier A., Pureté et impureté de l’art. Michel Journiac et le sida, Rennes, Sombres torrents, 2019.

[30] Barachin N., Leroy S., Et ta sœur… ?, Les Films du Tamarin, 2011, 64’. Projeté le vendredi 11 novembre 2011, dans le cadre du Cinéforum Im/mune 1 présenté par les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence.

[31] Voir http://www.laboratoiredugeste.com/spip.php?article488 et http://web.archive.org/web/20150302185949/http://bodyhacking.fr/appel-a-projets-immune.

[32] Ces caractéristiques sont notamment mises en avant par Quentin Dit Petit Duhal lorsqu’il préfigure ce que pourrait être un « musée queer d’art ». Cf. Petit Dit Duhal Q., Art Queer. Histoire et théorie des représentations LGBTQIA+, Joinville-le-Pont, Double ponctuation, 2024, p. 163-171.  

[33] Lebovici É., « Une exposition newyorkaise (Moyra Davey, Hervé Guibert, HeinzPeter-Knes, Jason Simon, Danh Vo̅, Francesca Woodman, Rona Yefman) », Le Beau Vice, 16 mai 2013, en ligne : https://le-beau-vice.blogspot.com/2013/05/une-exposition-newyorkaise-moyra-davey.html.

Pour citer cet article : Frédéric Herbin, "Dis.positif IM/MUNE, l’exposition de Paul B. Preciado et Emmetrop : penser les formes curatoriales à partir d’une « micro-institution » queer", exPosition, 10 juillet 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/herbin-preciado-emmetrop/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

La marrade (Dunkerque, 2025-2026), histoire d’une riposte féministe pleine d’humour

par Camille Debrabant

 

— Camille Debrabant est docteure en histoire de l’art, membre de l’AICA, elle enseigne à l’ENSAD Nancy et collabore régulièrement à art press. Après avoir consacré sa thèse au sort théorique de la peinture à l’ère du postmodernisme, elle a prolongé et élargi ses recherches à la circulation des images et au renouvellement des pratiques picturales contemporaines dans l’environnement numérique. Elle a assuré à ce titre le commissariat des expositions Peinture Obsolescence Déprogrammée et Peinture Obsolescence Déprogrammée − Licences libres, respectivement présentées au MASC des Sables d’Olonne (2020-21) et au Musée de l’Hospice Saint Roch d’Issoudun (2022). —

 

Reconnue comme l’une des historiennes de l’art « les plus singulières d’aujourd’hui[1] », Camille Paulhan confirme avec l’exposition La marrade son indépendance d’esprit. Critique d’art, elle a imprimé sa marque par un mélange de fantaisie et d’intégrité, en se saisissant de sujets inattendus, littéralement excentriques, au nombre desquels figurent le sucre, l’art castelroussin, les champignons hallucinogènes, les métaphores excrémentielles dans les œuvres chocolatées, l’avenir de l’art prédit par une cartomancienne, les maisons hantées du pays basque, les homonymes, l’anecdote, l’histoire du fromage dans l’art, etc. Si le caractère improbable de ces intitulés peut susciter l’incrédulité académique, Camille Paulhan appréhende chaque objet d’étude avec un sérieux et une rigueur toute scientifique. Pour son premier commissariat d’exposition institutionnelle, elle conduit, en collaboration avec Hanna Alkema au LAAC (Lieu d’art et d’action contemporaine) de Dunkerque, un ambitieux projet qui, comme à son habitude, aborde son sujet à rebrousse-poil, considérant ainsi la deuxième vague féministe sous l’angle inédit de l’humour[2].

S’adresser à tous·tes

Avant d’entrer dans le détail des sept sections qui composent l’exposition La marrade, il nous faut considérer son titre, dont le registre familier assume son caractère non convenu. S’amusant de l’absence du terme dans le dictionnaire, la commissaire souligne sa dimension collective, qu’elle situe sous le double matronage de deux femmes de lettres engagées : Benoîte Groult, d’une part, avec sa rigolade[3] et Virginie Despentes, d’autre part, dont elle aménage le mot d’ordre « Désormais on se lève et on se casse[4] » en « On se lève et on se marre » dans l’essai introductif du catalogue. Hautement significatif, ce glissement sémantique témoigne de la position de Camille Paulhan, qui préfère à la politique de la chaise vide le rire comme moyen de résistance.

Outre l’accessibilité affichée du titre populaire, la volonté manifeste de s’adresser à tous publics transparaît aussi dans l’abolition des hiérarchies traditionnelles entre les formes artistiques réunies. Au terme d’un colossal travail de recherches, sont présentés plus de 200 œuvres et documents, rassemblant peintures, gravures, sérigraphies, vidéos, sculptures, installations visuelles et sonores, dessins et photographies, aux côtés d’archives, de planches et d’albums de bandes dessinées et de sketchs[5]. Servi par une scénographie efficace, cet ensemble foisonnant de ressources est réparti entre des vitrines et des cimaises d’un violet pétant et militant, dont certaines sont tapissées d’images et de slogans de manifestations documentées par Catherine Deudon et Irène Bouaziz entre 1970 et 1980. Formée par trois chapitres − « Au commencement était le rire », « Comme un poisson sans bicyclette » et « En quête de nouveaux modèles » −, la première partie de l’exposition partage le résultat de ces investigations historiques approfondies, menées de front dans les collections muséales, les archives, la presse spécialisée des XIXe et XXe siècles et auprès des artistes[6].

Rive avec et rire de : de l’allégresse à la répression

Au seuil de l’exposition, les visiteur·euses se trouvent accueilli·es par une joyeuse foule de manifestantes anonymes, les invitant à partager leur liesse complice. Le parti pris consistant à mettre à l’honneur madame tout-le-monde se confirme par le choix des premières œuvres : alors que La rieuse (1ère moitié du XVIIe s.) peinte par Jan Van de Venne rend hommage à une vieille femme inconnue, dont le sourire édenté trahit la misérable condition du petit peuple flamand, la statuette de terre cuite représentant Baubô figure une autre vieille femme, modelée à la période hellénistique par un artiste dont le nom est tombé dans l’oubli. Usant du rire comme arme contre l’adversité, La rieuse fait fi de sa précarité, tandis qu’en découvrant son sexe, Baubô détourne Déméter de son désespoir après l’enlèvement de Perséphone par Hadès[7] et met ainsi fin à un épisode de sécheresse et de famine.

Si ces deux œuvres introductives ont valeur de manifeste par leur célébration commune d’une féminité âgée et au physique éloigné des canons de beauté standardisés, elles exposent aussi d’entrée de jeu la complexité de la mécanique du rire, qui n’est pas seulement la simple expression d’une joie innocente, mais recouvre une palette infiniment plus riche et ambiguë de sentiments. C’est ce que démontre parfaitement l’huile sur bois de Barent Fabritius qui complète ce panorama généalogique en illustrant la scène biblique de l’annonce de la naissance prochaine d’un enfant à Abraham et Sara – alors respectivement âgés de 99 et 90 ans. Ici Camille Paulhan attire l’attention sur l’asymétrie profondément injuste de l’interprétation du rire, compris chez Abraham comme un signe pur d’allégresse, mais perçu chez Sara comme une marque sournoise d’incrédulité et de défiance envers Dieu.

Face à cette première cimaise, un ensemble de gravures d’Honoré Daumier fait éclater toute la cruauté d’un humour misogyne − ouvertement dénoncé par l’appareil médiatique de l’exposition, qui tranche avec la réserve rhétorique muséale en usage. Le caricaturiste s’y gausse des femmes et de leurs prétentions d’indépendance. Ainsi une planche de la série Les Bas-Bleus (publiée dans Le Charivari du 26 février 1844) s’ingénie-t-elle à opposer le désir de création de la femme à son rôle de mère. Sous l’image d’une jeune femme accaparée par son activité d’écriture, tournant le dos à son enfant qui se noie, Daumier ironise : « La mère est dans le feu de la composition, l’enfant est dans l’eau de la baignoire ». L’exposition rappelle ainsi comment l’histoire biblique, mythologique et sociale font de la maternité une cible privilégiée du rire − point sur lequel nous reviendrons. Révélant l’inégalité séculaire des femmes et des hommes face à l’humour, longtemps exclusif d’une domination masculine[8], l’accrochage propose ensuite quelques exemples de retournements de situation, à travers des saynètes pratiquant l’inversion comique de genre, dont les intentions évoluent de la raillerie au XIXe siècle (Édouard de Beaumont, Les Vésuviennes, 1848 ; Célestin Guérineau, Les grandes questions : le féminisme ; Caran d’Ache, Féminisons !, 1900) vers la riposte au siècle suivant (film anciennement attribué à Alice Guy-Blaché, Les résultats du féminisme, 1906).

Si les caricatures du XIXe siècle associent déjà le mot à l’image humoristique, la deuxième salle de l’exposition, dédiée au militantisme féministe des années 1970, montre à quel point le langage, plus encore que l’image, devient le moyen privilégié d’une réappropriation de l’humour comme instrument de contestation de l’ordre patriarcal.

Image et langage

Dans cette section très dense intitulée « Comme un poisson sans bicyclette[9] », il s’agit de donner à lire les joyeuses répliques des femmes revendiquant leur droit à disposer de leur corps et de leur temps. Traduit par un sens aigu de la formule et du bon mot, l’humour incline vers l’absurde et privilégie le procédé du détournement, infléchissant ainsi de célèbres slogans : « Prolétaires de tous les pays, CARESSEZ-VOUS » (Les Gazolines). Cette célébration de l’écriture, diffusée sous forme d’affiches, tracts, badges, revues et archives vidéo, rend justice à la créativité collective et à l’inventivité poétique de la rue. Comme à contre-pied, ce chapitre est ouvert par l’unique œuvre contemporaine de l’exposition due à un artiste masculin[10] (parmi 78 femmes), Michel Journiac, dont l’autoportrait photographique, issu de la performance 24 heures de la vie d’une femme ordinaire (volet des « Fantasmes », 1974), le montre grimé en « militante » brandissant un phallus. Autrement dit, passée la première salle, la seule figure masculine autorisée se présente travestie et en empathie avec les combats féministes[11]. À une époque où, non sans malice, l’historienne de l’art Linda Nochlin s’interroge : « Why Have There Been No Great Women Artists? » (1971), la présence isolée de cet artiste masculin contemporain renverse le rapport de représentation entre les genres[12].

L’enfance, avant-poste de résistance

Au sein de cet espace, Nicole Claveloux assure un trait d’union entre la bande dessinée adulte féministe, entrée en résistance contre l’assignation genrée, et le renouvellement des modèles entrepris depuis la littérature jeunesse, offrant d’inédites opportunités de projection et de construction identitaires à des générations de fillettes à partir du milieu des années 1960. Emmenée par Grabote et Louise XIV (chez Nicole Claveloux), suivies de Mafalda (Quino), Marcelline le monstre (Mary Lystad et Victoria Chess), Nana (Jacqueline Cohen et Bernadette Després) ou Mimi Cracra (Agnès Rosenstiehl), cette armée de trublionnes irrévérencieuses, trop peu représentées dans des expositions d’art contemporain, anti-petites filles modèles, prend un malin plaisir à défier les carcans éducatifs et à piétiner l’ordre social.

Des albums jeunesse aux textes féministes d’Anne Sylvestre, le fil est tiré dans l’exposition jusqu’aux bandes dessinées de Claire Brétécher, dont les textes sont aussi portés sur scène par Josiane Balasko et Dominique Lavanant. On retrouve ici à la fois le refus de compartimenter les registres artistiques et la volonté de faire jouer une très large palette humoristique, en conférant une place de choix à l’humour noir, à travers les sketchs glaçants de Zouc (Le médecin, vers 1976), la menaçante série photographique d’Adrian Piper (I/You, 1975), les proverbes d’Annette Messager (Ma collection de proverbes, 1974) et les sérigraphies très caustiques de Niki de Saint-Phalle, centrées sur les injonctions normatives du regard masculin, dictant les apparences et attitudes féminines.

Muse, ménagère et jouet sexuel : infiltrer les stéréotypes

Dans un deuxième mouvement organisé en quatre chapitres, intitulés « Ne plus être une muse », « Tuer l’ange du foyer », « La gaudriole pour toutes » et « Nous mourrons de n’être pas assez ridicules[13] », l’exposition déploie un ample panorama d’œuvres féministes des années 1970. Moins saturé, l’accrochage y bénéficie d’une médiation scénographique tout aussi didactique, avec pour simple accessoire un rideau transparent violet, recréant symboliquement l’intimité du foyer, puis protégeant l’accès de l’alcôve érotique. L’ultime salle étant, pour sa part, agrémentée d’iconoclastes miroirs déformants, plus fréquents dans les fêtes foraines que dans les centres d’art, qui invitent les spectateur·ices de tous genres à se départir de leurs apparences pour se prendre au jeu du ridicule.

Dans cette partie de l’exposition est réuni un groupe conséquent d’artistes françaises, européennes et états-uniennes représentées à parts presque égales, et dans lequel se distingue ORLAN[14], qui, avec cinq œuvres, figure dans chaque espace. Si l’on rencontre d’autres artistes aussi établies et reconnues qu’Annette Messager, Martha Rosler, Margaret Harrison ou Esther Ferrer, l’exposition ménage cependant une place non négligeable à d’heureuses redécouvertes, profitant à Raymonde Arcier, Evelyne Axell et Nicole Gravier[15], et en réhabilitant d’autres comme Andrée Marquet et Bernadette Genée. Au-delà de la constitution du corpus, l’audace de cette relecture tient surtout à l’association inattendue entre l’humour et l’art féministe, souvent tenu pour trop sérieux, frustré et plutôt envisagé au prisme de l’agressivité des œuvres et de la supposée violence – forcément revancharde – de leurs autrices[16].

Les trois premiers volets semblent ainsi répondre aux stéréotypes standards enchaînant la condition féminine à la satisfaction d’exigences esthétiques (« Ne plus être une muse »), la soumettant à un rôle social défini par son statut familial d’épouse et de mère (« Tuer l’ange du foyer »), et asservissant sa sexualité au seul désir masculin (« La gaudriole pour toutes »). Chaque séquence témoigne des réactions à ces situations de condamnation à un rôle subalterne, reléguant les femmes au statut de modèle objectifié ou commodifié et les cloîtrant au sein de la société dans la sphère domestique intime. Dans cette perspective, il s’agit de s’attaquer aux cibles principales d’aliénation, que l’on retrouve aussi dans le parcours de l’exposition Feministische Avantgarde der 1970er-Jahre au ZKM de Karlsruhe (2017-2018), jalonné de sections titrées « Mère, femme au foyer et épouse », « Jeu de rôle », « Le beau corps » ou encore « Sexualité féminine ». Le chapitre « Enfermée-évasion » reste, pour sa part, sans écho dans La marrade, et pour cause : le sentiment d’oppression prête assez peu à rire − quoique les tentatives de libération d’Ana Mendieta avec Untitled (Glass on Body Imprints – Face), 1972 et de Birgit Jürgenssen dans Ich möchte hier raus! (1976), toutes deux tragi-comiquement plaquées derrière une vitre, soient des morceaux choisis d’humour[17]. On notera également au passage qu’au nombre des clichés récurrents, la figure de la sorcière au rire satanique[18], réactivée par la couverture du catalogue d’exposition Elles@centrepompidou (Paris, MNAM, 2009-2011)[19], ne semble pas réellement exploitée ici, hormis l’allusion au balai dans la Feminist Painting (1979) d’Anna Kutera.

Dans le contexte d’une réappropriation urgente par les femmes de leur corps et de leur image, les artistes font ainsi mine de se glisser dans le répertoire classique machiste des représentations préexistantes pour dénoncer leur inanité. Comme dans la rhétorique militante, le détournement fait office de principale stratégie artistique, garante de l’effet comique. Au fil de son Strip-tease occasionnel à l’aide des draps du trousseau (1974-1975), ORLAN endosse d’abord la figure de la Sainte Madone baroque lourdement drapée, avant de se convertir en Vénus ou Marie-Madeleine dénudée. À proximité, dans le Baiser de l’artiste (1977), c’est à la prostituée monnayant ses services qu’elle s’identifie. L’image de la déesse est également revisitée par Evelyne Axell dès 1970 dans sa parodie de la Vénus de Milo, intitulée Monsieur Vénus, tandis qu’avec Do women have to be naked to get into the Met. Museum? (1989), les Guerrilla Girls s’attaquent à l’archétype orientaliste de l’odalisque, femme lascive offerte au plaisir masculin, dont elles ruinent les charmes, notamment en affublant le modèle d’une tête de gorille. L’odalisque est encore la cible du grotesque Nu au nutella (1996) de Véronique Boudier qui pousse à bout la logique fétichiste de la pin-up – dont la version comestible est largement popularisée par les artistes pop dès 1947[20]. Souvent récupéré, ce cliché est ici de multiples fois épinglé par Margaret Harrison (Good Enough To Eat 4 et 2, 1970-1971), Dorothée Selz (Mimétisme relatif, femme panthère réactivée, 1973-2021)[21], ORLAN (Se vendre sur les marchés en petits morceaux, 1977[22]), Penny Slinger (Bride and Groom − His Portion ; Bride and Groom − The First Cut is the Deepest, 1973) et Bernadette Genée (Show de B, 1979). Le ressort comique réside dans la mise en scène littérale de la métaphore anthropophage, qui, débarrassée d’atour de séduction, est exposée dans toute son obscénité. Bergson rappelle en effet le rôle-clé de la métaphore dans la fabrication du rire, suscité par un décalage né « d’images complexes, […] de jeux de glissements, de fusions ou de circulations de différentes images[23] ».

Une autre méthode d’abolition de la perfection du modèle consiste à l’agresser (visage criblé d’épingles du Make Up # 3 de Sanja Iveković, 1979), à révéler l’envers du décor (E. Axell, Le Beau Châssis, 1967 et Sans titre (Ouf !), vers 1964), ou à en tomber le masque cosmétique (A. Messager, Les Tortures volontaires, 1972 ; Martha Rosler, Sans Titre (Cargo cult), 1966-1972 ; Nicole Gravier, Chanel 2, Mythes et clichés, 1976-1979).

Par cette technique d’infiltration, les artistes sabotent une iconographie héritée de l’histoire de l’art. Au terme de l’opération, l’effet comique est garanti par l’écart entre l’idéal d’origine et le modèle défait. Les images sont ainsi déjouées, les mythes et les récits autorisés réécrits.

Reprise en main

L’espace dédié à l’émancipation sexuelle montre que, non contentes de reprendre possession de leur propre corps, les artistes femmes entendent aussi désormais disposer de celui des hommes, exhibés à leur tour en pin-up (M. Harrison, He’s Only a Bunny Boy But He’s Quite Nice Really, 1971-2011[24]) ou en Vénus (E. Axell). Ce faisant, c’est à leur virilité qu’elles s’en prennent, s’emparant d’ailleurs physiquement du sexe masculin, à l’instar de la militante-Journiac[25]. Quelques années plus tôt, Lea Lublin imagine avec l’installation Phallus Mobilis (1968) − contemporaine des Pénétrables de Soto et de l’Infinity Mirror Room Phalli’s Field (1965) de Yayoi Kusama −, un environnement de sexes masculins monumentalisés, formant une forêt de cylindres gonflables caressant le corps des visiteur·euses. Dans le fameux autoportrait au godemiché de Lynda Benglis publié dans Artforum en 1974, on retrouve le principe de l’inversion de genre, tout comme dans la série photographique de Natalia LL (Consumer Art, 1971/2011), mangeant une banane, tout aussi suggestive que celle de Warhol conçue en 1966 pour l’album des Velvet Underground, et assortie de l’invitation « Peel Slowly and See ». À l’opposé de la mariée de Renate Bertlmann (Sans Titre, Braut/Bride, 1974), dont le buste changé en verge radicalise et parodie l’érotisation du corps féminin, les jouets éducatifs d’Esther Ferrer (Détournement de la pornographie au service de l’art : jouets éducatifs, à partir de 1970) combinent sextoys et pistolets en plastique, dans une charge associant violence et virilité[26].

Si le rapport de force tend bien à s’inverser dans cette section, la sexualité y demeure néanmoins essentiellement corrélée à la norme hétérosexuelle[27], alors que la sélection d’archives contemporaines fait la part belle aux éditions lesbiennes de badges et de revues, comme Clit 007 ou Désormais. Pourtant le corpus même des artistes exposées ne manque pas d’œuvres célébrant d’autres formes autonomes de plaisirs, ainsi que le tableau Erotomobile (1966) d’E. Axell ou la vidéo Female Sensibility (1973) de L. Benglis.

Contre la routine ménagère et artistique

Tandis que les artistes s’écartent de la représentation du corps féminin dans la section « Tuer l’ange du foyer », on retrouve néanmoins le mode du détournement, appliqué cette fois aux objets ménagers et ustensiles domestiques. D’évidentes affinités se tissent entre les slogans militants dénonçant le travail gratuit d’une journée démultipliée par les tâches ménagères[28] et les performances artistiques (Milvia Maglione, Beaucoup d’heures de travail, 1975 et L. Bourgeois, Otte, 1995). À l’action coup de poing de la grève des femmes du 8 juin 1974, effectuant leur lessive dans la fontaine du Châtelet, répondent les minutieux dessins d’Andrée Marquet, Torchons (1976) et Environnement 20h30 (1977), le photomontage d’Eulàlia Grau aspirant la femme comme une vulgaire saleté (Collage Etnografia – Aspiradora, 1973), la peinture au balai d’Anna Kutera (Feminist Painting, 1979) ou encore le Jeu de dames (1971) de Raymonde Arcier, fait de serpillières propres et usagées cousues.

Du ménage à la cuisine (M. Rosler, Semiotics of the Kitchen, 1975 et Denise Aubertin, livres-objets cuisinés[29]), en passant par les courses (R. Arcier, Sac de nœuds, 1980), les travaux d’aiguille (ORLAN, Étude documentaire n°1 : couture, clair-obscur, 1980) jusqu’aux soins infirmiers (A. Messager, Femme pratique, comment je soigne une plaie, 1974), aucune activité n’échappe à leur verve critique. Par contraste et en regard de son importance, la question de la maternité − de l’éducation des enfants ou de l’avortement −, posée dès le début de l’exposition comme un enjeu central et dénoncée comme l’une des principales sources d’aliénation par les militantes[30], apparaît étonnamment peu prise en charge par la sélection de l’exposition (hors les pièces de Clemen Parrocchetti, Torturata e repressa, 1975 et N. Gravier, Baby Giotto et Baby Johnson de la série Mythes et clichés, 1980). Il est également troublant de constater que dans ce chapitre, a priori délivré d’une iconographie masculine préexistante, les artistes femmes s’obstinent manifestement à maintenir un dialogue avec une histoire de l’art strictement masculine. Ainsi les collages et photomontages de N. Gravier, d’E. Grau et de Ketty La Rocca, centrés sur des instruments électroménagers, ne manquent-ils pas d’évoquer l’icône pop Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing? (1956) d’Hamilton, quand la Feminist Painting (1979) d’A. Kutera règle ses comptes autant avec l’Action Painting qu’avec Gutai. L’application maniaque des dessins d’A. Marquet tacle, quant à elle, la figuration hyperréaliste, alors que le titre de la vidéo de M. Rosler renvoie explicitement à des pratiques conceptuelles[31]. Enfin, le damier de R. Arcier moque ouvertement les Squares minimalistes de Carl Andre, en même temps que la toile libre des membres de Support-Surface.

Si la persistance de ces renvois témoigne de la situation hégémonique des artistes masculins, composant l’unique horizon de l’histoire de l’art des années 1970, on peut aussi savourer ces citations déguisées comme un moyen de renvoyer dos-à-dos les stéréotypes iconographiques convenus et les canons artistiques devenus formules caricaturales.

Le droit à quel ridicule ?

Sans conteste la plus originale et personnelle, la dernière salle « Nous mourrons de n’être pas assez ridicules » plaide en faveur d’un surprenant droit des femmes au ridicule, conçu comme preuve ultime de l’égalité entre les sexes. Là où on s’attend à rencontrer des contrepoints au vitriol aux fantasmes masculins, on retrouve des propositions, certes irrésistibles, mais qui ne semblent pas radicalement bousculer les archétypes. Même au second degré, Le Nu au nutella de V. Boudier, la midinette du photoroman de N. Gravier (Mythes et clichés. Photoromans, 1976-1979) comme la Catherinette[32] des performances de Ria Pacquée (Zee foto’s van verschilende performances, 1982-1988) reconduisent les tropismes pop de l’odalisque[33] et de la pleureuse[34] des comics à l’eau de rose inspirant Roy Lichtenstein. Aussi ridicules mais plus ambigus, le Photomaton Génie (1971) de N. Gravier et l’androgyne autoportrait parodique de Martha Wilson en Trump (Thump, 2016) s’ouvrent à d’autres registres, intellectuels et politiques, qui s’affranchissent du formatage androcentré. La Vartan poupée-clown-qui-ne-se-laisse-pas-faire de Nina Childress (Sylvie jolie poupée, les tresses, 2023) apparaît, elle aussi, moins immédiatement démarquée de l’imaginaire masculin, même si le répertoire pictural de l’artiste recèle d’autres tableaux d’une radicalité sans concession, tels les désopilants Autoportraits au slip (2012). Du côté de cette iconographie émancipatrice, la « Connasse » de N. Claveloux (« La Connasse et le Prince charmant », Ah! Nana, 1977) offre un autre contre-modèle, résolument anti-sexy. Et s’il est tout à fait réjouissant que la « Connasse » se substitue à la Princesse potiche des contes, en guise d’happy end, on assiste sans miracle au terrassement de l’anti-héroïne, qui succombe à la vue du Prince charmant… qu’elle n’attendait plus[35]. De manière paradigmatique, ce conte revisite l’histoire du genre avec un humour d’autodérision, qui s’exerce non pas tant aux dépens de la femme, que de son image et sa fiction socialement construites depuis le point de vue masculin.

Cette focalisation sur un humour hanté par les stéréotypes se justifie, selon Virginia Stephen (Woolf), par la puissance analytique du rire, qu’elle décrit comme « un “couteau”, comme une “lame”  qui met à nu l’arbitraire des conventions sociales, jette le discrédit sur les conformismes, les croyances factices, et les fausses vertus, tout en dévoilant la petitesse des individus[36] ». En contrepartie, Catherine Francblin constate que nombre de créatrices de l’exposition « reprennent, rejouent plus qu’elles ne démontent les représentations qui collent à la peau des femmes[37] ». On se souvient pourtant d’une ambition plus grande affichée par Niki de Saint-Phalle, réclamant d’« avoir le choix de son rôle » pour « ne pas jouer un rôle déterminé par les autres[38] », et en finir ainsi avec la logique de la riposte[39].

Les manquantes

Il serait tout à fait vain de dresser une liste des absentes, plus symptomatique des manques cruels des collections publiques nationales que d’hypothétiques oublis de la commissaire. On peut d’autant moins prendre à défaut Camille Paulhan sur ce point que, pleinement consciente de ces limites institutionnelles, elle a su convaincre nombre d’artistes et de collectionneurs particuliers d’abonder généreusement sa sélection. Pour autant, la constitution du corpus de l’exposition aura à l’évidence pâti de la raréfaction des prêts à l’heure de la fermeture du Centre Pompidou pour travaux de rénovation, privant ainsi La marrade de ressources importantes[40].

Dans ce contexte contraint, l’exposition n’aura pas eu accès à certains emblèmes féministes, Judy Chicago, Marina Abramović ou Eleanor Antin – si tant est que leurs œuvres prêtent vraiment à rire. On pourra encore regretter l’absence d’Andrea Fraser, de Mierle Laderman Ukeles ou même des Mesu-Rages (1979) d’ORLAN, qui auraient avantageusement complété le registre de la critique institutionnelle, aux côtés des Guerrilla Girls. Inconnu des collections hexagonales, le travail de Mary Beth Edelson, Betye Saar et Carry Mae Weems témoigne, pour leur part, d’une possible conciliation entre humour et férocité caustique, tout en offrant une diversité, qui fait un peu défaut à un corpus majoritairement blanc[41], reflétant l’uniformité des collections, mais aussi – toute proportion gardée –, celle de la scène artistique de l’époque.

Plus délicate, l’absence de Barbara Kruger, issue de la génération suivante, soulève quant à elle la question de la chronologie. L’examen détaillé du corpus de l’exposition, compris entre 1964 et 2023, révèle en effet un débordement important du cadre initialement circonscrit à la décennie 1970. Si l’on comprend aisément la mise à jour du corpus d’ORLAN[42], on s’explique moins facilement la sélection de pièces récentes pour des actrices historiques de cette scène (L. Bourgeois, N. Childress et M. Wilson). Par ailleurs, le choix de prolonger le panorama avant-gardiste par des créations contemporaines interroge en ce qu’il menace la lisibilité du projet et se heurte à l’impossibilité de couvrir tout le spectre des sensibilités féministes et queer actuelles, ouvertes à d’autres formes d’humour dépassant l’horizon de la binarité de genres.

Quoi qu’il en soit, ce que démontre magistralement l’exposition en filtrant les collections françaises au tamis de l’humour, c’est l’orientation unilatérale des acquisitions en matière d’œuvres féministes, faisant la part belle au tragique et à la violence, et conditionnant ainsi durablement notre perception des œuvres de cette période.

« Couper à travers les ronces[43] »

Avec sa double focale sur les archives et les œuvres, l’exposition n’invite-t-elle pas, malgré elle, à une approche comparatiste, d’autant plus tentante que s’observe une stratégie commune de recours au détournement ? À la lumière de la pugnacité des actions militantes et du franc parler des slogans incisifs et drolatiques [44], les artistes ne risquent-elles pas de passer pour timorées ?

Précisément, le refus prudent de cette frontalité renvoie explicitement à la difficulté d’existence institutionnelle des femmes artistes, tenues à des concessions sous peine d’être muselées et censurées (cf. Harrison et ORLAN)[45]. Dès lors, l’infiltration, adaptée du modèle polémologique de la guerilla qui donne son nom au collectif anonyme, se comprend comme relevant d’une impérieuse nécessité. Et le piège de se refermer sur les artistes femmes, inféodées à une iconographie préconçue, sans avoir toute latitude de renouveler la représentation de leur propre image, monopolisée par les hommes.

En dépit de ce climat d’une époque plus généralement placée sous ce que le théoricien Harold Bloom théorise en 1973 comme « L’angoisse de l’influence[46] », la sélection de l’exposition offre l’espoir d’un nouvel horizon, qui se profile dans des œuvres absolument singulières et réjouissantes, qui prennent le maquis pour inventer leur propre langage, ainsi que les Birdcalls (1972-1981) de Louise Lawler ou la pièce plus tardive de L. Bourgeois, dont le néologisme du titre signale l’étrangeté radicale, Otte (1995). Est-ce vraiment un hasard que ces pièces soient toutes deux sonores, investissant peut-être un champ moins préempté que l’espace visuel saturé ? Le référent masculin n’y est certes pas abandonné, mais ces œuvres inclassables échappent-elles du moins au joug formel de l’éternel modèle fourni par les hommes[47].

 

Tenant haut la main le pari double de l’accessibilité et du renouveau, La marrade est riche d’enseignements. D’abord, elle rappelle que les années 1970 sont l’époque bénie de la reconquête féminine du corps et du rire, jusque-là confisqués par le patriarcat. Ensuite, un autre mérite – et non des moindres – de l’exposition est de décoller des œuvres féministes l’étiquette de l’agressivité, pour rééduquer notre regard et l’inciter à en redécouvrir la puissance humoristique. À mesure que l’on se familiarise, au fil du parcours, avec cette nouvelle perception et que l’on goûte cet humour, on prend conscience de ses spécificités, de sa légèreté comme de sa noirceur, et de sa nature « sympathique[48] » qui ne s’exerce pas au détriment des autres, si fondamentalement différent du rire-« châtiment[49] » caractérisant les œuvres du début de l’exposition, face auxquelles on riait jaune[50]… L’une des conditions d’exercice de l’humour serait de porter sur soi[51], domaine dans lequel les femmes, championnes de l’autodérision, excellent. Loin de moi d’idée d’essentialiser l’humour, mais il faut bien admettre qu’on ne rit pas des mêmes choses, ni surtout des mêmes personnes, face à Daumier ou avec les œuvres féministes des années 1970.

Et enfin, cette célébration intervient du vivant de la majorité des artistes exposées, et de cela aussi, il y a tout lieu de se réjouir !

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en juin 2026.

[1] Cf. Corréard S., « La marrade, une exposition collective qui vaut le détour », « Les Midis de Culture », France Culture, 8 janvier 2026, 3’14, en ligne : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/critique-expo-la-marrade-exposition-collective-1769940.

[2] Dans le compte rendu d’exposition publié dans Zéro Deux, Ilan Michel signale le précédent de l’exposition Fun feminism au Kunstmuseum de Bâle (24 septembre 2022-19 mars 2023), dont le corpus est élargi à plusieurs générations comprises entre 1960 et 1990 ; voir Michel I., « La marrade », Zéro Deux, 2026, en ligne : https://www.zerodeux.fr/reviews/la-marrade/.

[3] Groult B., Ainsi soit-elle, Paris, Grasset, 1975, p. 90 : « Elles [les femmes] imaginent mal le soulagement, le défoulement, qu’elles éprouveraient en contractant le goût de la… rigolade ».

[4] Despentes V., « Désormais on se lève et on se casse », Libération, 1er mars 2020, tribune rédigée en réaction au prix décerné à Roman Polanski au lendemain de la cérémonie des César de 2020, qui a conduit Adèle Haenel à quitter la salle.

[5] Seul le cinéma n’est pas intégré au corpus d’exposition, tandis que la musique s’invite ponctuellement à travers quelques pièces.

[6] Beaucoup d’artistes ont accepté de se prêter au jeu de l’entretien conduit par Camille Paulhan, venant enrichir la publication et produire de nouvelles sources sur le sujet.

[7] Une des interprétations qui prévaut pour cet épisode assimile la mise à nu à un geste désintéressé de sororité. On pourrait également hasarder un parallèle entre ces deux manières de se découvrir, que sont l’exhibition du sexe et le rire.

[8] Voir notamment Melchior-Bonnet S., Le rire des femmes, Paris, PUF, 2021.

[9] D’après le slogan de 1970 attribué à l’étudiante australienne Irina Dunn : « Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette ».

[10] Exception faite de Ramuntcho Matta, collaborant à la pièce de Louise Bourgeois (Otte, 1995), et de Quino, auteur de Mafalda.

[11] Entretien inédit de Michel Journiac par le magazine hebdomadaire Marie-Claire, 1973-1974 : « Je n’avais pas la prétention en m’habillant en femme pendant 24 heures de mettre à nu toute la complexité de la condition féminine. Je voulais plutôt illustrer un certain nombre de situations, les expérimenter avec mon propre corps, amener le public à se poser des questions, montrer aux femmes combien elles sont piégées et aux hommes, ce qu’ils peuvent faire d’une femme » (voir l’institut d’Art contemporain (IAC) de Villeurbanne : https://i-ac.eu/fr/collection/593_24-heures-de-la-vie-d-une-femme-ordinaire-1974-le-trottoir-ou-le-viol-la-vaisselle-le-menage-le-couple-1994-le-musee-le-portrait-le-piano-le-gigolo-MICHEL-JOURNIAC-1974-1994).

[12] En même temps qu’elle souligne l’isolement de la position de Journiac solidaire des luttes féministes. Sur ce point, Camille Paulhan assure de sa « bonne volonté », affirmant avoir « cherché [en dehors de Journiac et Quino], d’autres artistes masculins féministes, qu’elle n’a pas trouvés », cf. « Allons y voir : rire féministe, Le baiser de l’artiste d’Orlan», France Culture, 15 février 2026 : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/allons-y-voir/rire-feministe-le-baiser-de-l-artiste-d-orlan-2711644.

[13] Les trois derniers titres citent des autrices féministes : « Tuer l’ange du foyer » renvoie à un discours de Virginia Woolf, Professions for Women (1931) ; « La gaudriole pour toutes » est une expression de Benoîte Groult, tandis que « Nous mourrons de n’être pas assez ridicules » revient à Rose Prudence, dans la chronique « Le sexisme ordinaire », publiée dans Les Temps Modernes, n° 366, janvier 1977.

[14] Bien qu’ORLAN apparaisse comme une artiste attendue dans un panorama d’œuvres féministes, il faut créditer l’exposition d’une sélection très éclairante, permettant de découvrir des pièces moins connues, à l’instar de l’installation évoquant la performance de 1977, Se vendre sur les marchés en petits morceaux, mais aussi de redécouvrir des œuvres fameuses que l’on croyait bien connaître, ainsi que Le baiser de l’artiste, dont les photographies d’archives en noir et blanc le plus souvent exposées de la performance ont fait oublier la malice sonore et la dérision kitsch de l’œuvre (bustier dont un sein clignote, qui joue La marche nuptiale et fait retentir une alarme-sirène marquant la fin du baiser), que l’archive télévisuelle projetée dans l’exposition rappelle avec bonheur.

[15] La redécouverte récente de R. Arcier s’accompagne en 2024 d’un ensemble significatif d’acquisitions du CNAP, tandis qu’E. Axell est remise à l’honneur par l’exposition Les amazones du POP – She-Bam Pow POP Wizz ! (2020-2021) organisée au Mamac de Nice. Enfin, le regain actuel de visibilité de N. Gravier passe par un entretien vidéo entre l’artiste et la conservatrice Élisabeth Jobin (juin 2018) dans le cadre d’un projet de recherche mené par la HEAD-Genève et le MAMCO, suivi en 2023 de la publication Romans-photos, mythes & clichés, 1976-1980 et de l’exposition Fotoromanzo présentée à la Villa Médicis de Rome (2026). Le même constat s’opère pour Niki de Saint-Phalle, trop souvent réduite aux Tirs et ici approchée sous l’angle de la fausse correspondance, donnant à lire la pleine mesure de son humour.

[16] Se reporter à ce sujet à la thèse d’Émilie Bouvard, Violence de l’art des femmes, 1958-1978 : surréalisme, psychanalyse et féminisme, thèse de doctorat d’histoire de l’art sous la dir. de Philippe Dagen, Université Paris 1-Sorbonne, 2017.

[17] Ces déformations du corps relèvent du comique selon la règle définie par Henri Bergson : « Peut devenir comique toute difformité qu’une personne bien conformée arriverait à contrefaire », ajoutant plus loin : « Donc, une expression risible du visage sera celle qui nous fera penser à quelque chose de raidi, de figé, pour ainsi dire, dans la mobilité ordinaire de la physionomie. », Le rire : essai sur la signification du comique, Guillaume Sibertin-Blanc (éd.), Paris, PUF, 2012 (1900), p. 18.

[18] Voir la revue féministe culturelle Sorcières (1975-1982) ; Dumont F., Des sorcières comme les autres, artistes et féministes dans la France des années 1970, Rennes, PUR, 2014 et Mareuge A., « La sorcière, figure d’identification des femmes artistes dans l’espace germanique à l’heure de la deuxième vague féministe », Cahiers d’Études germaniques, n° 81, 2021, en ligne : http://journals.openedition.org/ceg/14964.

[19] L’image évocatrice est en réalité un photogramme mettant en scène la danseuse et actrice polonaise Ewelina Guzik dans l’installation vidéo À la belle étoile (2007) de Pipilotti Rist, que l’artiste n’identifie d’ailleurs pas explicitement à une sorcière, mais décrit comme « une protagoniste […] dont la chevelure enveloppe la terre ».

[20] Voir les collages d’Eduardo Paolozzi et de Richard Hamilton ainsi que les peintures de Tom Wesselman, James Rosenquist et surtout Mel Ramos.

[21] À noter que le deuxième volet contemporain du diptyque photographique, mettant en scène l’artiste à l’âge de 75 ans, offre un prolongement à l’entrée en matière de l’exposition rendant hommage aux femmes d’âge mûr.

[22] Cette analogie entre le corps féminin et les pièces de boucher est diffusée dès 1971 par l’affiche Élection de Miss Belgique, concours de bétail sur pied du groupe féministe néerlandais Dolle Mina.

[23] Selon l’analyse synthétique qu’en donne Guillaume Sibertin-Blanc, « Le rire de Bergson », France Culture, 27 août 2012, en ligne : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/le-rire-de-bergson-6534381. Voir Bergson H., Le rire : essai sur la signification du comique, Guillaume Sibertin-Blanc (éd.), Paris, PUF, 2012 (1900), p. 44 : « Nous rions toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une chose » et p. 23-24 : « L’effet comique est d’autant plus saisissant, […] que ces deux images, celle d’une personne et celle d’une mécanique [comprendre chose], sont plus exactement insérées l’une dans l’autre ». L’apogée de ce mécanisme d’emboîtement est atteint dans l’exposition avec la femme-gâteau de P. Slinger et les jouets éducatifs d’E. Ferrer.

[24] Cette provocation vaut à M. Harrison d’être censurée pour avoir osé représenter en bunny Hugh Hefner, fondateur de Playboy.

[25] Elles reprennent en main le sexe masculin, mais pas dans l’intention de le masturber – masturbation dont fait son titre l’exposition WACK! Art and Feminist Revolution, initialement organisée par le MOCA de Los Angeles (4 mars-16 juillet 2007).

[26] Selon une logique ultérieurement retenue par ORLAN dans L’origine de la guerre, 1989.

[27] Exception faite du Cunt Coloring Book de Tee Corinne (août 1988) et des pièces d’ORLAN, Le baiser ou du clip vidéo de 2023, Les corps de métiers m’excitent, réalisée en collaboration avec Tentative, privilégiant une approche bisexuelle.

[28] « À quand la triple journée ? Je m’ennuie », slogan de 1976.

[29] Sensiblement moins connus que les œuvres contemporaines en crochet de Su Richardson, cf. l’exposition Burnt Breakfast and Other Works, exp., Londres, Women’s Art Library/Make Goldsmiths Textile Collection Goldsmiths, University of London, 2012.

[30] En témoignent les slogans retenus dans l’exposition : « La femme est au-dessus du niveau de la mère », « La ménopause à 18 ans ! », « Avortement libre et remboursé pour toutes ».

[31] Tout comme la pièce sonore Birdcalls (1972-1981) de Louise Lawler qui égrène le nom de célèbres artistes masculins, majoritairement affiliés à l’art conceptuel.

[32] Cette pauvre jeune fille que sa condition de femme non mariée passée 25 ans cloue au pilori de la société.

[33] Quitte à réinvestir cette figure éculée de l’odalisque, autant se tourner vers la version radicale de 1969 de L. Benglis, Odalisque (Hey, Hey Frankenthaler).

[34] Cliché que réactivent également les proverbes n° 2 et 24 d’A. Messager (Ma collection de proverbes, 1974), présentés en ouverture de l’exposition : « À toute heure chien pisse et femme pleure » ; « Les larmes des femmes valent beaucoup et leur coûtent peu ».

[35] Le même mécanisme d’attente déçue s’observe dans les photoromans de N. Gravier.

[36] Stephen Woolf V., « The Value of Laughter », The Guardian, 16 août 1905 ; republié dans Pavec N., Rigeade A.-L. (éd.), Rire ou ne pas rire : anthologie, 1905-1929, Paris, La Différence, 2014.

[37] Francblin C., « Riez ! », Art Press, janvier 2026, p. 12.

[38] Cf. Niki de Saint-Phalle, « Allons-y voir ! Rire féministe : le Baiser de l’artiste d’ORLAN », France Culture, 15 février 2026, 38’25, en ligne : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/a-voix-nue/l-experience-du-rire-1900743 .

[39] Terme issu du lexique de l’auto-défense féministe ; voir Blézat M., Pour l’auto-défense féministe, Montreuil, Éd. de la dernière lettre, 2022.

[40] On pense à des œuvres particulières comme Art Must Be Beautiful, Artist Must Be Beautiful (1975) de Marina Abramović ; SOS Starification Object Series (1974-1975) d’Hannah Wilke ; Ich möchte hier raus! (1976) de Birgit Jürgenssen ou, dans un registre plus contemporain, à Portraits Grandeur nature (2009) d’Agnès Thurnauer, dont la forme fait écho aux badges militants.

[41] Exception faite d’Adrian Piper. Voir sur ce point Mathas J., « La marrade », Art Absolument, n° 116, janvier 2026, p. 17.

[42] Dont la vidéo, Les corps de métiers m’excitent (2023), réalisée en collaboration avec Tentative, garde le même humour potache plein d’autodérision et demeure encore attachée aux stéréotypes, mais des deux genres cette fois.

[43] Titre hommage à l’essai du même nom : Paulhan C., Couper à travers les ronces, Aurillac, Sombres Torrents, 2021, p. 53-54.

[44] « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme », « Ce n’est pas la bite qui nous dérange, c’est le mec qu’il y a autour » (1977).

[45] Le cas historique de Georgia O’Keeffe est éloquent, caractérisé par sa systématique méfiance à l’encontre du féminisme, qui motive notamment son refus de participer à l’exposition organisée par Peggy Guggenheim Exhibition by 31 Women (New York, Art of This Century Gallery, 1943) et qui lui vaut peut-être, du même coup, de bénéficier de la première rétrospective accordée par le MoMA à une artiste femme du 14 mai au 25 août 1946.

[46] Angoisse de l’influence à laquelle réagit la génération des Appropriationnistes, dont les séries After de Sherrie Levine sont paradigmatiques.

[47] Dans le même registre, on pense aux pièces de Tania Mouraud, dont l’invention du langage passe d’abord par la typographie.

[48] Le terme est emprunté à N. Gravier, cf. « Nicole Gravier, entretien avec l’artiste », AUDIO MAMCO Genève / HEAD Genève, Arles, 4 juin 2018 ; en ligne : https://www.mamco.ch/fr/1982/Nicole-Gravier.

[49] Selon l’expression de Bergson H., Le rire : essai sur la signification du comique, Guillaume Sibertin-Blanc (éd.), Paris, PUF, 2012 (1900), p. 16.

[50] Ce sentiment de malaise est de nouveau éclairé par Bergson, selon lequel le rire est empêché par l’empathie. Voir Ibid., p. 3 : « Signalons maintenant, comme un symptôme […] l’insensibilité qui accompagne d’ordinaire le rire. […] Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion. Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d’une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l’affection : seulement alors, pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette pitié » et plus loin p. 4 : « Le comique exige donc enfin, pour produire tout son effet, quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur. Il s’adresse à l’intelligence pure ».

[51] Voir Gazalé O., Le paradoxe du rire : et si ce n’était pas toujours drôle ?, Paris, Seghers, 2024.

Pour citer cet article : Camille Debrabant, "La marrade (Dunkerque, 2025-2026), histoire d’une riposte féministe pleine d’humour", exPosition, 10 juillet 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/debrabant-marrade/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

¿Archivo queer? Mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines

par Sophia Sablé

 

 

— Docteure en études hispaniques et hispano-américaines depuis 2024 et actuellement enseignante contractuelle à l’Université Toulouse Jean Jaurès, Sophia Sablé mène des recherches sur les rapports entre mémoire, archives et pratiques artistiques dans les mouvements féministes et sexo-dissidents en Argentine. Sa thèse, intitulée Mémoires féministes et sexo-dissidentes en Argentine : archives vives et artivisme. Archivo de la memoria trans, Potencia tortillera, Proyecto Ni Una Menos, analyse la manière dont les archives numériques et les formes d’activisme artistique participent à la construction de mémoires collectives alternatives et à la visibilité des groupes marginalisés. Ses travaux s’intéressent plus largement aux usages politiques de l’art, aux pratiques archivistiques contemporaines et aux enjeux mémoriels en Amérique latine. —

 

Les archives institutionnelles et les musées ont longtemps omis et mis sous silence les récits subalternes au profit d’une histoire instrumentalisée par les régimes politiques en place. Or, après les dictatures en Espagne (1939-1975) et en Argentine (1976-1983) et la négation, par les autorités, des récits des personnes minorisées (femmes, personnes racisées et minorités de genre) sous prétexte de « pacification nationale[1] », les groupes marginalisés développent des pratiques artistiques qui articulent les questions de mémoire et d’archive et deviennent ainsi des auto-archivistes de leurs récits[2]. Les années 1990 et le début 2000 sont marqués par « l’exposition » de cet art, hors des musées, dans la rue, comme médium de contestation des discours dominants mais aussi comme refus de faire partie du monde de l’art, considéré comme un prolongement des systèmes de domination, bourgeois, racistes, classistes, misogynes et LGBTQphobes[3]. Ce positionnement à la marge relève d’une posture politique revendiquée, mais aussi de la possibilité de garder la main sur les moyens de représentation et de visibilité.

Or, les discussions menées par des groupes pour les droits humains et des associations de familles de disparu·e·s dans les deux pays viennent bousculer ce positionnement et incitent les groupes minorisés à s’imposer dans les collections muséales selon leurs propres conditions. En effet, ces deux pays sont engagés dans des processus complexes de (re)construction mémorielle ; ce cadre critique met en lumière les tensions entre reconnaissance institutionnelle, silences hérités de la répression et cadres juridiques contemporains. La comparaison entre l’Argentine et l’Espagne situe ces pratiques hors du paradigme anglo-saxon, en soulignant des formes curatoriales et mémorielles situées.

Plusieurs musées espagnols intègrent aujourd’hui de manière régulière des collections et expositions consacrées aux mémoires et esthétiques queer. Parmi ces initiatives, on peut citer Anarchivo SIDA, présentée notamment au Musée d’Art contemporain de Barcelone (MACBA) et au Musée Reina Sofía à Madrid, qui propose une lecture critique, queer et décoloniale de la mémoire du sida. En Argentine également, de nombreuses institutions muséales ont mis en lumière des récits et archives sexo-dissidents à travers diverses expositions[4]. Certaines expérimentent de nouvelles formes muséales, en rupture avec la tradition institutionnelle, à l’image du Musée Trans Itinérant, qui fait circuler une mémoire vivante et communautaire queer argentine.

Dans cet article, nous proposons d’analyser les dynamiques mémorielles espagnoles et argentines qui ont permis d’ouvrir les musées aux expositions queer, tout en repositionnant les enjeux queer au cœur de l’histoire et des récits dont ils avaient été écartés.

Archives, mémoire et marginalisation : une histoire d’effacement

L’Argentine et l’Espagne ont été traversées par des régimes dictatoriaux qui ont profondément marqué les pratiques culturelles, archivistiques et patrimoniales. Les groupes minorisés se sont retrouvés marginalisés par les institutions, voire écartés des archives et des récits nationaux. Ces silenciations[5]ont été renforcées par les processus de transition démocratique dans les deux pays, qui ont cherché à passer au plus vite à un supposé retour à la normale sans punir les responsables des atrocités commises.

Après plus de 36 ans de dictature, un processus de transition démocratique s’établit en Espagne. En 1977, deux ans après la mort du Général Franco, les lois d’Amnistie permettent la libération de nombreux·ses prisonnier·e·s politiques, le retour des personnes exilées mais garantissent surtout l’impunité aux personnes ayant commis des actes de tortures et des crimes contre l’humanité pendant la période franquiste[6]. En Argentine, quelques années plus tard, se dessine le même schéma politique. En 1983, Raúl Alfonsín arrive à la tête de l’État après des élections qui mettent fin à la dictature civico-militaire du Général Jorge Rafael Videla. Malgré les promesses qu’il avait faites aux familles de victimes et groupes pour les droits humains, le président argentin a promulgué les lois d’Amnistie en 1986 et 1987. Après son élection, il commandite un rapport, le Nunca Más (1984), qui répond à la demande des familles de « Vérité et Justice » et qui vise à établir les crimes commis pendant la dictature et recenser les victimes et/ou familles de victimes[7]. Néanmoins, les mémoires et témoignages qui s’articulent dans ce rapport ne sont pas représentatifs de l’expérience de répression de tout·e·s les citoyen·ne·s. Les femmes et les dissident·e·s sexo-génériques (personnes dont l’identité de genre, l’expression de genre ou l’orientation sexuelle diffèrent des normes sociales dominantes en matière de sexe, de genre et de sexualité) ont en effet été particulièrement exposées à diverses formes de violences, de tortures et de meurtres. En 1977, le gouverneur de la province de Buenos Aires affirmait :

« Nous tuerons d’abord tous les subversifs, puis leurs collaborateurs, puis leurs sympathisants, puis ceux qui restent indifférents, et enfin les faibles[8] ».

Ce type de discours marque la volonté de conformer, par la coercition, les personnes subversives (les femmes et dissident·e·s sexo-génériques) en véhiculant la crainte d’être démasqué, mais met également l’emphase sur le désir d’effacer toute trace de résistance au régime dictatorial.

Par ailleurs, cet effacement s’est perpétué lors de la transition démocratique, car, comme l’a fait remarquer Carlos Jáuregui, activiste pour les droits LGBTQ, le rapport de la Comisión Nacional sobre de la Desaparición de Personas (CONADEP) ne fait pas mention des 400 personnes disparues issues des dissidences sexo-génériques, semble-t-il sous l’influence de l’Église[9]. Les actes perpétrés par les militaires envers ces dissidences sexo-génériques revêtent un degré de violence particulier, qui ne sera pourtant jamais mesuré institutionnellement. Jáuregui ajoute à ce sujet : « Comme on le sait, les tueurs ont pris soin d’effacer le plus de traces possibles[10] » − effacement qui s’ajoute aux processus d’invisibilisation des mémoires des femmes et des dissident·e·s sexo-génériques. Selon Jáuregui, on ne peut pas affirmer que des personnes ont été enlevées car elles étaient homosexuelles, mais il est nécessaire qu’il soit fait mention de leur nom au même titre que celui des autres disparu·e·s dans un processus de récupération des mémoires. En effet, « la mémoire est un élément constitutif du sentiment d’identité tant individuel que collectif, dans la mesure où elle est un facteur extrêmement important du sentiment de continuité et de cohérence d’une personne ou d’un groupe dans sa reconstruction de lui-même[11] ».

L’universalité apparente des récits figurant dans les rapports officiels sur les violences d’État – en Argentine comme en Espagne – masque en réalité les subjectivités multiples des victimes. Les témoignages collectés et préservés par les familles et les proches viennent alors remettre en question la prétendue objectivité citoyenne de la mémoire nationale, révélant les angles morts des politiques mémorielles étatiques. La mise à l’écart de certains récits jugés trop radicaux ou militants, par le gouvernement de Raúl Alfonsín, ont contribué à la construction d’un récit historique lissé, homogène, amputé des trajectoires dissidentes et des voix minorisées.

Il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Néstor Kirchner en 2003 pour qu’un tournant institutionnel s’opère en Argentine : l’État engage alors une politique mémorielle active. En Espagne, un mouvement similaire n’émergera qu’en 2007 avec la Loi sur la Mémoire historique (Ley de Memoria Histórica)[12]. Ces tournants politiques n’effacent toutefois pas les années de silence, ni les omissions intentionnelles. Comme le souligne Jack Halberstam, « les archives ne sont pas seulement un dépôt ; elles sont aussi une théorie de la pertinence culturelle, une construction de la mémoire collective et une trace complexe de l’activité queer[13] ». Cette perspective rappelle combien les archives sont traversées par des logiques de pouvoir, et combien leur prétendue neutralité participe à la reproduction des normes dominantes.

Face à ces silences imposés, différents groupes – féministes, LGBTQ+, anticolonialistes – ont investi des pratiques artistiques et mémorielles alternatives pour dénoncer les omissions et contester l’art hégémonique qui, en naturalisant des codes esthétiques bourgeois, blancs et cishétéropatriarcaux, tend à exclure ou à marginaliser d’autres formes de subjectivité, notamment queer ou décoloniale. Dans cette perspective critique, le musée devient lui aussi un symbole d’oppression, un lieu de muséification du passé, où les voix des premier·e·s concerné·e·s sont souvent silenciées. C’est pourquoi, dans les pratiques militantes et critiques, il est régulièrement opposé aux centres culturels autogérés, aux archives communautaires ou aux projets artistiques alternatifs, tant en Argentine qu’en Espagne[14].

Contre-archives et pratiques artistiques queer en marge des institutions

Les réflexions menées autour des pratiques mémorielles et archivistiques ont conduit divers·es acteur·ice·s – notamment les féministes et les personnes LGBTQ+ – à imaginer de nouvelles manières de penser la mémoire et l’archive, en rupture avec les modèles traditionnels, qui étaient souvent marqués par une construction hétéronormées, exclusives et paternalistes. Dans ce contexte, l’activisme artistique, porté par des collectifs tels que Mujeres Públicas (Argentine)[15] et Radical Gai et LSD (Espagne)[16], s’est affirmé comme un levier puissant, à la fois pour revendiquer et rendre visibles les luttes mémorielles, mais aussi pour mettre en lumière les femmes et les sexo-dissident·e·s dans le champ artistique. Si les recherches féministes en histoire de l’art ont montré que leur marginalisation n’a ni été uniforme ni universelle selon les périodes et les contextes socio-historiques[17], elles ont cependant mis en lumière des mécanismes d’invisibilisation et de hiérarchisation masculine et hétéronormative de la production artistique, auxquels ces pratiques collectives entendent répondre.

L’artivisme et la contestation des récits dominants se sont articulés autour de la production d’archive comme élément central de réappropriation des mémoires et des récits. Sam Bourcier développe le concept « d’archive-vive[18] » qui met en évidence la nécessité de création, de gestion et de circulation d’archives par les personnes concernées. L’archive vive, en particulier, est une notion proposée par Sam Bourcier qui permet d’appréhender tout type de traces – objets, récits, photographies, performances, etc. – depuis les subjectivités des personnes concernées (en tant que producteur·ice·s et récepteur·ice·s), mais aussi d’archiver l’éphémère et d’interroger cette relation de présence-absence laissée par les silences. De la même manière, les épistémologies de la mémoire des Suds ont développé de façon plus ou moins similaire la « mémoire vive » qui se présente comme un contre-mouvement aux logiques unificatrices nationales par la mise en lumière d’un collectif pluriel et subjectif[19].

À travers cette brève généalogie, nous avons établi les fondements contextuels et épistémologiques nécessaires pour comprendre comment s’articulent, en Argentine et en Espagne, les relations entre droits humains, mémoire, archives, art, féminisme et sexo-dissidences. Cette remise en perspective historique permet de saisir l’importance et la spécificité des enjeux mémoriels dans ces deux contextes et de comprendre que la reconnaissance des minorités s’est construite, en réponse aux dictatures, autour d’une approche centrée sur les droits humains. Dans ces luttes, l’art apparaît comme un médium protéiforme, capable de cristalliser, relayer et transformer des expériences individuelles et collectives trop souvent rendues invisibles par les institutions.

Le tournant muséal : de l’exclusion à la reconnaissance conditionnelle

En Argentine, dans les années 1990, des tensions émergent autour de l’institutionnalisation de l’art engagé entre celles et ceux qui refusent de faire partie du monde artistique et ceux et celles qui revendiquent une appropriation de l’espace qui leur a longtemps été refusé[20]. En Espagne, la transition démocratique initiée à la fin des années 1970 avait alors offert un espace à occuper et à modeler. De nombreu·x·ses artistes ont ainsi fait le choix de proposer des œuvres depuis une perspective de genre et queer, lesquelles parodiaient les œuvres exposées dans les musées à l’image du travail de l’équipe Costus ou des œuvres de Rafael Agredano et ont permis d’initier une critique des pratiques muséales.

L’exemple le plus révélateur des tensions autour des collections queer et féministes reste celui du Museo de la Reina Sofía, lequel, dès 2004, propose « de nouveaux paradigmes d’interprétation des pratiques politiques, esthétiques et critico-historiographiques, depuis des positionnements qui prennent compte le genre[21] ». Cette initiative portée par l’équipe curatoriale marque la volonté de changer les pratiques muséales mais surtout de penser ce changement depuis le musée.

Paul B. Preciado, chercheur franco-espagnol, a exercé une influence notable sur le processus de « queerisation » des musées madrilènes et barcelonais, notamment à travers les nombreux ateliers qu’il a proposés au début des années 2000. En 2003, il organise le Maratón Posporno. Pornografía, pospornografía: estéticas y políticas de representación sexual (« Marathon Postporno. Pornographie, post-pornographie : esthétiques et de politiques de représentation sexuelle »), un événement marquant dans ce contexte. Toutefois, sa contribution aux réflexions sur le musée a suscité de vives critiques de la part du collectif d’activisme queer madrilène[22]. Celles-ci ne portaient pas tant sur le contenu de son travail théorique que sur les modalités de son inscription institutionnelle. L’invitation de Preciado par des institutions artistiques a été perçue comme une opération de légitimation symbolique, concentrant visibilité et ressources autour d’une figure intellectuelle déjà reconnue, au détriment de savoirs militants locaux préexistants. Ces tensions se sont cristallisées autour de projets comme la Internacional cuir (2011) et Somateca (2012), nés d’un dialogue avec Preciado qui a rapidement donné lieu à un processus d’autonomisation collective. La constitution de Somateca comme entité indépendante, en dehors de la tutelle de Preciado, a mis en lumière les limites du musée à accompagner concrètement les formes de politisation et de communalisation qu’il avait pourtant anticipées sur le plan discursif. Les politiques d’austérité et le contexte institutionnel ont accentué cet écart, révélant les difficultés structurelles du musée à transformer l’accueil de discours critiques en un réel déplacement des dynamiques de pouvoir[23].

D’autres chercher·eu·se·s, comme Sara Rivera Martorell (2013), critiquent les positionnements supposément féministes des musées, tel que le Reina Sofía, qui ne font que perpétuer l’altérité en dédiant des salles spécifiques aux diverses collections féministes ou queer exposées. De plus, Rivera Martell souligne que le processus de sélection des œuvres est fortement conditionné par des logiques institutionnelles. Elle prend notamment pour exemples les expositions Geneología Feminista ou 1969, qui mettent en avant des femmes artistes de la période dictatoriale et post-dictatoriale, sans pour autant interroger leur engagement féministe ou politique[24].

Néanmoins, d’autres initiatives espagnoles telles que Museari-Musée en ligne de la Diversité Sexuelle mettent en œuvre des pratiques muséales hors des musées et initient une déterritorialisation des savoirs qui permet à tout·e·s de pouvoir accéder aux collections d’œuvres présentées sous forme de reproduction photographique. Tous les 17 de chaque mois, le musée met à disposition une nouvelle collection, composée de sept œuvres choisies par Ricardo Huerta[25], reproduites sous format PDF[26]. Le musée met également à disposition du matériel pédagogique, depuis une perspective artistique, à destination des enseignant·e·s, parents, enfants et adolescent·e·s afin de prévenir et combattre le harcèlement scolaire en particulier lié aux LGBTQphobies[27].

De manière parallèle, l’exposition Anarchivo SIDA (2016-2018), en Espagne, (Fig. 1 et Fig. 2) propose une lecture engagée, queer et décoloniale des années sida, en articulant archives activistes, documents de contre-culture, œuvres artistiques et matériaux non conventionnels. Refusant la neutralité de l’exposition, elle assume une position située, émotionnelle et militante, rejoignant ainsi les analyses d’Ann Cvetkovich sur les formes d’archives marquées par le trauma, l’oubli et la dissociation[28]. Ces initiatives ne cherchent pas uniquement à documenter le passé, mais à le transformer par l’émotion, la performativité et l’affect. Le projet d’anarchive ou de contre-archive débute en 2012 à l’initiative de l’Equipo re, composée de Aimar Arriola, Nancy Garín et Linda Valdés[29]. L’objectif est d’explorer les stratégies et manquements autour de la crise du sida dans les années 1980 et 1990, en période de transition démocratique, mais surtout de cartographier les productions culturelles autour du sida depuis une perspective décoloniale, décentrée des productions anglo-saxonnes et européennes. Il convient toutefois de situer ce projet dans le continuum de pratiques artistiques et curatoriales qui ont documenté la crise du sida depuis les années 1980. Parmi ces travaux, l’AIDS Timeline, conçue par le Group Material en 1984 et mêlant divers supports et objets (journaux, textes, œuvres), a influencé de nombreuses expositions. On peut également citer des projets comme Day With(out) Art, initié par Visual AIDS. Anarchivo SIDA se distingue par son approche décoloniale, située et performative, néanmoins, il s’inscrit dans ce champ élargi de pratiques critiques et mémorielles qui articulent art, archive et politique autour du sida.

Fig. 1 : Vue de la salle de l’exposition Anarchivo Sida, Equipo re, CED, MACBA, du 15-11-2018 au 18-4-2019. Collection MACBA. Centre d’Études et de Documentation. Fonds Historique MACBA © MACBA Museu d’Art Contemporani de Barcelona © Des œuvres : les artistes.  Photographie : Eva Carasol.

 

Fig. 2 : Vue de la salle de l’exposition Anarchivo Sida, Equipo re, CED, MACBA, du 15-11-2018 au 18-4-2019. Collection MACBA. Centre d’Études et de Documentation. Fonds Historique MACBA © MACBA Museu d’Art Contemporani de Barcelona © Des œuvres : les artistes. Photographie : Eva Carasol

La collection a été exposée dans plusieurs villes espagnoles (San Sebastian, 2016 ; Barcelone, 2018-2019 ; Madrid, 2017) et des discussions et ateliers ont été organisés en marge, notamment pour mettre en lumière les manquements institutionnels, voire le désintérêt des autorités face à l’épidémie du sida dans les années 1990.

En Argentine, les réflexions majeures autour des archives et des mémoires de la dictature, dans les années 1990, marquent une rupture avec les institutions étatiques, jugées trop peu engagées dans les processus mémoriels, mais exigent également des réparations historiques et une reconnaissance de responsabilité. L’Archive de la Mémoire Trans Argentine fondée en 2014 représente un exemple de ce croisement, premièrement, par la volonté de ne dépendre d’aucune institution mais aussi par l’exigence d’une demande de réparation historique[30]. Le processus de création de l’Archive a été marqué par plusieurs étapes. Avant que l’Archive ne soit mise en ligne, le groupe de travail a en effet pensé trois expositions, dont la première s’est tenue en 2014 au siège de la Fédération Argentine LGBT (FALGBT), tout comme la deuxième exposition intitulée En busca de libertad. Exilio y Carnaval[31] qui mettait en lumière les moments de « liberté » dans les années 1970-1980, notamment lors des carnavals. La troisième  Esta se fue, ésta murió, ésta ya no está más[32] fut installée dans le Centre culturel de la mémoire Haroldo Conti en 2017. Cette exposition explore l’intimité par le biais d’objets personnels : billets d’avion, bijoux, cartes et lettres adressées aux proches ou encore des récits oraux autobiographiques des survivant·es. Le lieu de cette dernière exposition est particulièrement important, car il met en évidence le fait que les expositions n’investissent plus seulement des espaces LGBT, mais aussi un des espaces centraux de la construction de la mémoire en Argentine[33].

Ces différentes expositions de l’Archive, le succès qu’elles ont rencontré ainsi que les revendications en faveur d’une réparation historique ont conduit l’équipe curatoriale du Musée du Bicentenaire, à Buenos Aires, à présenter l’Archive en 2022 (Fig. 3). Ce musée, dédié à l’histoire nationale, devient alors le lieu symbolique d’une reconnaissance officielle des trajectoires trans et travesties en Argentine, comme le signale la fondatrice de l’archive, María Belén Correa :

« Présenter cette exposition aujourd’hui au Musée du Bicentenaire est hautement symbolique, notamment en pensant aux personnes trans de plus de 50 ans qui, à ce jour, n’ont toujours pas obtenu le droit à une réparation historique. C’est précisément pour cela qu’il est essentiel qu’existe une exposition où les personnes trans puissent être entendues de leur propre voix, et vues à travers leur propre regard — autrement dit, telles qu’elles souhaitent être perçues et reconnues. Pour que, comme le souligne le texte qui accompagne l’exposition, “le jour où quelqu’un se demandera quel est son tout premier souvenir d’une personne trans, il puisse se rappeler de nous telles que nous sommes” (María Belén Correa, Presentes, 2022)[34] ».

Fig. 3 : Photographies issues de l’Archive de la Mémoire Trans Argentine, exposées au Musée Bicentenaire en 2022, à Buenos Aires.

L’Archive cherche à rendre visibles des corps invisibles, à sauver des témoignages que personne n’a écoutés et à mettre en lumière des violences naturalisées ou qui font l’objet d’un déni. En effet, dans les années 1980, en plein retour à la démocratie en Argentine, les personnes trans ont été particulièrement ciblées par les autorités et les répressions à leur encontre ont été encadrées légalement[35] par des dispositifs nécropolitiques. L’exil forcé, les disparitions et les assassinats ont dispersé les traces, les mémoires et les personnes, entraînant une perte de liens affectifs, ainsi qu’une impossibilité de faire son deuil ou de connaître le sort de celles et ceux qui ont disparu. Ce type d’exposition et la mise en valeur de l’archive permettent de faire « vivre » ces récits, de les faire circuler et d’initier un début de réparation historique.

Plus récemment, Claudia Vásquez Haro, femme trans argentine, a créé le premier Musée Travesti Trans Itinérant, en adoptant une approche critique des pratiques muséales traditionnelles :

« Cette exposition [permanente] est conçue comme une première présentation d’un micromusée alternatif et itinérant. Elle a été construite à partir de ce qui n’est généralement pas considéré comme digne d’être muséifié. Elle condense près de cent ans d’histoire du mouvement travesti-trans en Argentine (Claudia Vásquez Haro, créatrice du Musée, Presentes, 20/11/2023)[36] ».

Ce que soulève ici la créatrice du musée itinérant est particulièrement intéressant : quels objets sont dignes d’être exposés dans les musées ? Or, des auteur·e·s comme Jack Halberstam (2003)[37] ou Ann Cvetkovich (2007)[38] ont justement mis en lumière l’importance des objets, des affects, des photographies et des traces en tant qu’éléments performatifs queer, soulignant la nécessité de leur prise en compte dans les récits culturels et mémoriels. Ce musée itinérant ou micromusée (Fig. 4 et 5), comme le nomme parfois Vásquez Haro, est inspiré du Musée Travesti du Pérou crée par Giuseppe Campuzano en 2003, avec l’intention de rendre visible et de créer des pratiques muséales différentes, qui mettent fin au colonialisme, à la stigmatisation et à la transphobie[39].

Fig. 4 : Autel exposé lors d’une exposition itinérante à Buenos Aires (Musée Trans Itinérant).
Fig. 5 : Talons de Shirley Bombom, célèbre travesti argentine et symbole des revendications historiques des luttes des personnes LGBTQ+ (Musée Trans Itinérant).

La médiation entre artivisme mémoriel et intégration dans les collections muséales soulève de nombreuses tensions – en premier lieu desquelles figurent les violences épistémiques inhérentes à l’institution muséale[40]. Si les mécanismes traversent l’ensemble des corpus critiques ou minorisés appelés à être intégrés au musée, ils prennent toutefois, dans le cadre des archives et des récits queer, des formes spécifiques. En effet, les épistémologies queer reposent souvent sur des récits situés, des affects et des mémoires historiquement disqualifiés par les régimes de savoir dominants. Leur entrée au musée s’opère ainsi souvent au prix d’un effacement partiel, d’une domination symbolique ou d’une intégration sous conditions, révélant les cadres normatifs à l’œuvre dans l’institution muséale.

Pourtant, une vision queer du musée, loin d’être une simple inclusion, implique d’assumer ses imperfections, ses tensions et ses discontinuités. Dans cette perspective, José Esteban Muñoz propose d’envisager le queer comme un « en commun », à savoir un espace partagé, instable, utopique, qui permet de reconfigurer la notion même d’altérité :

« Avec des luttes historiquement situées, avec un collectif, cela peut ressembler à un rêve, mais ce sont les espoirs d’un collectif, d’un groupe émergent – ou même d’un être marginal et solitaire qui rêve pour beaucoup d’autres[41] ».

Ce « rêve collectif » prend forme dans des initiatives comme l’Archive de la Mémoire Trans, qui propose une vision (trans)historique en construction perpétuelle. En rendant visibles des récits marginalisés, elle agit à la fois sur le passé et le présent pour façonner des futurs désirables. Les musées, lorsqu’ils accueillent ces archives, peuvent ainsi devenir les relais et soutiens d’une demande de réparation historique encore en cours. Mais pour que cela ait du sens, il ne s’agit pas seulement, comme le rappelle Patrik Steorn, de « créer » des archives dissidentes ou alternatives, mais de s’engager dans un véritable travail critique[42]. Cela implique de reconnaître que les musées eux-mêmes reproduisent des dynamiques de pouvoir, même lorsqu’ils prétendent les dénoncer.

Dans cette perspective, Elizabeth Freeman souligne l’importance d’une représentation queer du passé, à l’image de l’Archive de la Mémoire Trans et de l’Anarchivo Sida et de l’attention portée aux dispositifs technologiques dans ce processus. Elle écrit :

« L’image des “ancêtres” queer offre non seulement une alternative à la reprofuturité[43] en évoquant un passé heureux, mais elle interroge également l’histoire de la participation des technologies visuelles dans la construction de généalogies et d’intimités[44] ».

Il ne s’agit donc pas seulement de documenter des vies ou des récits, mais bien de reconfigurer la narration elle-même – dans une logique affective, fragmentée, critique. Cette idée rejoint la réflexion d’Arlette Farge :

« On ne ressuscite pas les vies échouées en archive. Ce n’est pas une raison pour les faire mourir une deuxième fois. L’espace est étroit pour élaborer un récit qui ne les annule ni ne les dissolve, qui les garde disponibles à ce qu’un jour, et ailleurs, une autre narration soit faite de leur énigmatique présence[45] ».

Le concept même de périodisation historique devient alors problématique. Comme l’écrit Fredric Jameson, toute analyse culturelle, même individuelle, contient en elle une théorie implicite de la périodisation[46]. Il propose de substituer à l’histoire linéaire des formes plus souples comme la généalogie, plus aptes à accueillir les récits minoritaires. D’ailleurs, le Musée du Bicentenaire (Buenos Aires) a dû s’adapter à cette modalité puisque l’équipe de l’Archive de la Mémoire Trans se refuse à une vision linéaire du temps et cherche davantage à faire dialoguer les archives au sein d’une même catégorie, comme l’exil, le carnaval, le travail, ou les anniversaires.

La critique de l’archive institutionnelle est renforcée par ce que Hal Foster nomme le « tournant » archivistique[47] qu’il associe à l’art contemporain. En effet, à l’inverse des archives institutionnelles et des archivistes, les activistes artistiques cherchent à défaire, à déstructurer et à bousculer les images et les lignes temporelles par un processus qui forme, comme le souligne Marianne Hirsh, une « contre-archive privée qui émerge de la vie quotidienne et de la culture populaire[48] ». Hirsh poursuit en développant l’idée que convoquer des imaginaires tout en remettant en question les mécanismes qui construisent les archives et les discours amène à créer de « nouveaux ordres d’association affective[49] », tels que les expositions que nous avons mises en lumière. Elles constituent toutes à la fois des archives vivantes, des musées itinérants, des projets communautaires, et rendent visible près d’un siècle d’histoires queer à travers des photographies intimes, des objets du quotidien et des récits oraux. Ces expositions déplacent les frontières du patrimoine en réhabilitant ce que les musées traditionnels ont jugé non-muséable, tout en articulant mémoire personnelle et lutte politique. Loin d’une simple conservation, ces archives agissent dans le présent et vers l’avenir, en produisant des futurs désirables[50] dans lesquels les subjectivités dissidentes trouvent place.

Ainsi, ce parcours à travers les pratiques artistiques, archivistiques et mémorielles minoritaires nous amène à envisager une muséologie queer, non pas comme une simple politique d’inclusion des marges dans le musée, mais comme une critique structurelle de l’institution muséale elle-même. Suivant les pistes ouvertes par Paul B. Preciado – entre autres –, il ne s’agit pas seulement d’ajouter des récits queer aux collections, mais bien de déstabiliser les régimes de savoir, les modalités de classification, les logiques de visibilité et d’invisibilisation qui façonnent les espaces d’exposition. Ce que permettent les archives vivantes, les performances dissidentes ou les gestes artivistes est une remise en cause de la temporalité linéaire, de l’autorité curatoriale et de la prétendue neutralité des dispositifs muséographiques.

Dans cette perspective, José Esteban Muñoz appelle à imaginer un espace collectif queer fondé sur l’utopie, l’instabilité et la mémoire affective, une vision que rejoignent les notions d’archive-vive (Bourcier) ou d’anarchive (Ernst), qui refusent les logiques de clôture pour privilégier des formes de narration instables, fragmentées, performatives. Ces approches déplacent le musée vers un espace en tension, entre réparation symbolique, conflictualité historique et ouverture vers des futurs désirables.

En ce sens, et en nous appuyant sur les pratiques muséales queer argentines et espagnoles, une muséologie queer ne se contente pas de visibiliser des marges : elle désorganise les régimes d’intelligibilité, conteste les hiérarchies de savoir et fait vaciller les narrations historiques. Le musée devient alors un espace de tension fertile, traversé par les affects, les subjectivités et les récits éphémères. Il s’agirait donc d’offrir les conditions d’un retour, d’une réinvention, d’une continuité vivante.

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] En Argentine, la loi d’auto-amnistie, aussi connue comme Loi 22.994 de pacification nationale, est promulguée le 22 septembre 1983. Après le retour à la démocratie et sous le gouvernement de Raúl Alfonsín, la loi est abrogée et permet le jugement de celles et ceux qu’elle protégeait. En Espagne, les lois d’amnistie, aussi appelées le « pacte de l’oubli », promulguées en 1977, ont mis sur le même plan bourreaux et victimes empêchant ainsi le jugement des tortionnaires sous prétexte d’un retour à la paix et à l’union nationale.

[2] Bourcier S., « Les politiques de l’Archive », Revista Brasileira De Estudios Da Homocultura, vol. 03, n° 11, 2020, p. 7-21.

[3] Giunta A., Feminismo y arte latinoamericano. Historias de artistas que emanciparon el cuerpo, Madrid, Siglo XXI Editores, 2018.

[4] On peut citer l’exposition L*SOTR*S au Musée d’Art de la Commission pour la Mémoire de la Province de Buenos Aires (CMP) en 2014, suivie de l’exposition Feminismos: historias de organización y lucha (CMP) en 2017, et en 2022 Las Olas del Deseo. Feminismos, Diversidades y Cultura Visual 2010-2020+ à La Casa del Bicentenarion, à Buenos Aires.

[5] Terme utilisé pour décrire le processus de mise sous silence, issu de l’anglais et utilisé par la philosophe Rae Langton dans son article « Speech Acts and Unspeakable Acts », Philosophy & Public Affairs, vol. 22, n° 4, 1993, p. 293-330. Ce terme est aujourd’hui largement employé en français, notamment dans les études de genre, notamment dans le cadre d’analyse des violences sexistes et sexuelles. Voir le Dictionnaire du Genre en Traduction : https://worldgender.cnrs.fr/notices/silence/.

[6] Cette loi, souvent qualifiée de « pacte de l’oubli », a vivement été critiquée en 1977 et dans les années qui ont suivi par celles et ceux qui réclamaient des sanctions envers les bourreaux. Or, le gouvernement d’Adolfo Suárez soutenait que le pays devait se tourner vers sa reconstruction et non vers le passé.

[7] Ce rapport est rédigé par des associations pour les droits humains, des avocat·e·s, des religieux, entre autres. Il visait à recenser les crimes et tortures perpétrés durant la dictature mais aussi à établir la liste des personnes assassinées, torturées et/ou disparues.

[8] Torres A., « “Los 400” o la memoria homosexual de la última dictadura militar », Centro Cultural de la Memoria Haroldo Conti, 2018, en ligne : http://conti.derhuman.jus.gov.ar/2018/03/seminario/mesa_17/torres_mesa_17.pdf.

[9] Jáuregui C., La homosexualidad en la Argentina, Buenos Aires, Tarso, 1987, p. 170 : « El dato estadístico no es oficial, no figura en el Informe de la Comisión Nacional Sobre la Desaparición de Personas Nunca Más, pero uno de los integrantes responsables de la CONADEP afirma la existencia de, por lo menos, 400 homosexuales integrando la lista del horror […] » (« Ce chiffre n’est pas une donnée officielle, il n’apparaît pas dans le rapport de la Commission nationale sur la disparition de personnes Nunca Más, mais l’un des membres de la CONADEP affirme qu’au moins 400 homosexuels figurent sur la liste de l’horreur […] » – Traduction de l’autrice.

[10] Jáuregui C., La homosexualidad en la Argentina, Buenos Aires, Tarso, 1987, p. 170.

[11] Michael Pollak, cité In Jelin E., Los trabajos de la memoria, Madrid, Siglo XXI Editores, 2002.

[12] Cette loi adoptée le 31 octobre 2007 complétait les lois précédentes et visait à reconnaître l’ensemble des victimes de la dictature franquiste, à étendre les mesures déjà prises envers les victimes, la suppression des symboles franquistes dans l’espace public et l’aide de l’État dans la recherche et l’exhumation des victimes de la dictature, des fosses communes. Il est encore aujourd’hui difficile d’estimer le nombre de personnes disparues, il serait évalué entre 114 000 et 140 000 personnes. En 2022, la loi sur la mémoire démocratique est adoptée et remplace celle de 2007, ce qui montre les vives tensions autour des enjeux mémoriels.

[13] Halberstam J., « What’s that Smell? Queer Temporalities and Subcultural Lives », International Journal of Cultural Studies, vol. 6, n° 3, 2003, p. 326.

[14] À l’instar des propos de Maximiliano Tomas, directeur du centre culturel Recoleta : « No es un museo : es un centro cultural. Esa diferencia, ese matiz, es lo que lo convierte en un organismo vibrante donde coexisten las artes más diversas ». (« Ce n’est pas un musée : c’est un centre culturel. C’est cette différence, cette nuance, qui en fait un organisme vibrant où coexistent les formes d’art les plus diverses ». – Traduction de l’autrice).

[15] Voir leur compte Instagram : https://www.instagram.com/mujeres.publicas/.

[16] Les archives de ces deux groupes sont conservées et mises en lumière dans l’archive ¿Archivo Queer? conservée à la bibliothèque du musée Reina Sofía : https://www.museoreinasofia.es/biblioteca/colecciones/archivos/archivo-queer ; l’article suivant concerne l’histoire du groupe queer et féministe LSD : https://marceloexposito.net/pdf/exposito_lsd.pdf.

[17] Nochlin L., « Why Have There Been No Great Women Artists? », ARTnews, 1971, p. 22-39, 67-71. Pollock G., Vision and Difference: Feminism, Femininity and Histories of Art, Londres ; New York, Routledge, 1988.

[18] Bourcier S., « Archives = vie. Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat », Friction Magazine, 2019, en ligne : https://friction-magazine.fr/archives-vie-le-pouls-d e-larchive-cest-en-nous-quil-bat/.

[19] Ballesteros Sánchez V., Montoya López L., « Tránsitos de la memoria: el arte de reconstruir la vida », Cambios y Permanencias, vol. 9, nº 1, 2018, p. 1251-1266, également en ligne : https://revistas.uis.edu.co/index.php/revistacyp/article/view/8489/8431..

[20] Pérez Manzanares J., « Relecturas y revisiones del museo: algunos apropiacionismos de género y queer en el arte español desde los ochenta a la actualidad », Anales de Historia del Arte, n° 29, 2019, p. 207-227.

[21] Expósito, M., « Diferencias y antagonismos. Protocolos para una historia política del arte en el Estado español » Desacuerdos. Sobre arte, políticas y esfera pública en el Estado español, vol. 1, Barcelona, Arteleku-Diputación Foral de Gipuzkoa, Museu d’Art Contemporani de Barcelona y UNIA arteypensamiento, 2004, p. 113-129 : « nuevos paradigmas de interpretación de las prácticas políticas, estéticas y crítico-historiográficas, desde posiciones de género » – Traduction de l’autrice.

[22]Val J., « Comisarios Queer. Sobre los límites en la asimilación institucional del activismo », 2011, en ligne : https://www.reverso.org/comisarios-queer.htm.

[23] Carrillo J., Vega Manrique M., « ¿Qué es un museo feminista? Desacuerdos, negociación y mediación cultural en el Museo Reina Sofía », Espacio, Tiempo y Forma, serie VII-historia del arte, n° 8, 2020, p. 99-128.

[24] Patrik Steorn souligne lui aussi le fait que certains musées s’appuient sur des expositions consacrées aux femmes, féministes et personnes queer, sans pour autant adopter une posture radicale. Il s’appuie notamment sur les travaux de Vanja Hermele, qui met en lumière le continuum d’oppressions qui subsiste au sein des institutions et dans les musées, et ce malgré des discours progressistes. Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[25] Directeur du musée en ligne il est accompagné dans la gestion du site par Germán Navarro Espinach.

[26] Pour accéder aux différentes collections en ligne : https://museari.academia.edu/research.

[27] Pour accéder aux ressources pédagogiques : https://www.museari.com/educa/.

[28] Cvetkovich Ann., Un archivo de sentimientos, Barcelone, Éditions Bellaterra, 2003.

[29] Url de l’Anarchivo : https://equipo-re.org/proyectos-en-curso/proyecto-sida/.

[30] Pour consulter l’archive en ligne : https://archivotrans.ar.

[31] « En quête de liberté. Exil et carnaval » – Traduction de l’autrice.

[32] « Celle-ci est partie, celle-ci est morte, celle-ci n’est plus là » – Traduction de l’autrice.

[33] En 1976, Haroldo Conti, écrivain, est séquestré et disparaît. Le centre culturel de la Mémoire lui rend hommage en lui donnant son nom. Ce centre créé en 2008 est situé sur le site où l’un des centres clandestins de détention, de torture et d’extermination les plus emblématiques a fonctionné pendant la dernière dictature civilo-militaire (1976-1983), l’Escuela de Mecánica de la Armada (ESMA), où près de 5 000 personnes ont été enlevées, dont environ 200 ont survécu. Le centre propose de transformer ce qui fut un lieu d’exclusion et de mort en un espace d’art et de resignification.Voir en ligne : http://conti.derhuman.jus.gov.ar/areas/institucional/institucional.php.

[34] « el día de mañana cuando alguien se pregunte cuál es su primer recuerdo de una persona trans, nos recuerden tal y como somos » – Traduction de l’autrice.

[35] Sabsay L., Fronteras sexuales. Espacio urbano, cuerpos y ciudadanía, Buenos Aires, Editorial Paidós, 2011, p. 68-69 : « Vigentes hasta 1996, los Códigos Contravencionales criminalizaban la diversidad sexual en general, y de la identidad travesti-trans en particular. En el artículo 2 de los Edictos Policiales se precisaban el artículo “F”, que penalizaba a las personas “que exhibieren en la vía pública vestidos o disfra‐ zados con ropas del sexo contrario”, el “H” penalizaba a quienes “incitaren u ofrecieren públicamente al acto carnal, sin distinción de sexos”, y el “I” a “los sujetos conocidos como pervertidos en compañía de menores de 18 años” » (« En vigueur jusqu’en 1996, les Codes de contravention criminalisaient la diversité sexuelle en général, et plus particulièrement l’identité travestie et trans. L’article 2 des Édits de police, notamment l’article “F” pénalisait les personnes “portant en public des vêtements ou déguisements du sexe opposé”, l’article “H” visait celles “qui incitaient ou proposaient publiquement un acte charnel, sans distinction de sexe”, et l’article “I” sanctionnait “les individus connus comme pervers en compagnie de mineurs de moins de 18 ans” » – Traduction de l’autrice.

[36] Claudia Vásquez Haro, citée dans Rosario M., « Crean el Museo Travesti Trans de Argentina: recuerdos y tesoros de los últimos 100 años », Presentes, 20 novembre 2023, en ligne : https://agenciapresentes.org/2023/11/20/abrio-el-museo-travesti-trans-de-argentina-recuerdos-y-tesoros-de-los-ultimos-100-anos/.

[37] Ibid.

[38] Ibid.

[39] Présentation du musée : « Los museos han sido desde sus inicios espacios de memoria y reflexión, como también sacralización y dogma, donde las obras coleccionadas surgen y fluyen, pero dentro de un canon que asimila o desecha. Como musas travestidas, alentamos la interpretación e impugnamos la autoridad. Lo travesti se plantea entonces como subversión de la condición espuria que tanto el museo tradicional, como los presupuestos sociales, le endilgan. Al respecto, contextos históricos tan diferentes como el Perú prehispánico y el marco propuesto por Magnus Hirschfeld durante la República de Weimar, admiten todo un rango de posibilidades entre los extremos de lo masculino y lo femenino. Travesti por la recuperación de su centro; no titubeo ni protagonismo, sino equilibrio; contienda que sólo nosotras podemos librar — la «vedette» como «soldat». El MUSEO TRAVESTI DEL PERÚ nace de la necesidad de una historia propia — una historia del Perú inédita—, ensayando una arqueología de los maquillajes y una filosofía de los cuerpos, para proponer una elaboración de metáforas más productiva que cualquier catalogación excluyente » (« Depuis leurs origines, les musées ont été des lieux de mémoire et de réflexion – mais aussi de sacralisation et de dogme. Les œuvres qu’on y collecte émergent et circulent, certes, mais à l’intérieur d’un canon qui assimile ou rejette. En tant que muses travesties, nous encourageons l’interprétation, tout en contestant l’autorité. Le travesti s’impose ici comme une subversion des assignations fallacieuses que lui imposent à la fois le musée traditionnel et les cadres normatifs de la société. À cet égard, des contextes historiques aussi éloignés que le Pérou préhispanique ou la pensée de Magnus Hirschfeld sous la République de Weimar reconnaissent toute une gamme de possibles entre les pôles du masculin et du féminin. Être travesti, c’est alors recentrer – non pas vaciller, ni chercher à occuper la scène pour soi – mais trouver un équilibre. Une lutte que nous seules pouvons mener : la vedette en tant que soldate. Le Museo Travesti del Perú naît de la nécessité d’une histoire propre – une histoire inédite du Pérou – en esquissant une archéologie des maquillages et une philosophie des corps, pour imaginer des métaphores plus fécondes que toute classification excluante » – Traduction de l’autrice. Pour plus d’informations sur le musée : https://museamami.org/sobre/.

[40] Ibid., 2007. Sandell R., Museums, prejudice and the reframing of difference, Londres, Routlege, 2007. Tyburczy J., Sex Museums: the Politics and Performance of Display, Chicago, University of Chicago Press, 2016.

[41] Muñoz J., Cruising Utopia. The Then and There of Queer Futurity, New York, New York University Press, 2009, p. 32.

[42] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne : http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[43] Concept développé par Lee Edelman dans son ouvrage, No Future: Queer Theory and the Death Drive, Durham ; Londres, Duke University Press, 2004. Il y propose une politique queer radicale qui refuse toute orientation vers l’avenir, un avenir symbolisé et incarné par la figure de l’enfant. Ce positionnement a suscité, au fil des années, de nombreuses critiques issues des perspectives féministes, queer et antiracistes, parmi lesquelles celles de José Esteban Muñoz, qui défendent au contraire une conception de la queerness tournée vers un futur utopique et collectif.

[44] Freeman E, Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories, Durham, Londres, Duke University Press, 2010, p. 39-40 : « the image of queer “ancestors” not only o√ers an alternative to reprofuturity by way of a blissful past but also gestures toward the history of visual technology’s participation in the making of genealogies and intimacies » – Traduction de l’autrice.

[45] Farge A., Le goût de l’archive, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 145-146.

[46] Jameson F., El posmodernismo o la lógica cultural del capitalismo Avanzado, Barcelona ; Buenos Aires ; México, Paidós, 1991.

[47] Dans son essai « An Archival Impulse », The MIT Press, vol. 110, n° 2, 2004, p. 3-22, Hal Foster expose la place faite aux archives, comme outil de création, dans le monde de l’art contemporain dans les années 1990. Les artistes explorent et critiquent ainsi les vides, les omissions et les exclusions des archives et de l’histoire.

[48] Hirsh M., The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust, New York, Columbia University Press, 2012, p. 227.

[49] Ibid., p. 228.

[50] Muñoz J., Cruising Utopia. The Then and There of Queer Futurity, New York, New York University Press, 2009, p. 32.

Pour citer cet article : Sophia Sablé, "¿Archivo queer? Mémoires et regard queer dans les pratiques muséales espagnoles et argentines", exPosition, 9 juillet 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/sable-archivo-queer/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

Ni preuve, ni archive : le témoignage queer comme désobéissance muséale

par Alaeddine Maamer

 

— Designer, curateur, enseignant vacataire au Conservatoire national des arts et métiers à Paris et doctorant rattaché au laboratoire LLA-CREATIS (Lettres, langages et arts) de l’école doctorale ALLPH@ (Arts, lettres, langues, philosophie, communication) de l’Université Toulouse 2–Jean-Jaurès, Alaeddine Maamer prépare une thèse en Design sous la direction de Saul Pandelakis et Marc Jahjah. Sa recherche porte sur le design d’exposition comme dispositif de mise en récit, de médiation et de matérialisation des subjectivités queer arabes en contexte migratoire.  —

 

Aujourd’hui, si de nombreuses institutions muséales affichent une volonté d’ouverture à la pluralité des voix en intégrant des thématiques liées au genre et à la sexualité ou en mettant en avant certaines figures et objets queer, elles le font bien souvent sans interroger les logiques mêmes qui structurent leur fonctionnement : classification, cadrage, normalisation[1]. Dans ce cadre, certains témoignages queer constituent une épreuve critique : ils ne se présentent ni comme preuves, ni comme archives stabilisées, mais comme une parole vulnérable, située, affective, souvent dissonante. C’est à partir de cette conception du témoignage comme parole exposée, relationnelle et adressée qu’il devient possible d’interroger les formes spécifiques que prennent les récits queer dans les contextes muséographiques contemporains. Or, les mécanismes classiques du musée – conservation, médiation, autorité discursive[2] – tendent à fixer cette parole, à la rendre lisible au prix de sa puissance de trouble. Le musée, en tant qu’espace de discours, peut-il accueillir une telle apparition sans la contenir, la normaliser ou la valider ?

L’enjeu dépasse la simple intégration de récits minoritaires : le témoignage queer ne vise ni la reconnaissance, ni la conviction. Il dérange, déplace, défie les catégories. C’est pourquoi accueillir un témoignage queer suppose de repenser les gestes curatoriaux : ne plus « dire pour », mais permettre l’adresse ; ne plus représenter, mais créer les conditions de l’apparition.  Cette orientation rejoint les travaux de José Esteban Muñoz sur les esthétiques de la performance minoritaire, où l’apparition queer excède les cadres de la reconnaissance normative[3], et ceux de Tavia Nyong’o qui, à travers le concept d’afrofabulation[4], propose de penser des formes d’énonciation et de présence qui échappent aux régimes de visibilité dominants tout en les travaillant depuis leurs marges. Ainsi, comme le rappelle Patrik Steorn, historien de l’art, ce n’est pas l’ajout de contenus queer qui transforme l’institution, mais la manière dont ils viennent en désorganiser les fondements. Exposer un témoignage queer revient ainsi à poser une question simple et radicale : le musée peut-il devenir un espace traversé par des voix, plutôt qu’un lieu qui les contient ? Il s’agit pour nous de poser l’hypothèse que certains récits ne peuvent advenir qu’à condition que les formes mêmes de la monstration soient déplacées, et pour l’éprouver, nous prendrons comme étude de cas l’exposition The Crossing de Carlos Motta présentée au Stedelijk Museum Amsterdam en 2017.

Le témoignage queer : voix située, savoir instable

Parmi les multiples formes de mise en récit de soi, le témoignage occupe une place particulière : il fait advenir un sujet traversé par ce qu’il raconte. Michel Foucault décrit ce « dire vrai[5] » comme un geste éthique, exposant le locuteur à travers sa propre parole. Témoigner en tant que sujet queer, c’est affirmer une existence légitime face à un monde souvent marginalisant. Ce type d’énonciation rejoint les approches biographiques qui font du « fait biographique » un objet d’analyse en soi : elles s’intéressent aux opérations par lesquelles les sujets mettent en forme leur expérience, à l’interface de l’individuel et du social, plutôt qu’à la seule valeur documentaire du récit[6]. Ce mouvement de vérité ne relève pas d’une simple mise en mots de soi, mais d’un engagement subjectif traversé par l’événement. C’est aussi dans ce sens qu’Emmanuel Housset envisage le témoignage : comme un acte de parole éthique et existentiel qui engage la totalité de la personne[7]. Le témoin n’est pas un observateur neutre, il est celui qui, traversé par l’événement et saisi par quelque chose qui exige d’être dit, devient porteur d’une parole de vérité. Le témoignage implique donc un déplacement du sujet : le témoin parle à partir de l’événement, non pour se raconter mais pour en transmettre l’épreuve. C’est pourquoi Housset insiste sur le fait que « ce n’est pas l’objet du témoignage qui se trouve constitué “dans” le témoin, mais c’est le témoin qui est tout entier “dans” l’événement dont il parle[8] ». Le témoignage est donc inséparable de la finitude du sujet et de sa vulnérabilité. Housset insiste sur ce renversement : ce n’est pas le moi qui fait le témoignage, mais l’objet, souvent un événement excédant toute compréhension immédiate, qui fait du moi un témoin. En cela, le témoignage relève d’un engagement radical, qui peut aller jusqu’au don de soi : « on témoigne par sa vie d’une cause[9] », et non par un simple récit. Il n’y a donc pas de témoignage sans exposition de soi à l’autre, sans ce risque fondamental qui distingue le témoin du narrateur, et la vérité éprouvée de l’information transmise.

La réflexion d’Emmanuel Housset sur le témoignage éclaire ce que peut être une parole queer, entendue non comme affirmation d’une identité déjà constituée, mais comme exposition à ce qui déborde la norme, trouble la lisibilité et défie les catégories établies. Cette conception fait écho à ce que la parole du sujet queer met en jeu lorsqu’elle se manifeste : non pas un discours revendicatif, mais une prise de risque, un engagement de soi dans une vérité qui ne peut être prouvée, seulement transmise par l’épreuve. Ce que le témoignage permet de penser, c’est la puissance d’une subjectivité qui se dit sans se posséder, une parole qui, parce qu’elle s’élève « à partir de la fragilité de son existence[10] », devient profondément politique. Ainsi, un témoignage queer ne peut être un discours validé par les normes du savoir ou du droit. Dans cette optique, la parole queer, lorsqu’elle se fait témoignage, ne cherche pas tant à démontrer qu’à faire éprouver, à transmettre une intensité, un moment de vérité ou de désajustement qui convoque l’autre. Elle s’inscrit pleinement dans ce que Housset appelle une « identité d’exil[11] », non pas au sens géographique, mais comme expérience d’un soi toujours en décalage avec l’autre, toujours déjà déplacé par ce qu’il vit, désire ou affirme.

En articulant la pensée du témoignage développée par Emmanuel Housset avec celle d’Hannah Arendt sur l’écriture de l’histoire, il devient possible d’interroger la dimension narrative et politique des paroles queer, non comme simples récits de soi, mais comme traces actives dans le monde. Selon Hannah Arendt, les « actions immortelles des hommes » sont « capables de laisser des traces impérissables » car elles ne relèvent pas d’une simple activité utilitaire ou d’une fabrication matérielle, mais de ce qu’elle nomme praxis comprise ici comme apparition dans le monde commun[12]. Ce caractère « immortel » ne signifie pas que l’action se maintient d’elle-même dans le temps, mais qu’elle laisse une empreinte durable dès lors qu’elle est rendue visible et inscrite dans la mémoire humaine. Ce sont donc la parole et le récit, mais aussi l’œuvre que constitue l’écriture de l’histoire, qui permettent de sauvegarder l’événement éphémère, d’en faire trace « impérissable[13] ».

Cette conception de l’histoire comme phénoménologie du surgissement rejoint la pensée du témoignage chez Housset, pour qui « l’objet du témoignage [l]’arrache à [s]oi-même[14] » et ne se donne pas comme sens constitué, mais comme appel à signifier autrement. Housset parle ainsi de « parole brûlée[15] », une parole qui ne parle pas de soi, mais par soi, dans une tension entre fragilité existentielle et exigence de vérité. C’est précisément dans cet écart entre le vécu et le récit, entre le trouble de l’événement et sa mise en forme partagée, que peut se loger la parole queer en tant que témoignage. Cette parole n’a pas pour visée première d’objectiver une identité ou de légitimer un vécu par des preuves : elle opère plutôt comme « trace durable[16] » de ce qui excède les cadres du dicible, comme acte de présence dans un monde qui cherche souvent à l’effacer ou à la neutraliser.

Cette articulation entre mémoire et apparition appelle à introduire une autre voix philosophique majeure : celle de Jacques Derrida, qui complexifie la notion de témoignage en insistant sur l’impossible fondement du témoignage dans une certitude pleine. Dans Poétique et politique du témoignage (2005), le philosophe insiste sur le fait que le témoignage est intransmissible comme preuve, mais incontournable comme acte. Il précise que dire « je témoigne » ne signifie pas « je prouve », mais « je jure que j’ai vu, j’ai entendu, j’ai touché, j’ai senti, j’ai été présent[17] ». Le témoignage repose ainsi sur une présence sensible passée, sur ce que Derrida appelle une affirmation sincère dans le temps et dans l’espace, à laquelle l’autre n’a pas eu accès. Il s’agit moins d’un contenu démontrable que d’un acte performatif adressé à un destinataire, où le locuteur s’engage : « vous devez me croire, parce que je m’engage à vous dire la vérité, j’y suis déjà engagé[18] ». Cette conception du témoignage comme parole risquée, fondée sur une confiance sans preuve, résonne avec celle d’Emmanuel Housset : tous deux soulignent que le témoin ne détient pas la vérité, mais s’offre à elle, dans une exposition de soi qui suppose la réception par autrui. Cette précarité n’enlève rien à la valeur du témoignage, elle en constitue au contraire la condition de possibilité, à la fois existentielle et politique. C’est à partir de cette conception du témoignage comme parole exposée, vulnérable et adressée, que l’on peut interroger les formes spécifiques que prennent les témoignages queer dans les contextes muséographiques contemporains. Ces récits, pluriels dans leurs formes (écrites, visuelles, performatives, numériques), entretiennent des liens complexes avec la mémoire, l’archive et la représentation. Leur exposition interroge les régimes narratifs dominants des musées – linéarité, cohérence identitaire, monumentalisation – qui tendent à figer les vies en récits exemplaires. Dès lors, l’enjeu muséal se déplace : que devient une parole adressée lorsqu’elle est convertie en document, en objet, en item de collection ou en récit d’exposition ? Pour y répondre sans s’enfermer dans une définition extensive, nous partons de dispositifs concrets où le témoignage queer se transforme sous l’effet de choix curatoriaux et de contraintes institutionnelles. Ce parti pris rejoint le dossier « LGBTQI+ Museums[19] » de la revue Museum International, qui met en avant la diversité des formes muséales queer et les tensions récurrentes entre reconnaissance, autonomie et institutionnalisation. Dans cette perspective, trois cas – Museum of Transology, Schwules Museum et Athens Museum of Queer Arts – structurent l’analyse en matérialisant trois manières de « faire durer » la parole, et en rendant visibles les risques spécifiques de neutralisation ou de capture associés à chacune.

Le Museum of Transology propose un point d’entrée décisif en articulant d’emblée témoignage et matérialité à travers un formulaire de don intitulé « QTIBIPOC », où on peut faire un don de son objet et de son histoire. Le récit est confié à travers un objet, qui devient support de mémoire, indice d’une trajectoire, fragment d’existence transmis à une communauté et, potentiellement, à un public élargi. Cette configuration déplace la question : l’exposition ne consiste plus seulement à « donner la parole », mais à organiser une chaîne de transmission où l’expérience se cristallise en traces collectées. Or, dès qu’une vie devient item de collection, elle rencontre des opérations muséales incompressibles (sélection, inventaire, classement, mise en série, scénarisation) : comment préserver donc, ce qui résiste à la lisibilité sans reconduire une normalisation par la forme même de la collection ? Le Schwules Museum, à Berlin, rend cette tension particulièrement visible par la centralité de son infrastructure archivistique. L’institution revendique plus de 1,5 million d’items, en dialogue constant avec expositions et programmation. Cependant, cette même puissance révèle l’ambivalence de toute patrimonialisation : l’accumulation et la classification peuvent stabiliser les vécus en catégories et en récits « représentatifs ». Il s’agit pour nous d’interroger les conditions sous lesquelles elle demeure une ressource, sans devenir un mécanisme de normalisation. À l’inverse, AMOQA (Athens Museum of Queer Arts) propose une figure critique qui déplace le rapport à l’institution. Dans un texte relayé par le musée d’art contemporain de Barcelone, AMOQA est décrit comme un musée queer qui « n’a pas d’espace » et possède une « archive dysfonctionnelle », au point que le musée ne tient que par « le simple geste de l’énoncer et de le rejoindre[20] ». Ce cas inverse l’idéal muséal de stabilité : la précarité n’est pas seulement subie, elle devient méthode. AMOQA rend pensable une politique de l’archive qui refuse l’achèvement, la monumentalisation et la clôture narrative : certaines paroles n’existent politiquement qu’à condition de rester relationnelles, intermittentes, partiellement inarchivables. Ces trois cas permettent d’éviter l’empilement conceptuel en posant une thèse opératoire : matérialiser sans neutraliser (Transology Museum), instituer sans normaliser (Schwules Museum), faire apparaître sans stabiliser (AMOQA). L’enjeu du design d’exposition et de la curation devient alors précis : comment concevoir des formes d’exposition capables de soutenir une parole vulnérable, sans la réduire aux exigences de cohérence, de linéarité ou de preuve qui structurent encore les régimes narratifs dominants ? Dans cette perspective, « faire hospitalité », comme le propose David Pellerin, chercheur en design, revient à reconnaître la vulnérabilité comme une condition partagée et donc, concevoir le musée et l’exposition comme une réponse située à ce besoin[21]. Accueillir le témoignage queer exige une muséographie capable de déconstruire les hiérarchies de savoirs, de brouiller les frontières entre document et fiction, entre mémoire individuelle et récit collectif. C’est cette articulation entre forme, espace, exposition et réception, que nous essayons d’explorer.

L’institution muséale face au témoignage

Linda Idjéraoui-Ravez, chercheuse en sciences de l’information et de la communication, définit le témoignage comme un « acte performatif adressé à un destinataire » fondé sur une confiance sans garantie[22]. En cela, il déjoue les fonctions classiques du musée : là où le musée attend de l’évidence, le témoignage apporte de l’incertitude ; là où le musée archive, le témoignage performe et s’efface. La muséographie dite classique, marquée par un régime de preuve et d’objectivité, tend à transformer les objets en « représentants » d’un discours global, fixé par l’institution. Cette logique autoritaire, souvent sélective, a exclu de nombreux récits non conformes à l’hégémonie culturelle : minoritaires, instables, oraux, ou simplement inclassables. Le témoignage queer, dans son hétérogénéité et sa performativité, entre en conflit avec la tendance muséale à patrimonialiser et esthétiser les voix. Cette tension est particulièrement visible dans l’analyse qu’Idjéraoui-Ravez propose de l’exposition D’Isère et du Maghreb : Mémoires d’immigrés, présentée au Musée dauphinois entre 1999 et 2000. Cette exposition constitue une initiative inédite visant à donner voix à des témoins issus de l’immigration maghrébine en Isère, à travers des récits de vie, des photographies privées, et une forte présence de la parole et du regard des personnes exposées qui se distinguait ainsi par l’abandon de la logique muséale classique centrée sur l’objet, au profit d’un dispositif testimonial profondément incarné. Mais ce déplacement, s’il déjoue certaines normes muséographiques, n’est pas sans ambivalence. Muriel Plana, chercheuse en études théâtrales, critique ce qu’elle nomme le « docuisme » et le « vécuisme », formes dominantes d’un performativisme illusionniste qui, sous couvert d’authenticité, reconduisent des effets de naturalisation des identités[23]. Elle leur oppose une conception du queer fondée sur la stylisation, la fiction, le décentrement et le dialogisme qui refuse la transparence émotionnelle comme critère de légitimité esthétique ou politique. Ces remarques invitent à interroger les formes de médiation testimoniale dans le champ muséal : comment donner place à la parole située sans la fixer dans un régime de vérité ? Comment rendre audible la vulnérabilité sans la convertir en preuve ?

 À travers son exemple, Idjéraoui-Ravez montre que le pouvoir du témoignage réside dans le regard, la parole, la performativité même du souvenir présenté, pas dans sa preuve documentaire[24] et ce mode de médiation provoquait des formes de réception « empathiques » et « projectives » : le visiteur ne restait pas un spectateur passif mais devenait un acteur de la mémoire collective, souvent touché au point de relier son propre vécu à celui du témoin[25]. Ce dispositif fait écho aux revendications formulées par Patrik Steorn, qui plaide pour une muséographie capable de donner place aux affects, aux désirs et aux récits minoritaires. Il souligne que le musée traditionnel, par ses catégories esthétiques et ses critères de qualité, tend à évacuer les expressions queer ou homoérotiques au profit d’un canon hétérocentré « de manière à ce qu’ils entrent dans les catégories établies[26] ». En donnant une voix à des récits souvent absents des collections classiques, l’exposition D’Isère et du Maghreb réussit à faire ce que Steorn appelle de ses vœux pour les récits queer : elle produit une mise en récit incarnée, qui ne passe ni par l’abstraction ni par l’assignation catégorielle, mais par l’adresse directe, la parole vive, le regard posé. Dès lors que le musée donne la parole à des subjectivités minorisées, qu’elles soient migrantes, queer ou situées à d’autres croisements de la marginalité, il devient un espace traversé par des tensions politiques. Ces subjectivités, parfois dissonantes entre elles, ne forment pas un chœur unifié, mais exposent des conflits de mémoire, de reconnaissance et d’identification au sein même de la sphère publique. Idjéraoui-Ravez et Steorn se rejoignent ainsi dans leur ambition de faire du témoignage une forme de résistance : une manière d’habiter le musée autrement. Dans son exemple, elle interroge avec finesse ces mécanismes et montre que le témoignage, lorsqu’il est exposé, ne conserve son intensité qu’à condition d’être mis en relation directe avec le visiteur, dans un cadre énonciatif qui n’efface ni le corps du locuteur, ni la conflictualité de son histoire. Elle montre que le regard, la parole adressée et la mise en scène du sujet parlant participent d’une stratégie muséale qui attribue des fonctions et des rôles différenciés à l’énonciation testimoniale[27]. Ce mode d’exposition permet une réception que l’autrice qualifie de « projective » et « empathique », dans laquelle le visiteur se sent convoqué, voire transformé par la parole de l’autre. Ces observations sont particulièrement fécondes pour penser l’exposition des témoignages queer. Ces derniers, lorsqu’ils sont introduits dans le musée, viennent non seulement troubler les normes sexuelles et genrées, mais aussi les régimes de preuve, d’objectivité et d’archivage et introduisent des voix dissonantes, souvent non linéaires, marquées par l’opacité ou le silence. Comme le montre Saul Pandelakis, les normes sexuelles et genrées s’inscrivent dans un régime de la preuve fondé sur un désir culturel de « vérité à l’endroit de la sexuation[28] », où la différence est sans cesse démontrée, localisée et naturalisée. Or, le risque est grand, dans les expositions dites inclusives, que ces récits soient absorbés dans des cadres de présentation qui les domestiquent. Steorn alerte sur cette tendance d’inclure le queer dans ses interprétations qui « ne produit pas seulement une connaissance supplémentaire […] mais intègre plutôt d’autres formes de connaissance[29] ». C’est précisément cette pluralité des formes de savoir – sensibles, affectives, fragmentaires – que le témoignage queer peut rendre possible.

Pour que le musée puisse accueillir ces voix sans les réduire ou les instrumentaliser, il faut repenser son autorité. La scénographie doit cesser d’être un outil de maîtrise et devenir un espace traversé, instable, où le témoignage ne s’illustre pas mais s’énonce. Claire Bishop, dans sa réflexion sur la muséographie radicale, propose de penser l’exposition comme une scène de dissensus, où l’objectif n’est pas de faire comprendre mais de rendre visibles les conflits, les absences et les subjectivités dissonantes. Plutôt que de viser un consensus interprétatif, elle affirme que le visiteur doit « se voir présenter des arguments et des positions qu’il est possible d’accepter ou de contester[30] ». Le témoignage queer s’inscrit dans cette logique : il oblige le musée à décentrer son geste, à renoncer à une voix curatoriale surplombante. Il invite à une forme de médiation non explicative, où le rôle de l’institution n’est plus d’interpréter le témoignage, mais de créer les conditions pour qu’il advienne, selon ses propres logiques. Maura Reilly, curatrice et éditrice états-unienne, parle d’« activisme curatorial » pour désigner cette posture : il ne s’agit pas d’additionner des voix marginales, mais de transformer la structure même de la monstration. L’exposition de témoignages queer, dans cette optique, ne se contente pas de faire place à de nouveaux récits : elle met en crise le musée comme espace d’autorité. Le musée ne devient pas queer en représentant des vies queer. Il le devient lorsqu’il accepte de se rendre poreux à ces formes d’énonciation, de mémoire et de vulnérabilité et lorsqu’il reconnaît que le témoignage n’est pas un objet, mais un acte, une adresse, une mise en relation. Le défi est là : non pas archiver ou contenir le queer, mais « lutter contre l’effacement[31] » et interroger les logiques de hiérarchisation qui structurent le monde de l’art.

Vers une muséographie queer du témoignage

Toute exposition d’un témoignage repose sur une triangulation complexe entre le témoin, le médiateur (qu’il s’agisse du commissaire, de l’institution ou du scénographe) et le récepteur[32]. Cette structure relationnelle, comme l’a montré Linda Idjéraoui-Ravez, est toujours traversée par des asymétries de pouvoir symbolique : qui autorise la parole, qui la traduit, qui la rend visible ou audible ? Dans les dispositifs muséographiques classiques, cette triangulation est souvent hiérarchisée : la parole du témoin est filtrée, sélectionnée, insérée dans un récit global que l’institution conserve le pouvoir d’orienter. Le visiteur reçoit alors un message déjà interprété, cadré par un objectif pédagogique ou un discours d’autorité. Le musée, selon Jean-François Tétu, ne se contente pas de transmettre une expérience : il transforme le témoignage en un objet médiatique, le soumettant à des logiques d’interprétation et de légitimation. Ce processus institue une tension entre « la chaleur du sujet » et « la froideur du document[33] », entre la mémoire vive et l’archive fixée, entre expression personnelle et agencement institutionnel. Pourtant, du point de vue du design, cette dichotomie mérite d’être interrogée : tout artefact, même documentaire, est porteur de formes, de matérialités et d’intentions qui affectent la réception. La « froideur » n’est jamais neutre, elle est construite, scénarisée, et peut être elle-même une stratégie d’effacement ou d’autorité. Dans le cas du témoignage queer, cette structure se complexifie encore. Le queer, en tant que récit minoritaire, instable, fragmentaire et affectif résiste à l’encadrement normatif. Exposer ce témoignage suppose alors de renoncer à une lecture explicative ou stabilisante, et de créer des conditions d’accueil qui laissent place au trouble, au silence, à la réticence. La muséographie queer du témoignage doit composer avec ce refus de l’univocité, en acceptant l’opacité comme valeur, le non-archivable comme mode d’adresse, et la vulnérabilité comme puissance politique. Ce déséquilibre soulève une question fondamentale : à quoi le visiteur est-il réellement confronté ? À une parole située ou à une version aseptisée, médiatisée ? Ces interrogations rejoignent la critique émise par Idjéraoui-Ravez (2012) : la médiation muséale, même lorsqu’elle semble donner voix, reconfigure les modalités de réception. Dans le cas des témoignages queer, ces effets sont encore plus sensibles : il s’agit de négocier en permanence entre visibilité et surinterprétation, entre reconnaissance et réduction, entre reconnaissance politique et fétichisation patrimoniale.

Une muséographie queer du témoignage, pour être éthique, doit dé-hiérarchiser la médiation. Elle ne transmet pas un contenu, mais accompagne une présence. Elle reconnaît que le témoignage n’est pas une preuve mais un acte relationnel, engageant une écoute située et non prescriptive. Cette approche invite à interroger les modalités concrètes de la relation : quels dispositifs permettent une réception non intrusive, une circulation partagée de la parole, une reconnaissance sans capture ? Archives orales en consultation libre, expositions éphémères en contextes communautaires, activations performatives par des publics concernés, ou encore scénographies favorisant la non-linéarité, l’opacité ou le retrait, constituent autant de formes possibles d’un design d’exposition relationnel attentif à la pluralité des modes d’adresse. Cette réflexion prend une dimension concrète à travers l’exposition The Crossing (2017), que Amy K. Levin prend comme cas exemplaire pour penser les expositions de violence et les risques d’une stratégie muséale centrée sur l’empathie[34]. Le projet repose sur une série de vidéos où des réfugié·e.s queer racontent leurs parcours d’exil, de violence et de reconstruction aux Pays-Bas. Le dispositif muséographique engage une proximité émotionnelle : les témoignages sont filmés en plans rapprochés et l’espace est conçu pour favoriser une écoute attentive et éviter l’effet spectaculaire (Fig. 1).

Fig. 1 : The Crossing, 2017, Stedelijk Museum Amsterdam, vue de l’exposition, photographie : Gert Jan van Rooij, avec l’aimable autorisation de Carlos Motta.

Motta articule ces témoignages à une sélection d’objets historiques issus des collections nationales, en introduisant un dialogue entre les subjectivités contemporaines et les archives institutionnelles (Fig. 2). Il explique qu’il a voulu « traiter ce corpus spécifique d’entretiens et de travaux produits pour cette installation en relation avec des objets déjà historicisés, puis archivés, afin de comprendre comment les Pays-Bas ont traité, par exemple, leur propre culpabilité liée aux questions du colonialisme, ou leurs relations aux questions d’ethnicité et de race[35] » en contraste avec les politiques migratoires rigides mises en place par l’État. Comme le suggère Claire Bishop, une muséographie véritablement radicale ne se contente pas de compléter les récits dominants, mais s’emploie à déstabiliser les logiques de continuité historique en ouvrant une « relecture dynamique de l’histoire » qui remet au premier plan « ce qui a été réprimé et écarté du regard[36] ».

Fig. 2 : The Crossing, 2017, Stedelijk Museum Amsterdam, vue de l’exposition, photographie : Gert Jan van Rooij, avec l’aimable autorisation de Carlos Motta.

L’exposition The Crossing matérialise cette tension entre narration linéaire et discontinuité, entre mémoire institutionnelle et subjectivités dissidentes. Certains témoignages viennent perturber directement cette mise en scène mémorielle. Un Égyptien énumère ses peurs quotidiennes – « être dévoilé, volé, tué, humilié publiquement » – comme une ritournelle de la survie (Fig. 3). Une Iranienne raconte qu’à peine arrivée à Amsterdam, on lui demande sarcastiquement : « êtes-vous un homme ou une femme ? », et son visage, plus encore que ses mots – « wow, j’ai quitté l’Iran! Je ne suis toujours pas libre[37] ? » – condense l’abattement. Cela rejoint l’idée de Claire Bishop pour qui la muséographie radicale ne vient pas compléter les récits dominants, mais les décentre en exposant les tensions, les oublis et les discontinuités. Elle propose ainsi de repenser le musée comme un « agent historique actif » qui s’adresse non pas au nom d’un savoir stabilisé mais du « questionnement créatif et de la dissidence[38] », en confrontant le visiteur à des positions conflictuelles plutôt qu’à un consensus interprétatif. The Crossing incarne cette tension entre mémoire instituée et apparition queer.

Fig. 3 : The Crossing, 2017, Stedelijk Museum Amsterdam, témoignage de Anwar, avec l’aimable autorisation de Carlos Motta.

Cependant, le recours aux récits individuels n’est pas exempt de risques : il peut produire une esthétisation de la souffrance ou dépolitiser les conditions structurelles qui rendent ces témoignages nécessaires. Judith Butler montre, à propos des réponses juridiques aux discours de haine, que le cadrage institutionnel peut minorer la violence propre aux dispositifs de pouvoir, dès lors que « la violence perpétrée par les cours de justice » se trouve reléguée derrière une représentation où l’État apparaît comme arbitre, et que « la résistance politique court le risque de se réduire à l’acte d’engager des poursuites[39] ». De même, Ariella Azoulay met en évidence des régimes de visibilité qui organisent ce qui mérite d’être vu et ce qui doit rester hors champ, en décrivant une « littéracie visuelle[40] » mondiale, faite de « leçons en droits humains », qui entraîne les publics à « voir certains crimes mais aussi à ne pas en voir d’autres[41] ». Sur ce point, Amy K. Levin met en garde contre une évidence institutionnelle : faire de l’empathie un horizon muséal. L’autrice souligne qu’on manque de preuves solides quant aux bénéfices de l’empathie comme stratégie d’exposition, notamment sur sa capacité à stimuler l’activisme ; une immersion réussie dans des histoires singulières peut produire une adhésion affective sans engager de changement systémique, par exemple lorsqu’une souffrance individuelle occulte l’iniquité structurelle[42]. Dès lors, l’enjeu n’est pas de refuser l’émotion, mais d’interroger la manière dont elle est produite, cadrée et distribuée dans le dispositif. Dans cette perspective, la dimension émotionnelle de l’exposition est activée sans devenir illustrative. Elle rejoint la critique formulée par Georges Didi-Huberman, pour qui l’émotion n’est pas à évacuer, mais un matériau à analyser, puisqu’elle s’inscrit dans des formes visibles, comme une « histoire des émotions figurées » et des « gestes émotifs[43] ». Cette approche invite aussi à penser les passages entre le psychique et le physique, lorsque Didi-Huberman interroge ce qui se joue « entre la psyché du mot tourment et la physis du mot tourmente », et affirme qu’il est « poétique, mais pas faux » de décrire un tourment psychique comme une tourmente physique[44]. Refuser la transparence affective ne signifie pas renoncer à l’émotion, mais à sa capture immédiate : faire place à une réception sensible sans céder à l’effet, à la pitié ou à la clôture interprétative. Dans The Crossing, Carlos Motta conçoit l’exposition comme un espace de disjonction plutôt que de lisibilité. Il tente de déjouer cet effet en travaillant avec des activistes pour rejoindre les principes d’un « activisme curatorial[45] », selon lesquels le commissariat n’est pas un acte de mise en forme, mais un processus de redistribution de la parole. Ainsi, The Crossing constitue une tentative signifiante de muséographie queer du témoignage : elle refuse le didactisme, favorise l’opacité, et ouvre un espace d’écoute où la vulnérabilité n’est pas exploitée mais partagée. L’installation repose sur une spatialisation éclatée, l’absence de parcours imposé, la juxtaposition de récits plurilingues traduits, et des cartels à visée poétique ou fragmentaire. Ces choix relèvent d’une stratégie délibérée d’opacité, entendue non comme obscurcissement, mais comme refus de l’assignation et de la maîtrise interprétative. En ce sens, l’opacité devient une méthode curatoriale et une posture éthique : elle préserve la densité des subjectivités queer migrantes, déjoue les attentes normatives du regard muséal, et engage le visiteur dans une relation située, non totalisante, aux récits exposés. Ce modèle curatorial propose un déplacement éthique du rôle de l’institution : non plus éduquer, mais accueillir. Non plus encadrer, mais relier. Il rappelle que le témoignage queer n’est ni un document à prouver ni un récit à ordonner, mais un geste vivant, situé, politique. Une telle posture repose sur une éthique curatoriale de la vulnérabilité[46] où la voix du témoin n’a pas à être clarifiée. Elle peut rester ambiguë, désordonnée, douloureuse. Elle peut être activée par des voix mineures, non professionnelles, collectives[47]. Le curateur n’est plus un garant du savoir, mais un facilitateur de co-présence. Ainsi, concevoir une muséographie queer du témoignage, ce n’est pas simplement exposer des récits invisibilisés. C’est inventer les conditions pour qu’ils puissent advenir sans être réduits à un simple objet d’exposition. C’est déplacer l’institution vers un espace de co-présence, où la mémoire n’est plus une archive morte, mais un lieu d’interpellation. C’est, enfin, reconnaître que le témoignage queer ne prouve rien, mais pose, interpelle, inscrit une trace vive dans un champ social encore normatif.

Le témoignage queer, en tant que geste situé, instable et performatif, ne se laisse ni exposer sans reste, ni contenir sans perte. En interrogeant les formes de sa mise en espace, c’est moins une nouvelle catégorie de récits qu’il introduit dans le musée qu’une épreuve adressée à ses modes de savoir, de visibilité et de relation. Ce que ces paroles déplacent, ce ne sont pas seulement les normes sexuelles ou narratives, mais les fondements mêmes de l’institution muséale comme lieu d’autorité et d’objectivation, dès lors que l’exposition « inscrit [les œuvres] dans des histoires particulières » et affirme la nécessité de « se tenir du bon côté de l’Histoire[48] ». Dans cette perspective, accueillir un témoignage queer, c’est reconnaître que ce qui fait trace n’est pas tant la preuve que l’apparition : une action qui, comme le souligne Hannah Arendt, ne dure que si elle est reprise par la mémoire, inscrite dans un monde commun[49]. Or, ce processus suppose des formes, des médiations, des gestes curatoriaux qui peuvent soit ouvrir un espace de co-présence, soit refermer la parole sur un objet à contempler. Dès lors, le rôle du commissaire ou du scénographe ne peut plus être pensé en termes de transmission ou de mise en forme, mais comme une pratique relationnelle, voire une éthique de l’hospitalité[50]. L’enjeu n’est pas d’assurer la lisibilité du témoignage, mais d’en préserver la tension, le trouble, l’indécision : ce qui en fait précisément un acte politique. Il s’agit d’une muséographie qui ne cherche pas à élargir l’espace patrimonial, mais à en redéfinir les conditions mêmes d’apparition. Non pour parler à la place de, mais pour faire place à.

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai 2026.

[1] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne :  http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[2] Merleau-Ponty C., Ezrati J.-J., L’exposition, théorie et pratique, Paris, L’Harmattan, 2005.

[3] Muñoz J. E., Cruising Utopia: The Then and There of Queer Futurity, New York ; Londres, New York University Press, 2009.

[4] Nyong’o T., Afro-Fabulations: The Queer Drama of Black Life, New York, NYU Press, 2019.

[5] Foucault M., Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres, Paris, Seuil, 2009 (1984).

[6] Delory-Momberger C., « Introduction », Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique, Toulouse, Érès, 2019, p. 7-10, également en ligne :  https://shs.cairn.info/vocabulaire-des-histoires-de-vie-et-de-la-recherch–9782749265018-page-7?site_lang=fr.

[7] Housset E., « L’objet du témoignage », Philosophie, n° 88-1, 2006, p. 145-158, également en ligne :  https://shs.cairn.info/revue-philosophie-2006-1-page-145?lang=fr&ref=doi.

[8] Ibid., p. 157.

[9] Ibid., p. 153.

[10] Ibid., p. 157.

[11] Ibid., p. 154.

[12] Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 1958, p. 55.

[13] Ibid.

[14] Housset E., « L’objet du témoignage », Philosophie, n° 88-1, 2006, p. 158.

[15] Ibid., p. 146.

[16] Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 1958, p. 135.

[17] Derrida J., Poétique et politique du témoignage, Paris, L’Herne, 2005, p. 527.

[18] Ibid.

[19] Chantraine R., Brulon Soares B., « Introduction and Editorial », Museum International, vol. 72, n° 3-4, 2020, p. 1-13, également en ligne :  https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13500775.2021.1873489.

[20] Radio Web MACBA, « Son[i]a #262. Maria F. Dolores/AMOQA », RWM Podcasts, 12 juin 2018, podcast, 46 min, en ligne : https://rwm.macba.cat/en/podcasts/sonia-262-maria-f-dolores-amoqa-2/.

[21] Royer M., Pellerin D., « Le design à l’épreuve de l’éthique du care : retour réflexif pour un possible renouvellement des pratiques en design », Sciences du Design, n° 16-2, 2022, p. 125, également en ligne :  https://shs.cairn.info/revue-sciences-du-design-2022-2-page-120?lang=fr.

[22] Idjéraoui-Ravez L., Le témoignage exposé. Du document à l’objet médiatique, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 289-300.

[23] Plana M., « De Théâtre et féminin à Fictions queer : approches esthético-politiques et théorie de la relation », In Vivo Arts. Dépasser les binarités. Hors-série : Représentations et performances des genres et des sexualités, 2022, p. 9, en ligne : https://invivoarts.fr/?page_id=1912.

[24] Idjéraoui-Ravez L., Le témoignage exposé. Du document à l’objet médiatique, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 294.

[25] Ibid.

[26] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne :  http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[27] Idjéraoui-Ravez L., Le témoignage exposé. Du document à l’objet médiatique, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 294.

[28] Pandelakis S., Cyborg & Boniche : pour un design queer des cuisines, mémoire inédit d’HDR, Université Toulouse Jean-Jaurès, 2024, p. 135.

[29] Steorn P., « Du queer au musée : réflexions méthodologiques sur la manière d’inclure le queer dans les collections muséales », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 31-49, également en ligne :  http://journals.openedition.org/culturemusees/1169.

[30] Bishop C., Vers un musée radical : réflexions pour une autre muséologie, Paris, MkF Éd., 2021, p. 81.

[31] Reilly M., Lippard L., Curatorial Activism: Towards an Ethics of Curating, New York, Thames & Hudson, 2018, p. 22 : « […] countering erasure… ».

[32] Davallon J., « Le musée est-il vraiment un média ? », Publics et Musées, n° 2, 1992, p. 99-123.

[33] Tétu J.-F., « Le témoignage exposé. Du document à l’objet médiatique », Communication & langages, n° 176-2, 2013, p. 127-128, également en ligne :  https://shs.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2013-2-page-127?lang=fr.

[34] Levin A. K., « Crossing Over: Museums as Spaces of Violence », Museum International, vol. 72, p. 28-41, 2020, également en ligne : https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/13500775.2020.1873492.

[35] The Stedelijk Museum, « CARLOS MOTTA – THE CROSSING », YouTube, 25 septembre 2017, en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=n5-Bcl-J4J4 : « I want integrated attention and to maybe treat these specific body of interviews and work that was produced for this installation in relationship to objects that have already been history-sized, then archived, to learn about the ways in which the Netherlands has dealt with its, for instance, relationship to its own guilt around the questions of colonialism, or its relationships around questions of ethnicity and race ».

[36] Bishop C., Vers un musée radical : Réflexions pour une autre muséologie, Paris, MkF Éd., 2021, p. 80.

[37] Stedelijk Museum Amsterdam, « CARLOS MOTTA – THE CROSSING », YouTube, 25 septembre 2017, en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=n5-Bcl-J4J4.

[38] Bishop C., Vers un musée radical : Réflexions pour une autre muséologie, Paris, MkF Éd., 2021, p. 81.

[39] Butler J. P., Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, Éd. Amsterdam, 2004, p. 89-91.

[40] Azoulay A. A., Potential History: Unlearning Imperialism, Londres ; Brooklyn, Verso, 2019.

[41] Larminat É. (de), « Azoulay, Ariella Aïsha. Potential History: Unlearning Imperialism », Photographica, n° 3, 2021, p. 191-192, également en ligne :  https://journals.openedition.org/photographica/565.

[42] Levin A. K., « Crossing Over: Museums as Spaces of Violence », Museum International, vol. 72, p. 28-41, 2020, en ligne : https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/13500775.2020.1873492.

[43] Didi-Huberman G., Quelle émotion ! Quelle émotion ?, Montrouge, Bayard, 2013, p. 43-44.

[44] Didi-Huberman G., Ninfa dolorosa. Essai sur la mémoire d’un geste, Paris, Gallimard, 2019, p. 51-52.

[45] Reilly M., Lippard L., Curatorial Activism: Towards an Ethics of Curating, New York, Thames & Hudson, 2018.

[46] Gómez-Barris M., The Extractive Zone: Social Ecologies and Decolonial Perspectives, Durham ; Londres, Duke University Press, 2017.

[47] Cvetkovich A., An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures, Durham ; Londres, Duke University Press, 2003.

[48] Bishop C., Vers un musée radical : réflexions pour une autre muséologie, Paris, MkF Éd., 2021, p. 46.

[49] Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 1958.

[50] Reilly M., Lippard L., Curatorial Activism: Towards an Ethics of Curating, New York, Thames & Hudson, 2018, p. 30.

 

Pour citer cet article : Alaeddine Maamer, "Ni preuve, ni archive : le témoignage queer comme désobéissance muséale", exPosition, 5 juin 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/maamer-temoignage-queer-desobeissance-museale/%20. Consulté le 13 octobre 2026.

Queer et artiste au musée. Entretien croisé entre Sophie Kervran et Damien Rouxel

par Tania Lévy

 

— Sophie Kervran est diplômée de Paris I et de l’Institut national du patrimoine, conservatrice en chef du patrimoine et professeure associée à l’université de Bretagne occidentale (Master Patrimoine et musées, Quimper). Elle dirige depuis 2020 les musées de Concarneau Cornouaille Agglomération, musée de Pont-Aven et musée de la Pêche de Concarneau, après avoir été directrice adjointe du musée des beaux-arts de Quimper. Elle a dernièrement été co-commissaire des expositions Raoul Dufy, les Années folles ; L’Amour fou ; Willy Ronis, se retrouver ; Vivian Maier e(s)t son double ; Mathurin Méheut, arpenteur de la Bretagne ; Artistes voyageuses, l’appel des Lointains ; Femmes chez les Nabis, de fil en aiguille ; Sorcières (1860-1920), fantasmes, savoirs, liberté.

Tania Lévy est maîtresse de conférences en histoire de l’art moderne à l’Université de Bretagne Occidentale. En lien avec ses recherches doctorales et post-doctorales, elle a collaboré à plusieurs expositions, telles que Trésors enluminés des musées de France, en 2013-2014 à Lille, Angers et Toulouse ; Lyon Renaissance. Arts et Humanisme au Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2015 ; ou encore Trésors de la fin du Moyen Âge au Musée départemental breton de Quimper en 2017. Elle enseigne par ailleurs dans le cadre du Master Patrimoine et Musée de l’Université de Bretagne Occidentale, associant l’histoire de l’art moderne et la réflexion sur les expositions et la médiation du patrimoine.

Damien Rouxel est un plasticien performeur, vivant et travaillant en Bretagne, diplômé d’un DNSEP à l’EESAB Quimper et d’une licence d’histoire de l’art et archéologie à l’UBO Quimper tout en se formant en danse contemporaine. Après une présentation par Fabienne Dumont au Prix Critique de l’AICA (2016), il présente son travail dans plusieurs expositions personnelles et participe régulièrement à des expositions collectives en France et à l’international, notamment au MAC VAL, à Les Abattoirs, au Louvre-Lens, au Transpalette, à Air de Paris, ainsi qu’à Bruxelles, Vienne et Bucarest. Il fait partie du programme de recherche « Agir dans son lieu » porté par Julie Crenn. Il a pu performer à Besançon, au théâtre de Lorient, à Paris, au musée des beaux-arts de Quimper, à Blois, au Jeu de Paume, au musée de Pont-Aven… En 2025, il crée avec Émeline Rabadeux, pour la compagnie Labsoma, le spectacle de danse ARCHÉTYPES autour des représentations genrées et de leurs impacts sur nos constructions. —

 

L’artiste Damien Rouxel[1] travaille depuis ses débuts sur la représentation des marges et des marginalités, de la culture populaire en milieu rural, qu’il s’agisse des agriculteurs et agricultrices, peu présent·es dans les productions artistiques, ou du mouvement queer. Son dernier projet, avec la chorégraphe Émeline Rabadeux, intitulé ARCHÉTYPES, entend justement interroger les questions de stéréotypes de genres qui apparaissent dans les créations « anciennes » (de la Renaissance au XIXe siècle) et la façon dont ils sont montrés – ou non – au sein des institutions muséales[2].

Faire ainsi dialoguer une conservatrice, responsable à la fois d’un musée de beaux-arts et d’un musée de société, Sophie Kervran, et Damien Rouxel, est apparue comme une occasion de confronter amicalement regards et pratiques, sous la houlette d’une historienne de l’art, Tania Lévy, pour souligner notamment le lien avec la discipline et l’approche de celle-ci sur le genre et les classifications.

Si certaines voix diffusent encore une vision réactionnaire de l’histoire de l’art et des musées, d’autres travaillent une approche plus contemporaine de la pensée. Ainsi de nombreux projets ont mis au cœur de leurs préoccupations la place des femmes, qu’elles soient artistes mais aussi commanditaires, mécènes ou modèles[3]. Dans le monde muséal français, les années 2000 marquent le début d’un nouvel éclairage porté sur les artistes femmes, auxquelles sont peu à peu consacrées des expositions monographiques ; une approche genrée émerge également progressivement[4].

Certaines minorités sont enfin et mieux étudiées : les travaux d’Anne Lafont, par exemple, exhument les connaissances sur les artistes et sur les modèles noir·es[5]. Les questions à propos des genres, de leur représentation, de la façon dont ils étaient (im)pensés aux époques anciennes, les échanges culturels lointains et les représentations de peuples extra-européens vus depuis l’Europe ont également fait l’objet de réflexions et de publications récentes, surtout en langue anglophone[6]. En France, une histoire de l’art féministe et queer est portée par plusieurs collectifs de jeunes chercheuses et chercheurs récemment créé, l’ARQ et le FAR[7], et plusieurs thèses en cours ou récemment soutenues abordent les questions de genre, d’art queer et de représentations des minorités[8]. Ces aspects sont étudiés, bien sûr, hors de la discipline de l’histoire de l’art : en droit ou en histoire, surtout de la période médiévale, plusieurs ouvrages ont récemment interrogé la question des genres[9].

Cet entretien souhaite questionner la place faite aux artistes queer dans les musées, grâce aux réponses d’un plasticien : quelle est-elle, cette place, pour des œuvres ou des performances aux dimensions queer dans un musée de beaux-arts ? Comment faire en sorte que cette dimension dialogue avec les œuvres anciennes, du XVe au XXe siècle (voire des créations plus anciennes ou plus récentes) ? Le travail de Damien Rouxel correspond à plusieurs des axes de réflexion esquissés ici. Son histoire personnelle – paysanne mais aussi marginalisée – est au cœur de sa création et la nourrit. Ainsi « sa famille, son identité sexuelle, l’histoire de l’art, la question du monstre, du mythe, du modèle, du travestissement et du masque[10] » constituent le terreau sur lequel il s’appuie pour créer. Son profil a aussi ceci de particulier que, outre ses études à l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) à Quimper, il a un suivi un cursus en histoire de l’art et en archéologie au sein de l’Université de Bretagne Occidentale. Cette formation académique et théorique lui a donné un certain regard sur l’histoire de l’art, la façon dont elle est enseignée, connue, diffusée. Par ailleurs, il a collaboré à de nombreuses reprises avec le Musée des Beaux-Arts de Quimper et le musée de Pont-Aven[11], pour des performances au sein de leurs collections. Toutes ces facettes placent Damien Rouxel à la croisée des mondes muséal, universitaire et, bien évidemment, artistique et queer.

L’entretien s’est organisé autour de trois grands axes. « Être (ou ne pas être ?) un artiste queer » est la question abordée dans un premier temps, afin d’interroger la définition personnelle du terme queer par l’artiste lui-même mais aussi de comprendre dans quelle mesure la dimension queer est constitutive du travail de Damien Rouxel. Une deuxième partie interroge la relation du, des musées aux questions de genre, de queer, par le biais de leurs discours et de leurs choix d’exposition. Enfin, une dernière partie s’arrête plus particulièrement sur le dernier projet artistique de Damien Rouxel, ARCHÉTYPES.

 

Être artiste queer

Qu’est-ce que cela veut dire pour vous être artiste queer ou être artiste et queer ?

Damien Rouxel : « Artiste queer » est une étiquette qui a été apposée à ma pratique artistique pour « l’identifier », la catégoriser et finalement me mettre dans une case. C’est tout le problème de l’identification, nécessaire pour que la pratique artistique existe et soit exposée, mais qui en même temps la catalogue et la range dans une case.

Je suis un artiste plasticien performeur, fils d’agriculteurice, bouseux, pédé et queer, qui développe une pratique artistique intrinsèquement liée à mes identités plurielles. Je me suis construit comme individu avec l’insulte, la honte, la conscience que je n’étais pas comme les autres personnes de « mon monde » et que je déviais. Les identités queers, l’insulte queer, le concept de « queer »… sont une façon de voir, de penser et de vivre en dépassant les frontières, les identités, les binarités mais aussi les milieux sociaux[12].

Comment cela se manifeste-t-il dans votre travail ?

D. R. : Cela se manifeste à différents endroits dans ma pratique, par exemple par le propos développé, les références utilisées, les relectures et réinterprétations, le regard porté sur les mises en relations et les croisements, l’engagement, les personnes photographiées, les espaces de travail, les lieux d’expositions et de performances[13]…

Le fait que la dimension queer soit une composante de ma création, voire une composante importante n’est pas le résultat d’une volonté, c’était un besoin et c’est devenu un devoir.

Queer au musée

Dans un musée de beaux-arts, trouvez-vous la dimension queer présente ?

Sophie Kervran : Sans nul doute, elle est présente mais pas forcément visible. Pour donner un exemple, au Musée Pont-Aven, nous conservons et exposons une œuvre d’une artiste danoise, Marie Luplau, Le Bois d’amour, réalisée en 1883 (Fig. 1). À mon arrivée au musée (en 2020), le discours qui entourait ce tableau (aussi bien dans le cartel, que dans les visites des médiatrices ou dans le texte disponible sur le site internet du musée) était essentiellement axé sur la représentation d’un lieu emblématique de Pont-Aven, qui a attiré des peintres de toutes nationalités à la fin du XIXe siècle. Mais pas un mot sur le fait que Marie Luplau (1848-1925) était venue en Bretagne avec sa compagne Emilie Mundt (1842-1922). À leur retour à Copenhague en 1886, elles ont fondé une école d’art dédiée aux femmes peintres. Elles ont milité pour l’accès des femmes à l’éducation et au vote et en 1890, ont adopté une petite fille. Il me paraissait pertinent que ces informations soient désormais intégrées à notre discours sur cette œuvre[14].

Fig. 1 : Marie Luplau, Le Bois d’amour à Pont-Aven, 1883, Don des Amis du Musée de Pont-Aven, Inv. 2006.9.1, Collection Musée de Pont-Aven

Damien Rouxel : Certaines données biographiques, certains positionnements ne sont pas toujours rendus visibles (même si cela se développe ces dernières années), et atteste bien des pouvoirs qui s’exercent : le bon goût, ce qui est jugé bon à dire, ce que l’on souhaite invisibiliser…. L’exemple évoqué par Sophie est flagrant.

Des enjeux de pouvoirs ne sont pas toujours mis en lumière. Certaines œuvres ont disparu voire même n’ont pas pu exister, car les sociétés passées, pour des raisons diverses, ne les ont pas permises, pas considérées, voire les ont détruites. Chaque création découle d’un ensemble de données qui se retrouvent être issues d’un même corps et identité, ceux de l’artiste. On ne peut pas occulter ces aspects qui ont un rôle prépondérant dans la création et sa compréhension.

Je me souviens par exemple qu’à la découverte du travail de John Cage (1912-1992), sa relation (que j’ai apprise il y a peu) avec Merce Cunningham (1919-2009) n’était pas évoquée. Le travestissement de Marcel Duchamp (1887-1968) en Rrose Sélavy était survolé alors qu’il me semble être une clé de compréhension de son approche, notamment pour l’Urinoir… Il en est de même avec Le Caravage (1575-1610) et sa possible relation avec son modèle. J’ai l’impression que l’homoérotisme, très prégnant dans beaucoup de représentations masculines, était totalement tu quand j’ai découvert l’histoire de l’art au lycée et dans les livres. Ne pas évoquer le viol d’Artemisia Gentileschi (1593-1656) lorsque l’on parle de sa Judith tuant Holopherne, me semble fou, mais ce « petit détail » a été interprété par les critiques féministes[15]. La vie des artistes influent sur leur art, par exemple quand je pense à Claude Cahun (1894-1954), on se doit de parler aussi de Suzanne Malherbe (1892-1972), sa compagne, avec qui elle a écrit, pensé, créé, posé et résisté. Un artiste dit homme, blanc, cisgenre et hétérosexuel ne sera pas confronté à la même société et problématiques qu’une personne dite femme, homosexuelle, racisée, handicapée…

Est-il nécessaire de rendre la dimension queer plus visible ?

S. K. : De telles données biographiques ne sont pas toujours nécessaires ni utiles : on n’indique pas sur le cartel d’un artiste homme du XIXe qu’il est hétérosexuel et qu’il voyage avec son épouse. Mais le cas de Marie Luplau témoigne d’une telle liberté pour l’époque, d’autant plus dans une petite cité bretonne comme Pont-Aven, qu’elle peut être source d’inspiration, me semble-t-il, de modèle ou du moins qu’elle peut établir un lien avec les visiteuses et visiteurs d’aujourd’hui qui découvrent cette œuvre. Cela rend la présence de cette information pertinente et importante dans le cadre du musée.

D. R. : Oui pour la mise en lumière d’identités multiples mais aussi des enjeux de pouvoir. Le fait de rendre visible cette dimension permet la diversification des regards et des lectures, permet aussi de questionner encore et encore les collections, les œuvres, les manières de faire collection, les manières d’exposer… pour tendre à ce que les musées soient à l’image des sociétés et donc des populations avec toutes leurs multiplicités[16].

Comment rendre visible la dimension queer ?

S. K. : J’aimerais saluer l’initiative du musée des beaux-arts de Tours qui s’est associé avec le centre LGBTI de Touraine[17] pour offrir à son public une redécouverte de ses collections par le prisme queer, notamment à travers les figures de Diane et Apollon ou encore celle de saint Sébastien[18], qui sont des icônes pour les artistes et la communauté LGBTQIA+. Dès 2017, le musée national de l’éducation de Rouen, le Munaé, organisait quant à lui une visite thématique de ses réserves lors de la Journée de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Par la suite, cette institution a créé une exposition itinérante sur le même sujet[19].

Comment instaurer un lien, un échange entre l’art contemporain et l’art ancien via les questions de genre et/ou la dimension queer ?

D. R. : Ce lien peut s’instaurer en croisant des œuvres et des pratiques artistiques contemporaines, en organisant voire en provoquant des rencontres, en invitant des artistes, des commissaires d’exposition, des critiques. La politique d’acquisition des institutions, les projets d’expositions, de médiation, les programmations dédiées ou encore les partenariats avec des associations sont certains des moyens grâce auxquels cet échange peut se construire. Faire en sorte que ce ne soit pas ponctuel, uniquement dans le cadre du mois des Fiertés par exemple, mais installer des prises de conscience qui font traces.

S. K. : L’un des défis des musées des beaux-arts est de diversifier leur public, de faire franchir le seuil à des personnes quelquefois intimidées par un art ancien dont elles n’ont pas toujours les clés.

Dans le projet de territoire de Concarneau Cornouaille agglomération, dont dépend le Musée de Pont-Aven, le musée est qualifié de citoyen avec l’idée qu’un musée des beaux-arts du XIXe siècle peut entrer en résonance avec des questionnements sociétaux contemporains, que ce soit le développement durable, la place des femmes, la diversité, le genre…

Le Musée de Pont-Aven a choisi de mettre en relation l’art du XIXe et avec d’autres disciplines artistiques contemporaines comme la danse ou la performance. Le travail de Damien Rouxel s’intègre parfaitement dans cette perspective.

Comment faire réfléchir à la question des genres dans les musées, notamment par la confrontation d’art contemporain et d’art ancien ?

S. K. : J’ai collaboré une première fois avec Damien Rouxel lorsque j’étais directrice adjointe du musée des beaux-arts de Quimper : il a proposé en 2019 une performance « Danse les images, danse ta vie[20]». Grâce notamment à son corps, il a fait émerger des images puissantes aux résonances très contemporaines face à des œuvres anciennes, par exemple dans les salles de la peinture du XIXe siècle, mais aussi dans celles des peintures du XVIIe siècle. Cette visite m’a bouleversée car elle m’a amenée vers une tout autre relation avec les tableaux que Damien incarnait. Je retiens un moment, celui où il a repris les gestes de La Brodeuse de Pont-l’Abbé de René Quillivic (1907) en lui conférant une dimension presque mystique, une aura pour cette sculpture décrivant le geste d’une activité considérée comme exclusivement féminine[21].

Il a poursuivi cette série au Musée de Pont-Aven : « Danse les images, danse les couleurs », « Danse les images, dans les lignes[22] ».

Ses performances attirent un autre public, souvent plus jeune (mais pas que !) et moins habitué à nos établissements culturels.

D. R. : Les rencontres entre art contemporain qui interrogent les genres et l’art ancien sont un moyen de proposer un autre regard : un regard contemporain, situé[23] voire personnel pour questionner et même repenser les représentations passées et leurs enjeux.

Pour des performances en espace muséal, faire le choix d’une œuvre plastique, d’une musique et d’une danse permet de questionner la relation entre l’artiste masculin et sa modèle, par exemple, d’évoquer le harcèlement scolaire dans les cours d’école autour d’une représentation d’Abel et Caïn, ou de jouer avec les codes de la virilité dans un espace dédié aux nus masculins néoclassiques grâce à la chanson Kid d’Eddy de Pretto.

Une partie de mon travail photographique où je me mets en scène avec mes parents et ma sœur dans la ferme familiale, joue avec les iconographies et certaines œuvres connues. Ainsi j’ai pu citer des œuvres comme Le déjeuner sur l’herbe, d’Édouard Manet (1863, Musée d’Orsay, Paris), où mes parents en cotte de travail remplacent les deux hommes en tenue bourgeoise et moi, à la place de cette femme nue, offerte aux yeux et aux jugements, je porte un bleu couvert d’un triangle rose, d’abord utilisé par les nazis pour marquer les personnes homosexuelles dans les camps, puis repris et renversé par Act Up (Fig. 2 et 3).

Fig. 2 : Damien Rouxel, Sur l’herbe, photographie, 2022, ADAGP.

 

Fig. 3 : Édouard Manet, Déjeuner sur l’herbe, 1863, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris, H. 207,0 ; L. 265,0 cm. Donation Etienne Moreau-Nélaton, 1906 – © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Benoît Touchard / Mathieu Rabeau.

Avec la photographie Tire-lait, je cite le Portrait de Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs (Anonyme, vers 1594, Musée du Louvre, Paris) où, avec ma mère, nous reprenons la même gestuelle, elle tenant le pompon du cache téton de cabaret que je porte, pendant que je tiens dans ma main la tétine qui sert aux veaux pour boire le lait (Fig. 4 et 5). En jouant avec ce geste ambigu qui serait l’annonce d’une grossesse, ici, les codes de la ferme et du cabaret se mêlent. Par ce travail de réappropriation des codes iconographiques souvent faits pour et par les puissants, en nous mettant en scène comme agriculteurices dans la ferme, en y ajoutant des références et récits queers ; je travestis les corps et les images. Nous incarnons différentes figures (la Vierge Marie, le Christ, Judith, Marie-Madeleine, David et Goliath…) qui viennent questionner nos propres rôles, la filiation, les rôles genrés, etc.

Fig. 4 : Damien Rouxel, Tire-lait, photographie, 2022, ADAGP.

 

Fig. 5 : Anonyme, Gabrielle d’Entrées et l’une de ses soeurs, dernier quart du XVIe siècle, huile sur bois, H. 131 ; L. 164,5cm. Musée du Louvre, Paris, 2017 / GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Tony Querrec.

ARCHÉTYPES, une création performée qui interroge les genres

Quelle est la démarche de votre projet actuel avec la compagnie Labsoma, ARCHÉTYPES ?

Damien Rouxel : ARCHÉTYPES (Compagnie Labsoma) est un objet chorégraphique performatif et une mise en regard de deux univers artistiques, deux approches, deux histoires, deux sexes, deux individus que tout semble vouloir opposer. À partir d’un gène et/ou d’un bout de chair se jouent les binarités mâle/femelle, masculin/féminin ainsi que les injonctions extérieures et les élans intimes.

ARCHÉTYPES est une tentative de « performer le genre » (pour faire référence à l’ouvrage de Judith Butler[24]), et de le déconstruire. Les interprètes [Émeline Rabadeux et Damien Rouxel] questionnent les binarités, leurs propres constructions identitaires et observent ce qui, malgré la diversité de leurs parcours, se recoupe et a communément nourri, cristallisé et/ou rendu fluide leur incarnation du masculin et du féminin. En liant pratiques somatiques[25] et histoire de l’art, les deux performeureuses convoquent les personnages, les archétypes et les clichés liés à la distinction du féminin et masculin, qui peuplent notre inconscient collectif comme leurs imaginaires respectifs[26]. En incarnant ces figures et en tentant d’en revêtir leurs costumes, de la mythologie à la culture populaire, iels revisitent les marqueurs du genre, questionnent les stéréotypes et se jouent des contours : une invitation à trouver la fluidité et la plasticité de nos tissus. En s’appuyant sur le corps et les approches somatiques (plonger au-dedans) comme sur les images, œuvres et récits qui habitent nos musées et nos publicités (regarder au-dehors), l’idée est de faire émerger à la fois ce qui unit et différencie, de trouver le commun de ce qui nous singularise.

Sophie Kervran : Le service Réseaux culturels de CCA a organisé et financé une résidence de la compagnie Labsoma sur le territoire pour le spectacle ARCHÉTYPES ; le Musée de Pont-Aven a immédiatement donné son accord à la proposition d’une sortie de résidence en son sein. Celle-ci a attiré une trentaine de personnes qui ont pu découvrir cet objet chorégraphique non identifié (!) qui tente de déconstruire les stéréotypes de genre (Fig. 6).

Fig. 6 : Emeline Rabadeux et Damien Rouxel, La pénitente et le désespéré, série Archétypes XXY, photographie de Simon Benteux, 2024, face à L’Hommage à Gauguin de Pierre Girieud, huile sur toile, 1906. Dépôt du Fonds National d’Art Contemporain – musée de Pont Aven.

La compagnie a également été en résidence au sein du lycée Pierre Guéguin de Concarneau. Les deux artistes, Damien Rouxel et Émeline Rabadeux, mettent en exergue combien nos visions du monde sont quelquefois construites, conditionnées par plusieurs siècles d’images existantes ; ils donnent un coup de pied dans la fourmilière tout en développant la pédagogie nécessaire face à des adolescent·es quelquefois perdu·es !

Comment cette performance s’intègre ou dialogue avec une présentation muséale d’art classique ?

D. R. : Cette performance est pensée pour le plateau, la scène, ainsi que pour l’espace muséal car être entouré.es des œuvres ne peut qu’être enrichissant pour souligner notre propos. Les spectateurices observent alors nos deux corps de chairs pétris d’injonctions face à ces modèles et canons artificiels, c’est-à-dire ceux des œuvres présentées sur les cimaises des musées. Il est intéressant d’observer que nos figures contemporaines découlent de représentations et récits anciens, ainsi les top modèles ou les stars actuelles sont comme les Vénus du passé, les sportifs de haut niveau ou les héros Marvel dérivent en partie du personnage d’Hercule. Il est toujours intéressant de mettre des corps de chair vivants et actifs en contact des œuvres car il en découle toujours de nombreuses observations. Nos corps de chair deviennent révélateurs des codes et des artifices mis en place pour établir un discours par la représentation.

Comment est reçu votre travail par les institutions muséales ? Et par les publics des musées ?

D. R. : Mon travail est exposé dans diverses institutions ; souvent ces étiquettes « rurale» et « queer » lui sont associées. Je suis également invité à travailler dans le cadre de résidences de recherches ainsi qu’en milieu scolaire avec différents publics, ce qui attestent d’un intérêt pour ma pratique mais aussi des enjeux de celle-ci et des possibles rencontres avec des publics parfois éloignés des lieux culturels.

J’observe de ma place que depuis quelques années, un intérêt grandissant pour les questions de genre, le féminisme, les pratiques queers mais aussi pour le monde rural se ressentent dans les institutions, les médias…

Par exemple, j’ai été invité dernièrement à créer le design du char du musée Les Abattoirs avec Simon Benteux et le collectif queer Griffes d’Anges, pour la pride de Toulouse (7 juin 2025)[27]. Cela fait trois ans que le musée a un char pour la pride et invite un·e artiste queer à le réaliser. C’est à ma connaissance unique, et atteste d’un véritable engagement.

J’ai eu la chance d’avoir aussi de nombreux retours de publics qui, à la vision de mon travail, se sentent accueillis et ont le sentiment de comprendre « les codes », d’être légitimes, et pour d’autres de se sentir visibilisé·es (en tant que ruraux, queer, autres…) et d’être considéré·es.

Comment est reçu le travail de Damien Rouxel par les musées ? Et par les publics de ces musées ?

S. K. : Le musée de Pont-Aven, après cette sortie de résidence, a décidé de programmer le spectacle finalisé en finissage de l’exposition temporaire Sorcières (1860-1920). Fantasmes, savoirs, liberté (7 juin – 16 novembre 2025)[28]. Nous pensons que ARCHÉTYPES constitue un écho pertinent à ces sorcières qui interrogent la place de la femme dans la société du XIXe siècle et dans notre société actuelle et qui aident également à déconstruire tous les stéréotypes.

Le musée n’est pas là pour juger, condamner ou valoriser mais pour poser des questions ; c’est une chambre d’écho de notre société, et des artistes comme Damien Rouxel y contribuent.

 

Notes

* Toutes les URL ont été consultées en mai et juin 2026.

[1] Sa biographie et une présentation de ses oeuvres sont accessibles sur le site Documents d’Artistes en Bretagne : https://ddabretagne.org/fr/artistes/damien-rouxel/oeuvres.

[2] Le projet est réalisé avec la Compagnie Labsoma et présenté ici : https://compagnie-labsoma.org/creations/archetypes/. Cf. également infra.

[3] Le sujet n’est bien sûr pas nouveau mais la multiplication des études a été importante depuis le début des années 2000. Nous ne revenons pas ici sur l’historiographie de l’histoire de l’art féministe et les gender studies mais nous renvoyons, par exemple, à Harrisson Caviness M., Visualizing Women in the Middle Ages: Sight, Spectacle and Scopic Economy, Philadelphia, University of Pennsylvania, 2001 ou à Wilson-Chevalier K. (dir.), Patronnes et mécènes en France à la Renaissance, Saint-Étienne, PUSE, 2007. De nombreux travaux ont poursuivi les recherches présentées dans cet ouvrage, en interrogeant des figures féminines. Plus récemment, le catalogue dirigé par Banta A. B., Greist A. A., Kutasz Christensen T., Making Her Mark: A History of Women Artists in Europe, 1400-1800, Toronto, Goone Lase Editions, 2023, explore différents arts et époques, faisant un état des connaissances sur la création au féminin.

Plusieurs expositions récentes du musée de Pont-Aven, ainsi que l’accrochage permanent, mettent en avant la création des femmes, du XIXe au XXIe siècle : outre les exemples cités plus haut, note n° 3, il y eut les expositions consacrées à Corinne Vionnet, écran total (2025), aux Femmes chez les Nabis. De fil en aiguille (2024) et à Anna Boch, un voyage impressionniste (2024).

[4] Sur ce sujet, voir le stimulant article suivant : Zapperi G., « Le féminisme au musée : un paradoxe français », Bonfait O. (dir.), HistoireS de l’art en France, 1964-2024. Lieux, questions, défis, Paris, Le Passage, 2024, p. 410-419.

[5] Lafont A., L’art et la race : l’Africain (tout) contre l’œil des Lumières, Paris, Les Presses du Réel, 2019.

Une réflexion sur le volet muséal de ces nouvelles approches est développée par Étienne N., « Images, objets, fragments : présence et absence des races et des mondes coloniaux (1500-1900) », Bonfait O. (dir.), HistoireS de l’art en France, 1964-2024. Lieux, questions, défis, Paris, Le Passage, 2024, p. 440-449.

[6] Parmi ces publications, voir, sans exhaustivité : Whitney D., Queer Beauty: Sexuality and Aesthetics from Winckelmann to Freud and Beyond, New York, CUP, 2010 ; Rose M. E. , Poe A. C., Receptions of Antiquity, Constructions of Gender in European art, 1300-1600, Leyde, Brill, 2015 ; Delille D., Genre androgyne. Arts, culture visuelle et trouble de la masculinité (XVIIIe-XXe siècle), Turnhout, Brepols, 2021 ; Lorizzo L., Rappresentare e divulgare l’immagine dell’Altro tra Rinascimento e Barocco, Pise, Ed. ETS, 2021.

[7] Leurs carnets Hypothèses proposent des recensions d’ouvrages, d’expositions et de colloques ainsi que des articles inédits. Pour l’ARQ : https://arqueer.hypotheses.org/ et pour le FAR : https://far.hypotheses.org/.

[8] Parmi ces travaux, nous pouvons citer : Belgherbi É., Devenir sculptrices. Conquêtes et apprentissages d’une pratique genrée en France et au Royaume-Uni (1863-1914), thèse de doctorat en histoire de l’art sous la dir. de Claire Barbillon et Amélie Simier, Université de Poitiers et École du Louvre, 2025 ; Cazaux M., Auto-représentations et pratiques performatives queer, de 1980 à aujourd’hui, thèse de doctorat en histoire de l’art sous la dir. de Sabine Forero-Mendoza, Université de Pau (en cours) ; Lo Calzo N., Une photographie queer et marrone. Représenter les mémoires de l’esclavage au temps de la Post-colonie, thèse de doctorat en pratique et théorie de la création littéraire sous la dir. de Sylvie Brodziak et Corinne Diserens, Cergy Paris Université, 2025 ou encore Fichera G., Caravage queer : l’histoire de l’art face aux sexualités, thèse de doctorat en histoire et théorie de l’art sous la dir. de Giovanni Careri, Paris EHESS, 2023 et Petit Dit Duhal Q., L’art contemporain entre et au-delà des genres et des sexes : la création d’un genre non binaire de la fin des années 1980 à nos jours, thèse de doctorat en histoire de l’art sous la dir. de Thierry Dufrêne et Thérèse Saint-Gelais, Université Paris 10, 2022.

[9] Maillet C., Les genres fluides, de Jeanne d’Arc aux saint·es trans, Paris, Les Éd. Arkhê, 2020 ; Rogers W., Roman C. M. (dir.), Medieval Futurity: Essays for the Future of a Queer Medieval Studies, Boston, De Gruyter, 2021 ; Lett D., Hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre XIIe-XVe siècle, Paris, Armand Colin, 2013.

[10] Crenn J., Biennale de la jeune création la Graineterie, 2018 : https://ddabretagne.org/fr/artistes/damien-rouxel/reperes/biennale-jeune-creation.

[11] Damien Rouxel travaille également, bien sûr, avec des galeries et des centres d’art contemporains : Les Abattoirs, à Toulouse, par exemple, et des musées de beaux-arts, comme celui de Saint-Brieuc (2024) ou encore le Louvre-Lens (2025).

[12] Au sujet de la définition d’une identité en lien avec le mouvement queer, et des difficultés à sortir des identités construites, voir notamment Abir Kréfa dans son article « Queer » paru dans Bouvet M., Chossière F., Duc M., Fisson E. (dir.), Catégoriser. Lexique de la construction sociale des différences, Lyon, ENS Éd., 2024, p. 567-577.

[13] Parmi les projets artistiques mettant en avant ce thème, nous pouvons citer la série Fiertés, un ensemble de photographies réalisé entre 2023 et 2024. Cette série croise les représentations agricoles (bleus de travail, champs labourés, tracteurs etc.) et l’affirmation voire la revendication de la différence, par exemple par la présence de panneaux tenus par l’artiste et sa famille et portant des inscriptions telles que « Les QUEERS sont dans le pré » ou « Gai », « Gaie » et « Gay ». La série est visible ici : https://ddabretagne.org/fr/artistes/damien-rouxel/oeuvres/fiertes [consulté le 10 juin 2025].

[14] Sur Marie Luplau et Emilie Mundt, voir Murphy A., « Emilie Mundt and Marie Luplau. How an artist couple fought for Danish female artist’s education », Europeana, mars 2026 : https://www.europeana.eu/fr/stories/emilie-mundt-and-marie-luplau.

[15] La place de cet épisode dans la vie et l’approche des œuvres d’Artemisia Gentileschi a été souvent prépondérante en histoire de l’art – notamment lors de sa redécouverte au début du XXe siècle par Roberto Longhi. L’artiste a été souvent réduite à ce viol, vu comme l’explication de son originalité de créatrice et de la force de sa peinture. Les recherches récentes ont montré sa grande culture, à la fois artistique, littéraire et scientifique. Voir par exemple Baker S. (dir.), Artemisia Gentileschi in a Changing Light, Turnhout, Brepols, 2017.

[16] Sur le rôle social des musées, sujet important et inépuisable, voir par exemple Dormaels M., « Rôle social des musées : une autre “nouvelle” muséologie », Muséologies. Les cahiers d’études supérieures, vol. 2, n° 2, 2008, p. 118-123 ; Desvallées A., Mairesse F., « L’organisation des musées : une évolution difficile », Hermès, n° 61, 2011/3, p. 30-37 ; Orlando S., « Les nouveaux rôles des musées et la diversité culturelle : l’exemple de Tate Encounters, Britishness and Visual Culture, Tate Britain », Muséologies, vol. 6, n° 1, 2012, p. 15-33 ; Botte J., « Les musées de femmes : de nouvelles propositions autour du genre et du rôle social du musée », Culture & Musées, n° 30, 2017, p. 51-71 également en ligne : https://journals.openedition.org/culturemusees/1181?lang=en.

[17] Ce partenariat a permis la mise en place de visites guidées sur ce thème, en juin 2025, intitulées « Regards queers ».

[18] Sur saint Sébastien, voir Ressouni Demigneux K., « La personnalité de saint Sébastien : exploration du fonds euchologique médiéval et renaissant, du IVe au XVIe siècle », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, t. 114, n° 1, 2002, p. 557-579 ou Briand M., « Notes queer : Antiquité(s) classique(s) et fiertés LGBTQIA+ », Antiquipop, 17 février 2023, en ligne : https://antiquipop.hypotheses.org/12239.

[19] L’exposition est présentée ici : https://www.munae.fr/expositions-itinerantes/education-et-lgbti.

[20] La performance au sein du musée des Beaux-Arts de Quimper est présentée ici : https://www.mbaq.fr/informations-pratiques/en-images-128/performance-danse-les-images-et-danse-ta-vie-par-damien-rouxel-568.html.

[21] La recherche consacrée à la création textile féminine du Moyen Âge et de l’Époque Moderne a été importante ces dernières années. Pour un rappel historiographique, on pourra se référer à l’article suivant : Massé M., « Représenter la victoire militaire d’une femme. Le cas de l’étendard de la reine Gerberge », Les cahiers de l’École du Louvre, n° 15, 2020, en ligne : https://journals.openedition.org/cel/9017.

[22] Une présentation et plusieurs vidéos liées à cette performance sont visibles sur le site DDAB : https://ddabretagne.org/en/artists/damien-rouxel/oeuvres/danse-les-images.

[23] Sur la notion de regard situé, au sujet de laquelle la bibliographie est vaste, voir par exemple pour une approche méthodologique et scientifique, Séraphin G., « Le “regard situant” : proposition de méthode d’analyse du regard en situation de recherche », Questions vives, recherches en éducation, vol. 38, 2022, en ligne : https://journals.openedition.org/questionsvives/7557.

[24] Butler J. P., Trouble dans le genre. Gender trouble : pour un féminisme de la subversion, Paris, La Découverte, 2005.

[25] Les pratiques somatiques correspondent à un ensemble de gestes, de pratiques corporelles douces, associées au soin. Pour les liens entre pratiques somatiques et danse, voir par exemple Ginot I., « Apprendre à transgresser. Pour des pratiques somatiques critiques et socialement engagées », Communications, n° 115, 2024/2, p. 231-246, également en ligne : https://shs.cairn.info/revue-communications-2024-2-page-231?lang=fr.

[26] Ces clichés et archétypes sont bien évidemment liés à une construction sociale et historique, largement renforcée aux XIXe et XXe siècles, ainsi que l’ont montré de nombreux travaux en sciences sociales.

[27] Au sujet de ce char, voir https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/marche-des-fiertes-quand-le-monde-agricole-et-la-culture-queer-se-rencontrent-sur-le-nouveau-char-du-musee-des-abattoirs-3160710.html. Cette institution est par ailleurs particulièrement attentive, dans sa programmation et dans les animations proposées, à inclure toutes les identités : https://www.lesabattoirs.org/.

[28] Cette exposition est présentée ici : https://museepontaven.fr/expositions/sorcieres-1862-1914/.

Pour citer cet article : Tania Lévy, Sophie Kervran et Damien Rouxel, "Queer et artiste au musée. Entretien croisé entre Sophie Kervran et Damien Rouxel", exPosition, 5 juin 2026, https://www.revue-exposition.com/index.php/articles12/kervran-levy-rouxel-queer-artiste-musee-entretien/%20. Consulté le 13 octobre 2026.